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2 février 2015 15 h 16

Déclaration incendiaire du CPQ : Arrière goût persistant

NEW RICHMOND — La proposition initiale du Conseil du patronat (CPQ) invitant le gouvernement à financer le déménagement des familles des municipalités dites dévitalisées a créé tout un tollé vendredi. Malgré la rétractation du CPQ et le désaveu de cette proposition par le ministre des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire Pierre Moreau présent à Bonaventure vendredi, un arrière-goût demeure dans la bouche de plusieurs, surtout que dans une entrevue accordée à GRAFFICI, le PDG du CPQ continue de dire « qu’on peut pas garder tous les villages ouverts ». Propos receuillis par Johanne Fournier, Gilles Gagné et Geneviève Gélinas pour GRAFFICI.CA

Vendredi, nombre d’élus et des citoyens se sont enflammés à la suite de cette proposition défendue dans un mémoire du CPQ sur le développement durable présenté en commission parlementaire jeudi. Plusieurs ont associé l’idée au douloureux souvenir du début des années 1970, alors que le Bureau d’aménagement de l’Est-du-Québec (BAEQ) a forcé la fermeture d’une trentaine de villages en Gaspésie et dans le Bas-Saint-Laurent.

Joint par notre journaliste Johanne Fournier vendredi, le préfet de La Haute-Gaspésie, dont six des huit municipalités de son territoire sont dévitalisées, s’est dit outré. « C’est un manque total de respect envers les régions, s’insurge Allen Cormier. Je trouve ça dégueulasse! Quand on est une région qui est déjà à terre, on devrait pas continuer à nous taper dessus! On devrait nous aider! »

Dans la journée de vendredi, la journaliste Geneviève Gélinas s’est pour sa part entretenue avec plusieurs maires de ces municipalités dites dévitalisées situées dans les MRC de Côte-de-Gaspé et de Rocher-Percé. Voici leurs commentaires :

Rodrigue Brousseau, maire de Petite-Vallée
« J’ai trouvé ça vraiment spécial que [M. Dorval] vienne dire ça en pleine commission parlementaire. Je pense qu’on ne doit pas, en Gaspésie, accepter ce genre de déclaration venant d’une personne comme lui. Ce n’est pas une bonne idée de fermer les villages où il n’y a pas de développement économique. Le développement, ce n’est pas juste la grosse industrie. On est un village dévitalisé, surtout à cause de la diminution de population, mais on est un village très vivant [notamment grâce au Village en chanson]. Il faudrait apporter une autre définition. »

Délisca Ritchie Roussy, mairesse de Murdochville
 « C’est un manque de respect flagrant et un manque de jugement. [M. Dorval] devrait se rétracter et s’excuser. C’est comme si on était revenus dans les années 70, au temps du Bureau d’aménagement de l’Est-du-Québec [qui préconisait notamment  la fermeture de villages de l’arrière-pays]. Comment développer le territoire si on ferme les municipalités dévitalisées? Il ne sait pas de quoi il parle. Il n’a qu’à m’appeler; je vais lui expliquer, moi, comment garder une ville ouverte! ».

Nathalie Côté, mairesse de Grande-Vallée
« … [M. Dorval] ne comprend pas c’est quoi, une municipalité dévitalisée. Des gens y habitent et il y a un certain dynamisme. »

Léo Lelièvre, maire de Sainte-Thérèse-de-Gaspé
« Ce n’est pas correct, ni encourageant pour nous. [À Sainte-Thérèse], on est dévitalisés même si on a trois usines de transformation de poisson, mais c’est saisonnier. Des gens travaillent, mais ce ne sont pas des gros salaires et ils commencent au printemps et finissent en décembre. L’économie à Ste-Thérèse, je ne m’en plains pas. On a 50 M$ juste en revenus des pêcheurs [la valeur des débarquements au port de Sainte-Thérèse]. Ste-Thérèse ne fermera pas tant que Léo Lelièvre va être maire! »

Henri Grenier, Port-Daniel—Gascons
 « On est encore sur la liste des municipalités dévitalisées, mais il se passe des choses, chez nous [la construction d’une cimenterie au coût d’un milliard de dollars]. C’est plus positif que négatif. Ce que [M. Dorval] veut, c’est vider les régions? Centraliser vers les villes? C’est un non-sens. Il y a quand même de l’espoir. C’est trop, comme solution, de déménager les familles. »

Bernard Stevens, maire de Grande-Rivière
« Il ne connaît pas notre réalité. On connaît tous l’histoire de l’arrière-pays, où les gens se sont fait vider des paroisses. On ne veut pas que ça se répète. On est quatre municipalités dévitalisées sur cinq dans Rocher-Percé. [M. Dorval] a manqué le bateau. J’ai trouvé [sa proposition] farfelue. La majorité des gens, les unions ou autres, parlent d’aider les régions. Mais je ne m’arrêterai pas là-dessus; je suis certain que ce n’est pas dans les visées du gouvernement [de suivre les conseils du Conseil du patronat]. »

Proposition du CPQ rejetée par le ministre Moreau

De passage à Bonaventure vendredi, en pleine tourmente entourant cette proposition du CPQ, le ministre des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire Pierre Moreau a critiqué le mémoire du Conseil du patronat. Notre journaliste Gilles Gagné était sur place et a recueilli les propos du ministre.

« Tous les élus présents en commission parlementaire ont dénoncé ces propos. Je pense que c’est une fort mauvaise suggestion », a noté le ministre Moreau. Il a aussi dit que le document initial du CPQ « va à l’encontre des intentions et des gestes posés par le gouvernement. L’occupation du territoire passe par des efforts gouvernementaux à l’endroit des municipalités dévitalisées (…) Je ne retiendrai pas cette suggestion (du Conseil du patronat) », a-t-il précisé.

Rétractation du CPQ, mais son dirigeant persiste et signe

Dans une entrevue accordée à notre journaliste Johanne Fournier vendredi, le président-directeur général du Conseil du patronat admet que la proposition était maladroite. « C’était pas la façon la plus habile de l’écrire, reconnaît Yves-Thomas Dorval. On n’encourage pas l’exode des régions », assure-t-il.

Cependant, pendant l’entrevue, il réitère « qu’on peut pas être pour le maintien de toutes les municipalités du Québec ». « S’il n’y a aucune possibilité de développement dans certaines municipalités, il faut se poser la question. On ne peut pas ignorer le phénomène. C’est la dure réalité de la vie et je ne le dis pas de façon insensible […] Ça prend des jobs pour pouvoir soutenir la vitalité des régions. Ça prend des jobs viables! Malheureusement, ça peut impliquer du changement. Si on veut se payer des services publics, comme l’éducation et des soins de santé, ça prend des jobs! », a soutenu M. Dorval à notre journaliste vendredi.

Cela dit, devant le chahut provoqué par sa recommandation, le CPQ a tout de même modifié son libellé afin d’adoucir quelque peu le message. La proposition initiale se lisait : « Le Conseil du patronat du Québec invite le gouvernement à réallouer une partie des budgets actuellement consacrés au maintien des municipalités dévitalisées vers des mesures facilitant la relocalisation des ménages qui y habitent. »

Elle se lit maintenant comme suit : « Le Conseil du patronat du Québec invite le gouvernement à prioriser son intervention (…) pour aider à la création d’emplois économiquement viables, développer l’employabilité des personnes en âge de travailler dans ces localités par l’acquisition des compétences nécessaires pour occuper ces emplois et pour aider ces travailleurs à avoir accès à ces emplois selon les disponibilités. »

La rétractation publique du CPQ est disponible sur son site Internet,:https://www.cpq.qc.ca/salle-de-presse/communiques-de-presse/developpement-durable-des-territoires.

Rappelons que 28 localités gaspésiennes sont dites « dévitalisées ».(voir autre texte sur GRAFFICI.CA : Le Conseil du patronat fait trembler les régions qui explique ce qu’est une municipalité dévitalisée et qui énumère quelles sont les municipalités concernées en Gaspésie)

Deux citoyens interpèlent le ministre Moreau à Bonaventure

Lors de l’annonce d’un appui de 100 000 $ de Québec au projet de mise à niveau de 569 490 $ de la Ville de Bonaventure pour la piscine Marylène-Pigeon vendredi, deux citoyens ont calmement plaidé auprès du ministre Moreau pour que son gouvernement en fasse davantage, ou qu’il fasse différemment.
 
Gaston Bourdages, de Bonaventure, lui a notamment souligné qu’en transports, le côté sud de la Gaspésie n’était plus desservi par le train de passagers, que l’offre de services d’Orléans Express avait été grandement réduite, et qu’un maintien du service aurait été préférable.
 
« On doit travailler ensemble pour trouver des solutions », lui a répondu le ministre.
 
Philippe Garon, également de Bonaventure et engagé dans le mouvement Touche pas à ma région, a d’autre part remis au ministre Moreau une carte de souhaits signée par « des citoyens de partout dans la région », s’adressant au ministre responsable de la région, Jean D’Amour, à M. Moreau lui-même et aux membres du cabinet de Philippe Couillard, notamment pour qu’ils réfléchissent sur les mesures imposées aux organismes de développement régional.
 
« La société civile tend la main. Notre souhait est de travailler avec vous », a indiqué M. Garon.
 
Depuis que le gouvernement de M. Couillard a décidé à l’automne d’abolir les conférences régionales des élus et de couper plus de 60 % des frais de fonctionnement des centres locaux de développement, pour en confier la gestion aux MRC, de nombreux citoyens se sont élevés contre ce qu’ils qualifient d’évacuation forcée de la société civile, les non-élus, des organismes de développement régional.

Quelques minutes avant l’intervention de Philippe Garon, le ministre Moreau avait d’ailleurs reconfirmé la voie suivie par son gouvernement, à l’effet de confier aux maires et aux préfets « l’ensemble du financement du développement », et que la « concertation se fasse à travers eux ».
 
Ciblé depuis l’été parce que son gouvernement a sabré dans les organismes de développement régional, le ministre Moreau a par ailleurs indiqué que le gouvernement de Philippe Couillard se penche actuellement sur la possibilité de réinstaurer une modulation du financement des projets d’infrastructures. Lors de la tenue de la Commission Charbonneau, le gouvernement du Parti québécois a ramené à un maximum de 50 % l’appui financier que peut allouer l’État dans les initiatives d’infrastructures, pour empêcher des appuis discrétionnaires pouvant atteindre des seuils jugés démesurés.
 
Le scénario à l’étude par le présent gouvernement québécois tiendrait compte de la taille des municipalités et de leur niveau de vitalité, a notamment précisé le ministre Moreau.