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Éditorial
7 février 2020 14 h 26

Pour éviter d’autres projets du type « Corridor Resources »

Gilles Gagné

Éditorialiste

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En janvier, l’Office Canada-Terre-Neuve-Labrador des hydrocarbures extracôtiers a retiré à la firme Corridor Resources les permis qui donnaient à cette firme albertaine le filet d’espoir en vertu duquel elle pourrait forer un jour un puits exploratoire du côté terre-neuvien du golfe Saint-Laurent, afin de trouver du pétrole.

À l’origine du projet, il est permis de croire que les dirigeants de la firme albertaine entretenaient plus qu’un filet d’espoir même si, dans le ténébreux monde des hydrocarbures, l’espoir est souvent gonflé par des ballons boursiers profitant essentiellement aux dirigeants de compagnies à court terme. Certains dirigeants agissent sans trop de considérations pour vérifier s’il y a vraiment des hydrocarbures en bout de course.

Les premiers balbutiements de Corridor Resources dans le golfe Saint-Laurent remontent à 1996. La firme a préparé un projet et réalisé des levés séismiques visant à démontrer que l’emplacement Old Harry recelait du pétrole et du gaz.

Jusqu’à preuve du contraire, Old Harry est souvent et faussement appelé « gisement ». C’est essentiellement un lieu, un emplacement en mer puisqu’aucune preuve de présence de pétrole et de gaz n’a été faite. Tout n’est présentement basé que sur des modèles géologiques découlant de levés séismiques et de relevés électromagnétiques. Aucun forage n’a été réalisé en 24 ans.

Pendant tout ce temps, il aurait été rassurant de constater, surtout au cours de la dernière décennie, qu’aucun forage n’a été réalisé parce que les autorités réglementaires veillaient à ce qu’on ne prenne pas de chance avec la fragilité du golfe Saint-Laurent.

Si aucun forage n’a été réalisé, c’est surtout parce que Corridor Resources n’a pas trouvé de partenaires financiers. Elle n’a pas trouvé de tels partenaires parce que les tests préliminaires n’étaient pas prometteurs.

Parce que du côté des autorités réglementaires, comme l’Office CanadaTerre-Neuve-Labrador des hydrocarbures extracôtiers, on a laissé toutes les chances à Corridor Resources d’étirer le projet. L’Office est allé au bout des règlements, et au-delà, pour rallonger trois fois la vie des permis de la firme d’exploration.

La dernière fois était à ce point discutable que la Coalition Saint-Laurent a intenté une action pour que soit invalidée la période de quatre ans accordée en 2017 par l’Office Canada-Terre-Neuve-Labrador afin de donner une autre chance à Corridor Resources.

À ce moment, l’Office n’avait pas exigé de la compagnie un dépôt d’un million pour maintenir son permis en vigueur. L’Office avait imputé cette rallonge de quatre ans au délai de tenue d’audiences publiques portant sur le projet. Ces audiences devaient permettre aux groupes autochtones, fortement opposés aux forages à Old Harry, de s’exprimer en détails. Or, l’organisation des audiences faisaient partie des responsabilités de l’Office. C’est sa propre ineptie qui donnait vie aux ambitions de Corridor.

Fait significatif, la firme semble avoir cessé de croire en Old Harry en juin 2018 en dévoilant des résultats de relevés électromagnétiques. Elle a même changé de nom et se concentre sur les gisements terrestres de gaz.

On comprend mieux que la Coalition Saint-Laurent, même si le projet terre-neuvien est mort, ait demandé à la Cour suprême de Terre-Neuve de s’assurer que l’Office ne redonne plus de vie supplémentaire à de telles initiatives, puisqu’il existe sans l’ombre d’un doute d’autres firmes du genre. La Coalition milite depuis une décennie pour l’imposition d’un moratoire sur les forages dans le golfe, avec l’appui de groupes de pêcheurs et des Premières Nations, entre autres.

Corridor Resources n’avaient pas les reins assez solides pour entreprendre quoi que ce soit dans le golfe. Un seul forage coûte entre 50 et 60 M$. Il faut déposer 100 M$ en garantie et compter sur un actif d’au moins un milliard (G) $ pour le réaliser, selon les exigences de l’Office Canada-Terre-NeuveLabrador. Récemment, les liquidités de Corridor ne s’établissaient qu’à 30 M$ et l’actif, à 130 M$.

À ceux qui pensent que la réglementation est contraignante parce qu’elle impose un actif de 1 G$ aux promoteurs, rappelons que l’explosion de la plate-forme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique en avril 2010 a causé des dommages de 61,6 G$. Ce décompte date de 2016. Il s’agissait d’un forage exploratoire.

Les provinces entourant le golfe Saint-Laurent ne sont pas les plus riches mais elles tirent depuis des siècles une grande partie de leur subsistance de ce golfe. La situation des pêches s’est améliorée sensiblement depuis dix ans, notamment en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine. Le tourisme aussi atteint des sommets. Plus que tout autre facteur, nos côtes offrent un milieu de vie exceptionnel.

Ces réalités économiques, sociales et culturelles dépendent de la santé du golfe. Il serait stupide de les menacer pour le bénéfice de compagnies pétrolières réelles ou spéculatives.

Or, le danger existe encore. Dix permis d’exploration sont toujours en vigueur du côté québécois du golfe Saint-Laurent, dont deux détenus par Corridor Resources, à Old Harry. Les autres permis sont situés au large de la Basse-Côte-Nord. Ils sont détenus par Sky Hunter Exploration depuis 1997. La firme s’en est servie pour tester des techniques d’exploration aéroportée.

Il n’existe pas de projet de forage pour ces deux firmes du côté québécois, pas plus qu’il n’existe d’entente entre les gouvernements québécois et fédéral pour établir une nécessaire « loi miroir » préalable à tout projet exploratoire, incluant un forage. Une loi miroir sous-entend des réglementations similaires aux deux paliers de gouvernement. Les 10 permis québécois sont suspendus en raison de l’absence d’entente entre Québec et Ottawa, mais ils ne sont pas abolis.

Pourquoi le gouvernement de la CAQ, qui semble chercher occasionnellement, et souvent maladroitement, des causes environnementales, ne profiterait-il pas de l’absence de projet de forage pour déterminer qu’il n’y aura pas d’exploration d’hydrocarbures du côté québécois du golfe?

La partie ouest du golfe, jusqu’à l’île d’Anticosti mais sans l’entourer, est sous moratoire depuis 2011. Considérant qu’un déversement dans sa partie est s’étendrait rapidement un peu partout, à la faveur des vents, des courants et des marées, la logique de précaution suggère que le moratoire soit étendu à tout le golfe.

La logique de circulation des fluides s’applique bien sûr aux autres provinces. Le Québec maritime sera à risque si des forages sont réalisés à Terre-Neuve, par exemple. Mais si nous faisons le ménage dans notre cour, les Provinces atlantiques trouveront peut-être que nous avons eu une bonne idée. L’inertie n’est plus une solution.

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