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10 février 2022 16 h 25

« Sa Grandeur » de la Gaspésie

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Cette année, la Gaspésie est dans une année jubilaire. Les Gaspésiens, eux, vivent sans doute une jubilation moins forte qu’en 1922… Le 100e anniversaire du diocèse de Gaspé est non seulement digne de mention, mais encore plus, il représente un moment privilégié pour se souvenir d’hommes et de femmes leaders dans leur communauté ayant été des instigateurs de projets scolaires, sanitaires et communautaires. Ces institutions perdurent aujourd’hui, bien que sous de nouvelles administrations.

De juillet 1534 à mai 1922, ce sont près de 400 ans qui s’écoulent. Ce sont quatre siècles entre la croix plantée au nom du roi François et la croix du premier évêque. L’occasion est alors inévitable pour ériger Gaspé au rang de ville institutionnelle, de capitale régionale.

La lutte est pourtant féroce quant à ce choix. D’autres candidatures de taille sont déterminées à remporter la mise : Sainte-Anne-des-Monts et Grande-Rivière. Pour accueillir la cathédrale, la première des deux localités fait alors ériger une immense église à deux clochers qui encore à ce jour demeure la plus imposante de toute la péninsule. De passage à Sainte-Anne en 1930, André Fiot, un diplomate français basé à Washington, décrit cette situation : «Juste en face de la jetée, se trouve une magnifique église. De beaucoup la plus belle de toute la région. On aura une idée exacte de la dévotion des gens en apprenant qu’elle coûtera plus de 350 000 dollars […] Somme fantasmagorique si l’on considère qu’il s’agit de l’église d’une petite bourgade de 400 foyers […] L’église est du reste loin d’être complètement payée; elle ne le sera probablement jamais. Sans vouloir porter de jugement téméraire – ma sympathie pour les résidants de Sainte-Anne étant beaucoup trop profonde et sincère pour cela – , j’ai l’impression très nette que, dans leur désir d’honorer le Seigneur, les fidèles de l’endroit ont cédé à un sentiment d’orgueil qui les a amenés à faire des dépenses exorbitantes.»

François-Xavier Ross, en cette période florissante et toute-puissante de l’Église romaine au Québec, devient « Son Excellence Monseigneur François-Xavier Ross, évêque de Gaspé ». Terminologie héritée du Moyen Âge, on désigne également les évêques par « Sa Grandeur ». Pour paraphraser le cardinal Léger, François-Xavier Ross devient en quelque sorte le prince de la Gaspésie. Il reçoit sa nomination du pape en novembre 1922. Avec force et courage, il veillera à la prospérité de son fief, tant au niveau spirituel que temporel. Dans sa fameuse Histoire de la Province de Québec, Robert Rumilly affirme que « pour le développement de la péninsule, un évêque de cette trempe, entièrement occupé de la Gaspésie, vaudrait un ministre et trois députés ».

Ce quasi-président de la Gaspésie plaide pour des moyens de transports modernes et efficaces, sachant fort bien que la croissance économique et l’augmentation de la population sont tributaires de telles infrastructures. Il faut le voir s’émerveiller en 1923 lorsque Rivière-Madeleine inaugure son train pour accéder à l’usine du Grand-Sault. Il fera le trajet. La route ceinturant la péninsule n’est pas non plus étrangère aux interventions de l’évêque. Son inauguration a lieu à Sainte-Anne-des-Monts en 1929 en présence du premier ministre.

On raconte que Mgr Ross a bénéficié de hautes relations pour mettre en oeuvre ses projets pharaoniques. Il fut d’ailleurs confrère de classe du jeune Louis-Alexandre Taschereau. Devenu premier ministre, cet aristocrate québécois semble conserver une amitié avec François-Xavier Ross, le modeste fils du comté de Matane. D’ailleurs, Ross va permettre de tempérer en 1924 une querelle entre le premier ministre et les évêques du Québec.

Sainte-Anne-des-Monts bénéficie de cette « relation d’affaires ». Au début des années 1930, l’hôpital des Soeurs de Saint-Paul-de-Chartres est érigé par ce maillage Ross- Taschereau (la bougie d’allumage et la cheville ouvrière fut toutefois le curé Pierre Veilleux). Les religieuses venues de France établissent alors leur maison mère au Canada dans le chef-lieu nord-gaspésien.

En 1934, afin de commémorer les 400 ans de la venue de Jacques Cartier, l’évêque-bâtisseur organise les fêtes les plus somptueuses et les plus mémorables qu’a alors connues la Gaspésie. Les dignitaires nationaux et internationaux abondent. Sans doute par fidélité à son ami F.-X. Ross, le premier ministre Taschereau se rend à Gaspé pour l’occasion. Effectuant le trajet en automobile, Taschereau et son chauffeur éprouveront d’ailleurs des difficultés dans la légendaire côte de Madeleine : une dépanneuse du village devra alors les aider à franchir cette montée.

L’Église catholique en Gaspésie fut un véritable moteur de développement. Par son pouvoir réel, elle fait sortir de terre des collèges, des hôpitaux, des églises. Elle structure et encadre les communautés. Dans une approche souvent moderne et innovatrice, Mgr Ross est le premier à mettre de l’avant le système coopératif, entre autres, pour fédérer les pêcheurs entre eux. Cet évêque demeure très près de la doctrine sociale de l’Église qui se répand avec vigueur depuis Léon XIII (Encyclique Rerum novarum – le désir de choses nouvelles).

Depuis plus de 50 ans, on juge souvent sévèrement cette institution, pourtant indissociable de l’essor de notre région. Mais, 100 ans, ça se fête. Il serait inopportun dans un tel contexte de faire le procès d’une structure qui se consacrait au progrès de la Gaspésie, bien qu’elle fut dirigée par des humains, avec leurs forces et leurs faiblesses, avec leur part d’ombre et de lumière. Il reste que, 1922, c’est la toute première fois dans son histoire que la Gaspésie est unie d’une façon officielle, grosso modo dans ses limites géographiques actuelles. Ce n’est que 65 ans plus tard, en 1987, que la région administrative Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine va voir le jour, par un détachement du Bas-Saint-Laurent, comme ce fut le cas en son temps pour le diocèse.