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10 février 2022 14 h 41

LM Wind Power : l’ascension d’un géant

GASPÉ | De mars à septembre 2014, la production tourne au ralenti et les semaines de travail passent de cinq à trois jours par semaine. Ce ne sera qu’un creux de vague momentané, mais le vernis commence tout de même à craquer. En fait, depuis longtemps déjà, l’énergie éolienne a mauvaise presse. On lui impute, année après année, les hausses de facturation d’électricité. Plusieurs doutent de son bienfondé, même si les coûts de production ne cessent de diminuer. Encore en 2019, le premier ministre François Legault se dira contre, jugeant que les surplus énergétiques sont trop imposants pour investir dans de nouveaux parcs éoliens. Les préjugés ont parfois la vie dure.

Comme pour témoigner de cette tendance lourde, la politique énergétique adoptée en 2016 sous le gouvernement Couillard vient confirmer ce que plusieurs redoutaient : c’est la fin des appels d’offres éoliens pour le Québec. À peine quelques lignes en font mention, en indiquant sobrement que le gouvernement veut « tirer profit de la filière éolienne en limitant l’incidence sur les tarifs d’électricité des consommateurs québécois ». Rien pour rassurer les manufacturiers gaspésiens.

« C’était une stratégie sans aucune vision sur le développement des énergies renouvelables. On a ni plus ni moins abandonné la filière éolienne », déplore Frédéric Côté, directeur général depuis 2009 chez Nergica, la nouvelle appellation qu’a pris le TechnoCentre éolien. « C’était particulier comme façon de penser. On parlait de surplus, mais est-ce qu’on avait trop d’électricité ou on manquait de vendeurs? Dans cette période, je trouve que le Québec a manqué de vision avec une approche à courte vue. Ç’a été un peu pénible. On est ailleurs aujourd’hui, mais malheureusement on a perdu des plumes. »

Face à cette situation incertaine en 2016, les maires de Matane, New Richmond et Gaspé demandent au gouvernement provincial de confirmer sa volonté de soutenir la filière éolienne à long terme, afin de consolider les emplois manufacturiers sur leur territoire respectif. Ces derniers demandent une rencontre d’urgence à la suite du dépôt de la nouvelle politique énergétique. La possibilité d’assister à des centaines de mises à pied dans les trois villes est bien présente en juin 2016. « Ce sont au moins 300 emplois qui sont sur la sellette pour nous. Notre base économique est menacée par cette incertitude », notera alors Daniel Côté. L’étau se resserre dangereusement. Une cellule d’intervention est mise sur pied avec des élus municipaux et provinciaux.

« On était inquiets il y a quelques semaines, on demeure inquiets aujourd’hui. Il faut réagir rapidement », commentera Alexandre Boulay, alors aussi président du Créneau éolien Accord. On estime que des appels d’offres entre 300 et 350 MW par année pour le marché local auraient permis d’assurer les emplois. Quant aux prix, l’Association canadienne de l’énergie éolienne au Québec rappelle qu’au dernier appel d’offres pour des parcs éoliens en 2013, les trois projets sélectionnés offraient un coût moyen d’électricité à 6,3¢ le kWh, contrairement à 7,5¢ pour le projet hydroélectrique de La Romaine.

Nergica a pourtant déjà démontré clairement, étude à l’appui, que l’imputabilité de la hausse des coûts d’électricité n’était pas attribuable à l’énergie éolienne, discours largement partagé à l’époque. « On a démontré que c’était faux et que la manière de la présenter n’était pas conforme à la réalité […] Quand on dit qu’on perd de l’argent avec l’éolien, c’est un mensonge pur et dur. Ou ceux qui disaient ça ne savaient pas de quoi ils parlaient. Après notre étude, ç’a par contre arrêté », précise Frédéric Côté.

Malgré tout, c’est une fin de non-recevoir du gouvernement Couillard, qui affirme ni plus ni moins que la filière doit maintenant voler de ses propres ailes. « L’industrie éolienne se doit d’être compétitive et d’avoir la capacité d’exporter », résumera laconiquement le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Arcand.

Sur le terrain, Fabrication Delta de New Richmond licencie une soixantaine de soudeurs et de machinistes. Enercon à Matane procède à une mise à pied graduelle de 45 de ses 63 employés. Le carnet de commandes pour les employés de LM Wind Power sera vide en septembre 2016. Une mise à pied massive est ouvertement envisagée.

Dans La Presse du 7 mai 2016, on titre la fin de l’ère de l’éolien en Gaspésie avec « des centaines d’emplois manufacturiers dans cette région [qui] risquent de disparaître encore plus rapidement qu’ils ont été créés. »

C’était cependant sans compter la détermination d’une poignée de Gaspésiens qui gardent espoir, ne s’enfargent pas dans les fleurs du tapis et trouvent habituellement le moyen de parvenir à leurs fins grâce à une bonne dose d’autonomie. La survie de l’entreprise devra passer par deux choses : la transformation et l’adaptation. L’usine québécoise peut heureusement déjà se targuer d’avoir toujours eu bonne réputation dans le réseau de LM Wind Power. Parmi ses innovations, on peut noter par exemple la première pale munie d’un système de dégivrage. Son savoir-faire est remarqué à l’interne.

« Il y a 10 ans environ, ils ont fait venir à Gaspé tous les directeurs généraux de toutes leurs usines dans le monde en leur disant qu’ils allaient venir voir comment on fait des pales, parce que ce sont eux les meilleurs », se rappelle Évangéliste Bourdages aujourd’hui. La partie n’est pas encore terminée.


Selon les experts interrogés, l’agrandissement en cours pourrait ultimement signifier que le nombre d’employés puisse atteindre la barre symbolique des 1000 dans un horizon de quelques années. Photo : Jonathan Desjarlais – La boîte flexible

Arrivé à maturité

Le statu quo n’est pas tenable. L’usine arrive à la croisée des chemins. Il faut impérativement se tourner vers l’exportation, le seul moyen de survivre. Heureusement, au sud de la frontière, les États-Unis ont un appétit grandissant pour l’éolien. Mais pour réussir à « nourrir la bête », il faut grossir, au risque de périr. Il faut être apte à fournir un volume de production suffisant pour devenir un joueur incontournable, attractif, fiable et stable.

Première étape : augmenter la cadence. À peine un mois après la mort annoncée de la filière éolienne, les employés syndiqués de LM Wind Power acceptent à 91 % d’importants changements à leur convention collective. Les quarts de travail seront maintenant de 12 heures et seront déployés sept jours par semaine au lieu des cinq ayant cours. Finis les quarts supplémentaires la fin de semaine sur une base seulement volontaire; l’usine pourra rouler à plein régime, condition sine qua non d’un important contrat d’exportation vers les États-Unis qui se dessine et dont les informations commencent à émerger.

En juillet 2016, une gigantesque affiche « Nous embauchons » lisible à partir de la route est installée sur la façade de LM. En août 2016, le chat sort du sac et le fabricant de pales annonce officiellement la création de 85 emplois, grâce à un contrat d’exportation vers les États-Unis d’une durée minimale de trois ans. « Ce contrat d’exportation nous permettra d’assurer la pérennité de l’usine, et ce, pour plusieurs années », expliquera alors Alexandre Boulay, maintenant directeur d’usine. Le contrat qui devait initialement ne durer que trois ans perdurera deux fois plus longtemps. Aucune pale ne prendra la direction du Québec ou du Canada pendant six ans.

Les choses se précipitent encore une fois à partir de ce moment. Au mois d’octobre, GE annonce l’acquisition de LM Wind Power. Le 31 décembre 2016, lors de l’émission télévisée du Bye Bye, à la télé de Radio-Canada, une publicité de 15 secondes diffusée à heure de très grande écoute braque les projecteurs sur l’usine de Gaspé, qui recrute intensément, à la surprise de plusieurs Montréalais. En janvier 2017, on inaugure officiellement des travaux d’agrandissement amorcés en novembre qui permettent de faire augmenter la superficie de l’usine de 40 %. Le nombre d’employés grimpe en flèche, atteignant un sommet de 485 personnes.

« On se pince chaque jour en rentrant travailler. On n’avait jamais prévu devenir aussi gros aussi rapidement. La clé, c’est vraiment la qualité de la main-d’oeuvre », dira Alexandre Boulay.

Marc de Jong, président-directeur chez LM Wind Power, est l’un des hauts dirigeants qui a réellement cru aux équipes de direction et d’employés en place, même si la situation était précaire. « Il n’y a toujours pas de projets
éoliens importants en 2017 au Québec, ni pour les années à venir. Ça aurait pu entraîner une situation catastrophique pour l’usine de Gaspé. Mais plusieurs ont continué à assurer l’avenir de l’usine. Nos équipes mondiale et locale ont travaillé sans relâche pour trouver une solution pour l’usine de Gaspé », noterat-il à l’inauguration des nouveaux locaux.

Chemin faisant, LM Wind Power remporte deux années de suite le Prix Champion créateur d’emplois pour la région GaspésieÎles- de-la-Madeleine. L’équipe décroche aussi le Grand prix Manufacturier innovant et Créateur d’emplois du Québec, se classant parmi les plus importants créateurs d’emplois de l’année. Tel que prévu, le rythme s’accélère. D’environ 15 à 20 pales par semaine, elle en produira 1200 par année à son apogée si l’on se fie au décompte des convois qui acheminent les wagons de New Richmond vers les États-Unis, soit une production hebdomadaire de 23 ou 24 pales. Pas moins de 12 000 pales seraient sorties des ateliers depuis 2005. Le vent a tourné. Pour de bon. Grâce à plusieurs actions stratégiques.

Parmi les décisions qui auront permis de renverser la tendance, il y aura le recours à une cinquantaine d’ouvriers étrangers, dans un contexte de pénurie de maind’oeuvre. Si on veut répondre à la demande grandissante, leur nombre pourrait tripler, voire quadrupler, selon les experts consultés. Les quarts de travail de 12 heures auront aussi permis de tirer le maximum de l’usine. Et pas besoin d’être un as de la finance pour comprendre que la décision d’augmenter les salaires de 25 % en 2020 aura permis une rétention accrue de la main-d’oeuvre. Autant d’actions qui auront fortement pesé dans la balance.

Et l’ascension devrait se poursuivre, à l’heure où le président américain Joe Biden a annoncé l’an dernier 30 000 mégawatts d’énergie offshore, d’ici 2030. Pour LM Wind Power ce qui était vu comme une faiblesse par certaines personnes au départ – d’être loin des grands centres – deviendra une force avec le port de mer à proximité et bientôt un accès routier direct entre l’usine et le quai de Sandy Beach. La côte est américaine ne sera qu’à quelques jours de navigation et rapidement accessible. « L’énergie du futur, c’est l’électricité, et le futur de l’électricité, c’est l’éolien et le solaire. Le marché en mer est appelé à croître dans les prochaines années. Le positionnement de LM est très, très bon et va pouvoir produire pour les marchés internationaux. Ils s’en sont sortis grâce à l’exportation et ç’a été un coup de maître. C’est tout à leur honneur », se réjouit Frédéric Côté.

Mine de rien, l’usine de Gaspé a réussi à s’adapter et a tiré son épingle du jeu, demeurant l’unique manufacturier éolien de grandes composantes au Canada à avoir survécu. Seules trois usines de pales subsistent en Amérique du Nord, soit en Gaspésie, à Grand Forks (Dakota du Nord) et au Colorado. Au sein de LM Wind Power, les installations en Chine, en France et en Angleterre pourront aussi subvenir aux besoins de l’offshore, mais aucune n’aura un meilleur accès au marché américain de la haute mer que celle de Gaspé. Il est donc permis de croire que la région profitera amplement de cette demande pour encore au moins 10 ou 15 ans.

Qui aurait pu prévoir qu’une simple idée de stage universitaire poussée par une poignée d’individus finirait par contribuer à alimenter en énergie verte le continent nordaméricain? Probablement personne. « Je ne suis pas certain qu’on avait vraiment saisi l’opportunité qui s’ouvrait à nous. On est parti de loin et le mérite revient aux Gaspésiens et à Alexandre en grande partie. L’usine de Gaspé est devenue la plus performante dans le monde en termes de production et de qualité. L’éolien est allé 10 fois plus loin que je pensais que ça allait aller. LM est allé 20 fois plus loin que je pensais que ça allait se rendre », conclut Évangéliste Bourdages. Ce qui en réjouit probablement plusieurs aujourd’hui, dont un chef des opérations Amériques qui doit certainement avoir un peu le vertige en voyant tout le chemin parcouru depuis sa première esquisse d’usine sur les bancs d’école.

« Vous ne pouvez même pas vous imaginer à quel point je suis fier de faire partie de ce rêve, expliquait Alexandre Boulay en 2017. C’est une réalisation collective avec un ensemble de personnes. Tout est possible, mais il faut y croire! »

Et c’est ainsi que naissent les géants.


Dans la partie inférieure droite, l’agrandissement inauguré en 2017, qui a permis d’augmenter la superficie de l’usine de 40 %. À gauche, les travaux en cours qui devraient plus que doubler l’espace disponible. Photo : Simon Bujold

LM Wind Power : la naissance d’un géant – partie 1/2

LM Wind Power : la naissance d’un géant – partie 2/2

Pourquoi l’énergie éolienne est devenue « populaire »