LA MARTRE | Vous rappelez-vous la dernière fois que vous avez traversé une forêt ancienne ? C’est comme ouvrir la porte d’une cathédrale forestière. Il y fait souvent plus sombre, la canopée impressionne et les arbres âgés arborent leurs lichens. Au sol, se trouve un cimetière forestier où s’active la microbiologie qui construit un sol porteur d’avenir. Une jeune forêt renaît dans cette odeur forte de décomposition.
Quelle est la dernière fois que vous avez utilisé du bois ? Sûrement hier dans votre petit feu du matin qui coupe l’humidité froide de la nuit. Nous avons un attachement au bois, le son et l’odeur, lorsqu’il est coupé, façonné et brûlé. Le bois des résineux est fort et flexible pour les charpentes et les poutres. Le bois des feuillus enjolive nos planchers et nos armoires. D’autres essences permettent aux artisans de fabriquer ce qui deviendra du patrimoine familial.
Bref, nous avons développé cette relation profonde et un modèle qui se retrouve aujourd’hui, malheureusement, dans une impasse, car les conditions qui ont fait son succès par le passé sont devenues, désormais, de véritables obstacles.
Une relation historique : une forêt pour les besoins du marché
Depuis le début des temps, la forêt approvisionne les communautés pour la construction et comme source d’énergie. La petite histoire forestière gaspésienne(1) nous indique qu’à partir de 1550 jusqu’à 1750, le bois était coupé pour des fins de subsistance, surtout le pin blanc, le bouleau jaune, l’épinette, le thuya, l’orme et le frêne. Ces coupes étaient artisanales et n’apportaient pas une transformation majeure de la forêt. C’est autour de 1770 que les aménagements
forestiers de type européen s’installent. Pendant 100 ans, la Gaspésie s’est mise à fournir du bois scié – le pin blanc et le bouleau jaune – et du bois pour la construction navale britannique : le pin blanc, le bouleau jaune, le chêne rouge, l’épinette et le thuya. Vers 1880, l’industrialisation et la croissance rapide de la population américaine détournent la foresterie du colonisateur anglais vers les États-Unis pour se concentrer sur l’industrie des pâtes et du papier. C’est à ce moment que notre forêt devient aménagée de sapins et d’épinettes, perdant au fur et à mesure cette diversité d’espèces qui constituait un fondement de sa résilience aux perturbations.

La forêt gaspésienne est magnifique et a un potentiel énorme. Malheureusement, la surspécialisation vers les résineux l’a fragilisée, elle qui avait beaucoup plus de feuillus dans le passé. Photo :Julie Reid Forget
Une forêt vulnérable écologiquement
À force de couper la forêt d’un seul coup sur une large surface, et de continuer à voir croître cette même forêt problématique, le système racinaire se simplifie et devient uniforme, ne permettant pas aux arbres d’accéder à l’ensemble des richesses minérales et aquifères ou encore de retenir les eaux et les sols adéquatement. Le réchauffement climatique et ses changements apporteront des sécheresses subites et fréquentes et nous pourrions éventuellement perdre des essences boréales qui ne sauront résister à ces conditions. Avec ces durées de vie écourtées, nos forêts perdent autant leurs valeurs écologiques qu’économiques.
La Gaspésie est plus sujette aux épidémies qu’aux feux. La péninsule aura d’ailleurs connu plusieurs épidémies depuis qu’on les enregistre : de la rouille vésiculeuse du pin blanc, l’agrile des bouleaux en passant par l’arpenteuse de la pruche, sans compter les quatre épidémies de la tordeuse des bourgeons de l’épinette, dont la dernière a toujours cours.
Une composition forestière résiliente
Ces perturbations sont naturelles, mais elles sont plus fréquentes et intenses.
Ce qui semble inquiéter le plus les spécialistes est la survie même de certaines essences boréales, la majorité de notre couvert forestier. Le professeur Christian Messier de l’Institut de Sciences de la Forêt tempérée (ISFORT) se spécialise notamment en migration assistée des forêts, c’est-à-dire l’aménagement des forêts d’arbres plus adaptées au climat futur. Il note que les forêts actuelles pourraient décliner trop rapidement.
À quoi devrait ressembler la forêt du futur en Gaspésie ? Une forêt plus variée avec des espèces moins fragiles aux sécheresses et aux épidémies et globalement plus productives. On chercherait à (ré)introduire le chêne rouge, le pin blanc, l’érable à sucre, l’érable rouge, le pin rouge, le caryer et le peuplier(2).

Presque 475 ans d’histoire forestière a réduit considérablement la population de feuillus présente sur le territoire. Photo :Julie Reid Forget
Une foresterie vulnérable économiquement
De plus, l’industrie s’est mise dans une position de faiblesse face au marché. Malgré des années d’investissements directs de l’État dans l’innovation, force est de constater que les marchés ne sont toujours pas diversifiés et que la valeur ajoutée n’a pas suffisamment augmenté pour atténuer l’impact des tarifs américains. Nous sommes toujours dans la plantation de résineux – épinettes et sapins – et au sciage de première transformation, soit le bois d’oeuvre, souvent des « deux par quatre », la plupart du temps envoyés directement aux États-Unis, sans transformation secondaire. Il y a eu certaines avancées, certes, mais il demeure très difficile d’acheter un produit fini conçu au Québec, utilisant du bois du Québec, commercialisé et vendu sur le territoire et tout ça, à un prix décent. Le secteur
secondaire – la fabrication de produits manufacturés comme les charpentes, la menuiserie, les parquets, les panneaux et les meubles – devrait être déployé sur le territoire une fois pour toutes pour réduire cette vulnérabilité persistante.
Surtout, trouvons-nous de nouveaux clients : 92 % de la valeur de nos exportations est destinée aux États-Unis.
Un marché américain imprévisible déjà largement perdu
L’élection de Trump ajoute à nos malheurs : notre principal client, sur qui nous misons depuis plus de 100 ans, est devenu complètement imprévisible et nocif à notre industrie et notre forêt.
Trump dit souvent que le bois canadien n’est pas essentiel aux États-Unis. Est-ce vrai? À la fin des années 1970, le secteur agricole états-unien vivait une grave récession qui touchait de nombreux agriculteurs du Midwest. Afin de
résoudre cette crise, le Conservation Reserve Program prévoyait une subvention annuelle visant à inciter des agriculteurs à se retirer de la production agricole pour convertir les terres, notamment en plantations d’arbres. Ce programme est encore en vigueur. Tenez-vous bien, c’est 120 000 km2 de territoire agricole, soit six fois la superficie de la Gaspésie(3), qui furent convertis en plantation de pins jaunes. C’est deux fois moins coûteux de récolter dans ces États (~30 $/m3) qu’au Québec (~60 $/m3) : un terrain plus plat, sans hiver rigoureux et avec du bois accessible. Toutefois, le pin jaune est un arbre à croissance rapide et n’a pas les qualités appréciées de l’épinette noire canadienne pour la construction résidentielle.
Nous ne « gagnerons jamais la guerre du « deux par quatre » contre les États-Unis », selon Louis Dupuis, économiste et chroniqueur à Opérations forestières. Toutefois, il se croise les doigts que l’électrochoc Trump donne le courage d’entrer dans une foresterie à plus haute valeur ajoutée.
Une nouvelle relation : une industrie à l’image des besoins de la forêt
Cette idée d’inversion de la relation forestière n’est pas nouvelle, mais la relation actuelle est très difficile à changer.
La spécialisation forestière, pour l’industrie des pâtes et papier pendant longtemps et du bois d’oeuvre désormais, vulnérabilise autant l’écologie que l’économie forestière.
Pour pérenniser la forêt, il faudrait plutôt développer une industrie à partir de ce que la forêt peut fournir maintenant, et de ce qu’elle pourrait fournir dans le futur avec un climat différent. Il s’agit de laisser la forêt faire son travail d’autogénération, puis de l’assister avec des espèces ayant des adaptations variées aux menaces présentes et futures. Puis, le marché s’adapte plus rapidement à la forêt que la forêt s’adapte au marché. C’est énorme comme changement culturel et institutionnel.
Le modèle de la triade pour un équilibre forestier
Dans les stratégies d’aménagement pour le futur, le modèle de la triade a été testé et réussi en Haute-Mauricie. Ce modèle, promu par le professeur Messier, consiste à identifier des territoires selon les types d’aménagement les plus porteurs pour l’industrie et les plus porteurs pour la protection, notamment en respect des valeurs locales, régionales et des Premières Nations. Il s’agit de protéger une portion du territoire, soit des aires protégées sur environ 30 % du territoire, sans coupe forestière; puis, de récolter 70 % selon des stratégies multiples. La majorité (~50 %) suivrait un modèle de récoltes forestières conciliées avec les autres usagers et une plus petite portion du territoire (~20 %) suivrait un modèle plus intensif pour maximiser la production de bois et en diminuer les impacts ailleurs. Le projet de loi 97 déposé par le gouvernement Legault en avril 2025 aura dénaturé ce concept à un tel point que même l’industrie forestière a compris que la localisation de ces lieux productifs exigeait un processus plus participatif(4).
Les villages côtiers et leurs arrières-pays forestiers
Quand on pense à ce modèle de triade, on imagine aussi ce modèle des réserves de biosphère pour lequel la Gaspésie se qualifierait tellement elle est unique et belle(5). Ces réserves prévoient aussi trois zones : une zone occupée par l’humain – le noyau villageois côtier et ses pourtours – une zone tampon pour certaines activités économiques sans toutefois trop occuper le territoire et une zone de conservation stricte. Pour la Gaspésie, nous pourrions imaginer une forêt villageoise esthétique, pour non seulement maximiser la valeur de nos propriétés, mais aussi pour nous protéger des vents, de l’érosion et des feux. Ensuite, derrière le village, à quelques kilomètres, des activités forestières plus intensives peuvent être pratiquées, notamment la plantation de forêts mixtes avec de nouvelles espèces mieux adaptées aux perturbations. Elles seraient assez proches pour être rentables, mais assez loin pour préserver l’esthétique villageoise. Enfin, le haut massif gaspésien deviendrait une zone de reconstitution de forêts anciennes pour véritablement soutenir la biodiversité.
Le courage d’investir autrement dans la forêt
Vous comprendrez que ce n’est pas une mince affaire que d’inverser cette relation. À la fin de l’été 2025, en réponse aux tarifs américains, le gouvernement canadien a injecté plus de deux milliards de dollars additionnels demandant à l’industrie forestière de se transformer. Et si c’était le modèle de soutien à l’industrie qui n’était pas porteur d’innovation ?
Comme vous le verrez dans le portrait sectoriel du journaliste Gilles Gagné, notre région est restée essentiellement au niveau primaire, sans transformation du bois, ce qui la rend très vulnérable aux tarifs. La Gaspésie ne veut-elle pas devenir une leader en foresterie plutôt qu’être coincée dans un modèle colonial vulnérable tout en bas de la chaîne de valeur ?
Pour protéger nos attachements à la forêt, son bois et ses emplois, organisons-nous pour inverser notre relation à la forêt et construire de la valeur.
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1. Pinna, S., A. Malenfant, B. Hébert, et M. Côté, 2009. Portrait historique de la Gaspésie. Consortium en foresterie Gaspésie–Les-Îles. Gaspé, 204 p.
2. Semaine verte (2021). Christian Messier, Nos forêts.
3. Louis Dupuis (2025), Nous ne gagnerons jamais la guerre du 2X4, Opérations forestières et de scierie.
4. Semaine Verte (2025). Au sujet du projet pilote abordé par le professeur Christian Messier dans le cadre du PL97.
5. Découvrez les réserves de biosphère du Canada, Site Web de l’Association canadienne des régions de biosphère, 2026.



RIVIÈRE-À-CLAUDE | En novembre 2023, je signais ma première chronique sur le caribou montagnard. Avant, je pensais que l’État québécois était en voie de remplir son devoir de protection de cette espèce menacée. C’est en habitant ici que j’ai pu voir de très (trop) près tous les malentendus et les tensions liés à sa sauvegarde. C’est aussi lors d’une randonnée dans le Baxter National Park dans le nord-est du Maine, où restaient des vestiges du caribou montagnard, éteint depuis 1900 aux États-Unis, que j’ai pu faire une sorte de voyage d’un des futurs possibles de la Gaspésie si l’inertie perdure.
D’une population appalachienne à gaspésienne
Quand le couvert forestier était presque total sur le nord-est du continent, les caribous fréquentaient par milliers les plateaux appalachiens, du sud du New Hampshire au nord de la péninsule gaspésienne. Ensuite, l’activité économique a fait son oeuvre : chasse, agriculture, foresterie et infrastructures ont toutes fini, petit à petit, par isoler le cheptel, jusqu’au bord de l’extinction. L’humain peine encore aujourd’hui à protéger une espèce suffisamment tôt.
Rappelons qu’il y avait entre 1000 et 1500 caribous au moment de la création du parc national de la Gaspésie en 1937, dont la mission même était la sauvegarde du cheptel. Il y en avait encore plus de 250 dans les années 80 et même encore 150 en 2013, au moment du documentaire du Gaspésien Harold Arsenault, La dernière harde. Il reste désormais environ 30 caribous, essentiellement autour du mont Jacques-Cartier, dont certains vivent en captivité, notamment des femelles gestantes et des faons. Si rien d’efficace n’est fait, l’extinction du caribou est anticipée d’ici une quinzaine d’années.
L’unicité du caribou de la Gaspésie
Rappelons que le Québec a une seule sous-espèce de caribou, soit le caribou des bois, qui se divise en trois écotypes : forestier (bouclier canadien forestier), migrateur (toundra du Nord-du-Québec) et montagnard (Gaspésie). L’écotype montagnard est le plus sédentaire des trois et aime les hauts sommets en plateau, à l’instar du renne norvégien. Il faut dire que les montagnes de Norvège et de la Gaspésie faisaient partie de la même chaîne de montagnes, avant la dérive des continents. Le renne est l’appellation européenne et le caribou, celle nord-américaine, mais c’est la même espèce – Rangifer tarandus caribou.
La Norvège n’a jamais cessé de chasser le renne depuis que les grands glaciers ont libéré cet espace terrestre. Il y a d’ailleurs encore 25 000 rennes sauvages en Europe, dont 90 % sont en Norvège, sur les hauts plateaux des montagnes du sud du pays à environ 1200 à 1800 mètres d’altitude. Il y a aussi des troupeaux semi-domestiqués, surtout par le peuple autochtone Sami au nord du pays(1). Le renne sauvage de la Norvège semble avoir une chance que le caribou appalachien n’a pas eu : les montagnes ont des dénivelés plus importants, presque des falaises, et une superficie terrestre au-dessus de la ligne des arbres beaucoup plus grande, laissant aux rennes nettement plus d’espace non-concurrentiel aux activités humaines. Le caribou montagnard des Appalaches a plutôt hérité d’un territoire moins accidenté, plus accessible et, des activités industrielles – forestières, minières et éoliennes – ont été ou sont encore en compétition avec sa zone d’alimentation sur les plateaux et en forêts alpines.

Le parc national Hardangervidda est le plus grand plateau alpin européen et héberge 10 000 des 25 000 rennes sauvages de la Norvège. Sa surface est de 3422 km², soit plus de quatre fois le parc national de la Gaspésie. Photo : Anders Mossing
Un réveil protectionniste tardif et inefficace?
Le Québec a créé le parc national de la Gaspésie pour protéger de façon permanente le caribou montagnard et le saumon de la rivière Sainte- Anne. Toutefois, ce parc n’en était pas vraiment un : il y avait encore des activités forestières et minières jusqu’en 1981. C’est cette année-là que la Loi sur les parcs entre en vigueur, à perpétuité, dans le parc national de la Gaspésie sur 802 km2, en réduisant sa taille d’origine d’environ 400 km2. La Sépaq a aussi fait du caribou et du ski des produits touristiques courus. À titre comparatif, dans la Norvège de 1920, il ne restait que 2700 rennes sauvages et le pays formalisa le Hardangervidda National Park, aussi en 1981, d’une superficie de 3422 km2, où vivent désormais 10 000 des 25 000 rennes sauvages du pays. C’est une mesure plus costaude qui a d’ailleurs mieux réussi.
À la recherche du leadership provincial et fédéral…
Malgré le déclin rapide du caribou montagnard en Gaspésie, c’est seulement en 2009 que l’espèce est désignée menacée, déclenchant l’obligation de mettre en place des mesures de rétablissement de l’espèce. Il y eut d’abord des interventions répétées de réduction de la population de prédateurs. Enfin, en 2018, neuf ans plus tard, des mesures de protection intérimaires ont été implantées, venant créer une zone tampon autour du parc, limitant les coupes forestières, rendant plus efficace la protection de l’espèce, reprenant ainsi le territoire perdu en 1981. Néanmoins, certaines coupes très près du parc ont été autorisées jusqu’à tout récemment. En parallèle, comme partout au Québec, de nombreux chemins forestiers multiusages ont été construits, ouvrant le territoire aux activités humaines, mais fragmentant le territoire des animaux. Certains de ces chemins auraient pu être fermés de manière stratégique avant que l’accès devienne un acquis. Rappelons que ces chemins en Gaspésie représentent une surface de 700 km2; presqu’un parc national de la Gaspésie.
À la recherche du leadership local et régional…
Les interventions écrites ou verbales de la MRC de la Haute-Gaspésie, en commençant par celles faites lors de la tournée du ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, en 2019 jusqu’à sa contre-proposition au projet pilote de juillet 2025, ont peu changé : peu de compromis, mais le ton est devenu plus acerbe et la manière plus médiatisée. Cette posture contribue à l’inertie de Québec, mais n’en est vraiment pas l’unique cause. Si le gouvernement du Québec avait été sérieux dans les 15 dernières années, il aurait mis en place les conditions gagnantes avec la Haute-Gaspésie pour que le caribou soit protégé et que l’économie de cette région puisse prendre son envol dignement sans nuire au caribou. Plutôt, les citoyens auront observé leurs gouvernements éviter l’application de leurs propres lois!
Il y a une obligation légale de protéger une espèce menacée; c’est de compétences provinciale et fédérale. Ce n’est pas une compétence municipale. En 2025, la MRC de la Haute-Gaspésie aura même fini par proposer le retrait des mesures de protection intérimaires de 2018 et suggéré la domestication du caribou, formalisant son désir que l’espèce soit abandonnée. Ce recul aura indigné des citoyens qui se sont exprimés dans une lettre réclamant la fin des inerties et mobilisant plus de 1000 signataires, dont la majorité résidaient en Gaspésie.
Et qu’en est-il des retombées économiques du parc?
Le parc national de la Gaspésie et son espèce emblématique ont des retombées économiques significatives pour notre région et le silence du regroupement des MRC à cet égard est pour le moins surprenant. Ce qui l’est aussi est que, dans toutes ces expressions médiatisées de la MRC de la Haute-Gaspésie, les élus n’aient pas voulu discuter d’une indemnisation d’envergure pour le développement de la région, alors qu’ils avaient toutes les raisons de le faire. La région est pauvre et ce n’est pas sa faute si Québec tarde depuis 15 ans. Ce qui est d’ailleurs encore plus navrant est que les gouvernements fédéral et provincial, dans leurs compétences partagées, n’aient pas offert d’emblée une indemnisation majeure pour permettre d’avancer ce projet pilote.
Après des élections fédérale, municipale et, bientôt, provinciale sur fond de guerre tarifaire, il y a peu d’espoir de voir émerger ce leadership à la rescousse du caribou. Toutefois, ces changements peuvent créer des ouvertures, notamment celles de nouvelles postures politiques en Haute-Gaspésie ou à Québec, facilitant le levier financier et la fin de l’incertitude territoriale.
Transformer la problématique caribou en opportunité économique
Après la présentation du projet pilote de Québec en avril 2024, certains citoyens se sont penchés sur la recherche d’un compromis. En effet, la petite municipalité de La Martre avait soumis, dans le cadre du processus d’appel à projets d’aires protégées ouvert en juin 2024, une idée innovante visant à transformer la problématique du caribou en un véritable levier de création d’emplois de qualité. Il était proposé de construire un « Centre d’interprétation et de recherche sur l’écologie alpine et sa régénération » qui incluait, notamment, un site de reproduction du caribou montagnard pour accélérer le rétablissement de l’espèce et des activités régénératrices de son habitat dans son arrière-pays(2).
L’ancien conseil de la MRC a refusé cette idée pourtant pas très loin du « Centre d’expérimentation et de recherche sur la nordicité et les Chic-Chocs » de son propre plan de développement touristique des Chics-Chocs et de la Haute-Gaspésie(3). Le nouveau conseil pourrait vouloir soutenir la province à souscrire à ses obligations envers la nature, en ne tournant pas le dos à l’indemnisation pour une justice sociale de la conservation.

Le centre norvégien du renne sauvage – Norsk Villreinsenter – est l’une des portes d’entrée du grand parc national Hardangervidda à Rjukan, entouré d’hôtels pour la pratique du ski l’hiver, ainsi que la randonnée, la chasse et la pêche l’été. Photo : Kjell Bitustøyl
Passer à l’action par l’innovation et l’expérimentation
Je vous parle de Norvège car j’y étais en septembre en vacances. J’ai pris la peine de traverser ce grand plateau Hardangervidda, ce mégaparc où vit une partie importante des rennes sauvages d’Europe et, par pure coïncidence, j’ai passé près du Centre norvégien du renne sauvage. Celui-ci est devenu en 2006 un centre d’expertise indépendant, d’éducation, d’intendance territoriale, de dialogue et de coopération ancré dans le milieu local. À peu de choses près, ce que La Martre avait en tête! Si le gouvernement du Québec avait agi dès 2009 avec un tel centre en Haute-Gaspésie, nous aurions une équipe scientifique locale sur le terrain à veiller à l’essor du caribou en collaboration avec les usagers locaux. Là où tous s’entendent : ça ne marche pas, la conservation téléguidée de Québec sans dialogue soutenu.
Il est donc temps que le gouvernement du Québec clarifie le territoire nécessaire à la sauvegarde du caribou montagnard, mette en place un programme d’augmentation de la population du caribou par des techniques de reproduction moderne et regroupe les expertises et l’intendance territoriale à un tel centre en Haute-Gaspésie afin de rendre la conservation plus efficace, indépendante, collaborative et juste.
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1. Centre norvégien des rennes sauvages (2025), What is a reindeer?
2. Municipalité de La Martre (2024), Le projet territorial de La Martre, 10 pages.
3. MRC de la Haute-Gaspésie (Mai 2023). Plan de développement touristique de la Haute-Gaspésie et des Chic-Chocs, 2023 à 2033, RCGT & Pesca, 89 pages.
Les élections municipales sont à nos portes et il est l’heure de s’y intéresser.
Déléguer des décisions collectives à une poignée d’individus
Aux dernières élections municipales de 2021, ce sont 63 % des postes municipaux – conseiller(-ère)s et maire(sse)s – qui ont été comblés sans opposition au Québec. La Gaspésie ne fait pas mieux avec 62 %. Cette statistique est quand même triste pour la démocratie municipale, mais l’intérêt municipal est à la hausse(1).
A-t-on vraiment les élus que l’on mérite? Prenons-nous suffisamment de temps pour dénicher les bonnes personnes à qui déléguer un pouvoir décisionnel important? La compétition électorale est fondamentale à la démocratie puisque c’est un des rares moments de dialogue avec les citoyen(ne)s sur l’avenir collectif. La période électorale est courte, et c’est à ce moment que la démocratie électorale s’incarne et se construit. Il ne suffit pas de voter à l’aveuglette, il s’agit de susciter de belles candidatures, d’apprendre à les connaître et de miser sur les meilleurs.
Susciter des belles candidatures aux valeurs attendues d’un élu
Officiellement, selon la Loi sur l’éthique et la déontologie en matière municipale, une belle candidature porte notamment certaines valeurs fondamentales pour l’accomplissement d’un mandat de conseiller(-ère), de maire(sse) et de préfet(-ète) Ces valeurs sont : l’intégrité, l’honneur, le respect, la civilité et l’équité. Les citoyens devraient activement rechercher des représentants qui incarnent déjà ces valeurs naturellement. Comme les petites communautés se connaissent bien, il est donc possible de savoir, en ce sens, quelles candidatures seraient les plus belles.
En pratique, on peut le voir chez ces gens reconnus pour leur engagement, soit dans le milieu de l’éducation, la santé, l’économie, la culture, etc. Ces personnes peuvent déjà avoir considéré de se présenter, mais elles hésitent. Cet engagement civique vise surtout à donner du courage pour surmonter l’hésitation, en leur disant tout simplement : « J’aimerais vraiment que tu nous représentes, puisque ce sont des gens comme toi dont nous avons besoin pour faire avancer la Gaspésie. Nous t’aiderons, t’en fais pas, tu ne seras pas seul ».
Les compétences recherchées pour assumer le rôle de conseiller, de maire et de préfet
Outre les valeurs, quels sont les rôles des conseillers, des maires et des préfets au sein du conseil municipal ou du conseil de la MRC? Le Guide d’accueil et de référence pour les élues et les élus municipaux permet de mieux comprendre les réalités et les possibilités municipales(2). À lire le rôle du conseiller et celui du maire, le candidat souhaitable, en pratique, sait s’intéresser avec diligence à un dossier, peut négocier une idée avec civisme à l’intérieur d’un groupe, puise dans une culture générale suffisante pour comprendre une variété de situations, demande humblement de l’aide s’il ne comprend pas un enjeu, et sait poser un jugement juste et durable pour la collectivité.
Pour le poste de préfet, en plus de ces qualités, il représente l’ensemble de la population de la MRC et est le principal interlocuteur du gouvernement provincial pour porter la voix de la région. Ce représentant doit être crédible aux yeux de la province, sans quoi ses idées ne seront pas entendues et ne serviront pas la communauté.
Un élément fondamental à savoir est que ni le maire ni le préfet n’ont de veto sur leurs conseils. Le seul veto disponible est celui de demander la reconsidération d’une décision avec laquelle ils ne seraient pas d’accord. C’est pourquoi les postes de conseillers municipaux sont si importants au sein de votre municipalité : ce sont les conseillers qui décident. Dans une MRC, les maires agissent comme conseillers du préfet. Là aussi, il est important de voir que ce sont les maires qui décident. Évidemment, le maire et le préfet sont des porte-paroles très influents, mais les décisions appartiennent aux conseils.
La représentativité pour des décisions qui nous ressemblent
Dans un tel contexte décisionnel, la représentativité d’un conseil est vraiment souhaitable. La représentativité la plus évidente est celle du genre et de l’âge. En 2021, en Gaspésie, 40 % des conseiller(-ère)s élu(e)s et 30 % des maire(sse)s étaient des femmes. Pour l’âge, le groupe des 18-35 ans, qui constitue 25 % de la population québécoise, ne représentait que 8 % des élus municipaux. Pour des décisions qui nous ressemblent, il faudrait plus de femmes et plus de jeunes candidats aux élections.
Pourquoi la représentativité est si importante? Il y a une raison assez pratique pour la souhaiter. Il s’agit de prendre de bonnes décisions rapidement sans animer la contestation citoyenne et donc d’attiser le risque de démission ou de défaite électorale. Toutes les décisions viennent avec leurs lots de biais cognitifs et plus particulièrement lorsqu’on doit les prendre rapidement. Lorsqu’on décide trop rapidement, on le fait avec nos intuitions et nos habitudes, incluant certaines distorsions, alors qu’en prenant plus de temps, notre cerveau est plus analytique, on se fie aux faits et on jette un regard plus neutre sur un enjeu(3). Le cas de Mont-Saint-Pierre en Haute-Gaspésie est un des plus éloquents de 2024 : une décision municipale très mal accueillie d’autoriser la coupe à blanc du camping municipal de 200 places.
Un conseil plus représentatif de la population permet de réduire les angles morts dans les décisions.
Des élus porteurs d’une meilleure démocratie locale
À défaut d’avoir une telle représentativité, le conseil municipal et le conseil de la MRC peuvent développer des outils de concertation, de collaboration ou de consultation pour leur permettre d’aller chercher les angles morts avant de prendre une décision controversée. Par exemple, des municipalités au Québec ont créé des commissions, des comités ou des petites assemblées citoyennes permettant un dialogue posé sur des enjeux difficiles avant une prise de décision. Ils peuvent être composés de certains élus, de citoyens, de fonctionnaires, de groupes sociaux ou environnementaux et de spécialistes pour réfléchir à des enjeux spécifiques. Ce sont des outils précieux pour réduire les risques d’opposition citoyenne et pour accompagner des citoyens vers un changement nécessaire.
Un des grands problèmes de la démocratie municipale actuelle est que le conseil municipal et le conseil de la MRC présentent des décisions déjà prises. Pour des décisions relativement banales, les citoyens comprennent, mais pour certains enjeux majeurs, le dialogue est nécessaire.
Pour voir ce genre d’outils démocratiques émerger, il s’agit de chercher et de voter pour des élus qui aiment et croient en la démocratie participative. Le rôle des élus n’est pas d’imposer leurs opinions, mais plutôt d’arbitrer l’opinion du groupe.
Des élus porteurs de développement durable pour un avenir territorial attirant
Le développement durable est un concept fondamental pour l’enrichissement durable des collectivités. Depuis 2006, la Loi sur le développement durable encadre les décisions publiques québécoises. À lire certaines résolutions de MRC ou de municipalités, il est clair que certains sont encore en mode développement sans limite. Comme électeur, on peut favoriser les candidats qui comprennent ou accueillent sans déni l’enjeu écologique et économique de la Gaspésie. Les élus doivent nous accompagner vers un avenir durable.
Il existe plusieurs enjeux de développement durable à considérer pour ce mandat municipal de 2025 à 2029. Parmi eux, notons :
• La crise du logement comme frein économique et source de précarisation des moins nantis;
• Le déclin des ressources marines et ses impacts sur les collectivités gaspésiennes;
• La difficulté institutionnelle à assurer une saine cohabitation intersectorielle sur le territoire;
• L’aménagement des villages côtiers et riverains face aux changements climatiques;
• La problématique forestière face aux tarifs, à l’écologie, au développement villageois et à l’attrait touristique des paysages gaspésiens;
• La réouverture d’une grande mine de cuivre, ses défis et ses possibilités; etc.
La responsabilité civique finale : aller voter
Aux élections municipales de 2021, 51 % de la population admissible a exercé son droit de vote en Gaspésie. La bonne nouvelle est que la Gaspésie a le plus haut taux de participation, bien au-delà de la moyenne québécoise de 38 %. Malgré ce succès, il y a quand même une personne sur deux qui considère que voter n’en vaut pas la peine.
Dans un ordre mondial anxiogène devant lequel nous sommes généralement impuissants, la politique locale et régionale est à notre portée; nous pouvons l’influencer. C’est d’ailleurs hautement satisfaisant pour les citoyens et les élus de voir des progrès dans leurs communautés, grâce à leur engagement.
Que cette élection soit mobilisante et nous pousse tous vers le haut!

Aux élections municipales de 2021, c’était 51 % de la population admissible qui a exercé son droit de vote en Gaspésie, le plus haut taux de la province. Photo : Élections Québec

Le 2 novembre, quelque 8000 postes d’élus municipaux, dont 19 de préfets, seront à pourvoir dans la province. Photo : Jean-Philippe Thibault
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1. Élections Québec (2021). Données relatives à l’élection générale municipale 2021 : compilation et traitement statistique, 43 pages.
2. Ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (2023). Guide d’accueil et de référence pour les élues et les élus municipaux, 67 pages.
3. Kahneman D (2012), Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, coll. « Essais », 2012, 545 p.
J’ai taquiné le saumon quelques jours dans la rivière Bonaventure, sans succès. Comme dans n’importe quelle activité visant la rencontre de la vie sauvage, que ce soit l’observation de la faune, la chasse ou la pêche, il faut passer du temps en forêt ou sur l’eau pour augmenter nos chances. D’autres facettes de nous doivent se révéler : la patience, l’attention aux signes de la nature, la déconnexion du moderne, le silence et la persévérance. La pêche est ce moment qui nous amène ailleurs ou plutôt qui nous amène vers un calme, une lenteur et cette sérénité que nous cherchons trop souvent. Entre ce que le monde veut de nous et ce que l’on veut pour soi, il y a toujours un décalage. Le voyage de pêche entre amis est une des façons de constater son ampleur, en attendant cette touche qui nous connectera au monde vivant.

Le saumon demeure une proie difficile à attraper, tant pour les pêcheurs que pour les photographes. Photos : Marielle Guay
Aller à la pêche d’une génération à l’autre
D’aussi loin que je me rappelle, il y avait des voyages de pêche dans la famille Reid. J’aurai pêché des heures et même des jours avec mon grand-père, ma mère, mes oncles, ma fratrie et nos enfants. Mes parents n’ont jamais acheté de chalet, car ils voulaient découvrir le Québec. Nous avons donc pêché dans plusieurs réserves fauniques et parcs nationaux, particulièrement Papineau-Labelle et Mastigouche, qui étaient à des distances décentes pour tout le monde. Pêcher, comme chasser, est une de ces activités traditionnelles qui se transmet d’une génération à l’autre. Pour moi, pêcher me rappelle ces moments calmes avec grand-papa Reid et de doux moments à voir ma mère faire enfin quelque chose pour elle. Pêcher est de loin son activité préférée. La formule du voyage de pêche était simple : nous réservions une semaine en chalet et nous pêchions tous les jours selon notre capacité à tolérer les insectes.
La variété des pêches en Gaspésie : en lac, en rivière et en mer
La pêche au lac est tout ce que je connaissais avant de fréquenter plus assidûment le territoire gaspésien. Notre région a, comme ailleurs, des lacs pour pêcher dans son arrière-pays, parfois les sources de nos rivières qui descendent dans nos vallées en cascades aux dénivelés souvent étonnants, vers nos villages, vers nos anses et nos barachois. Vingt-deux d’entre elles accueillent le saumon, l’espèce de poisson emblématique de nos rivières et de l’océan Atlantique. La Gaspésie aurait la plus grande concentration de rivières à saumon en un seul endroit au monde. Pour d’autres pêcheurs, c’est plutôt la mer qui les appelle pour des sorties de pêche. Cette grande variété de lieux de pêche est relativement unique aux régions maritimes. Récemment, je suis tombée sur une vidéo de notre pêche au maquereau en famille pas trop loin de L’Anse-à-Beaufils. J’y filmais des plongeons incroyables des fous de Bassan. Les goélands semblaient des amateurs devant ce redoutable oiseau de l’île Bonaventure.

La rivière Bonaventure dans la Baie-des-Chaleurs où notre chroniqueuse a expérimenté la pêche au saumon pour la première fois. Photo : Site Web de la ZEC de Bonaventure
Cette tradition de pêche au saumon
Je n’ai malheureusement pas de pêcheurs au saumon dans mon entourage pour recevoir cette transmission culturelle, notamment ces fosses prisées ou méconnues. Mon grand-père avait ce type de connaissances de la rivière Richelieu et du lac Champlain. Comme d’autres, je dois apprendre cette pêche moi-même. J’ai commencé tranquillement, du moins à apprendre ce swing de la pêche à la mouche! Même en pêche sur le lac, c’est ce que je préfère, debout dans le bateau et lancer ma ligne, savoir viser exactement où je veux. Le lancer est nettement plus sophistiqué avec cette très, très longue canne à pêche. Outre le lancer, j’étais très fière de porter la salopette beige du pêcheur à saumon. La couleur et la clarté des rivières à saumon en Gaspésie sont absolument incroyables. Le fond pierreux laisse à peu de particules la chance de brouiller l’eau.
Une activité historique
Au XIXe siècle, cohabitaient la pêche au saumon dite coutumière du peuple mi’gmaq, ainsi que celle récréative et commerciale. La pêche récréative était surtout pratiquée par des Américains et des Canadiens qui louaient et achetaient des portions de rivières, en s’appropriant les droits au même moment que le gouvernement québécois cherchait à affirmer son droit d’exclusivité sur la gestion de la pêche en rivière par un jugement de la Cour suprême du Canada (1880). Les clubs de pêche au saumon émergent pour devenir les entités de gestion en respect de ce nouveau droit consenti par l’État. Les clubs privés connaissent leur apogée vers 1950. À cette même époque, la pêche
commerciale contribue à réduire les stocks de saumon, amplifiant les enjeux de cohabitation entre les pêches coutumière, récréative et commerciale. La pêche commerciale est interdite en 1998. D’ailleurs, durant le début du déclin, dans les années 80, sous l’appellation « guerre au saumon », se sont déroulés des événements conflictuels entre le gouvernement du Québec et la Première nation innue, notamment à La Romaine et à Mingan sur la Côte-Nord, ainsi qu’avec la Première nation mi’gmaq de Listuguj.
De moins en moins de saumons
En 1988, en Gaspésie, le nombre de prises pour la pêche commerciale s’élevait à environ 25 000; pour la pêche récréative, c’est environ 20 000; et la pêche coutumière, réservée aux Mi’gmaq, s’élevait à 5000 prises. En 2024, c’était seulement 4000 saumons qui ont été dégustés de manière coutumière ou récréative, un déclin de 40 % par rapport à 20201(1). Les défis auxquels fait aujourd’hui face le saumon de l’Atlantique sont importants. Outre l’abondante pêche par le passé, l’espèce est confrontée à la hausse des températures de l’eau, la baisse des niveaux d’eau, et la fréquence accrue des phénomènes météorologiques extrêmes, tous des facteurs qui contribuent au déclin des populations de saumon(2).
Les vacances comme lieu de transmission d’un mode de vie
Nos familles nous transmettent très souvent le goût de la pêche durant les vacances d’été. Évidemment, manger les poissons attrapés est la récompense ultime. Toutefois, je ne saurais compter le nombre de voyages de pêche au cours desquels on est revenus bredouilles ou avec quelques truites, seulement dégustées en entrée. Ces voyages demeurent mémorables, car aller à la pêche, c’est aussi d’être entre amis, en famille, les pieds dans l’eau, entre deux silences à faire des lancers et passer la journée dehors. En Gaspésie, la pêche au saumon est sacrée et elle est devenue au fil du temps une économie, un mode de vie et elle fait partie intégrante de son identité. Le déclin récent et rapide ne donne pas espoir, mais, comme c’est important pour la région, son économie et son écologie, nous avons un devoir de contribuer à préserver ce patrimoine culturel qu’est la pêche au saumon. Nous sommes désormais devenus les transmetteurs culturels. C’est à notre tour.

Notre chroniqueuse et sa fierté de faire ses premiers lancers de pêche au saumon dans la rivière Bonaventure. Photo : Luce Reid
Prendre soin du saumon et de nos rivières
Puisque nous ne pouvons plus pratiquer la pêche au saumon de manière libre et désinvolte comme les générations précédentes, il reste à transmettre le « prendre soin » du saumon et de son habitat.
Par exemple, au niveau de notre consommation, nous pouvons diversifier et réduire la pression sur le saumon de l’Atlantique. Personnellement, c’est grâce à l’écoguide de Fourchette bleue(3) d’Exploramer que j’ai réduit significativement ma consommation de crevettes, de thon et de saumon. Je suis devenue une adepte d’espèces abondantes du Saint-Laurent, notamment le flétan, la moule bleue, l’oursin, les algues et le bourgot.
Dans le fond, ce n’est pas juste la culture de la pêche au saumon qui est transmise, c’est surtout d’aimer le territoire et d’en prendre soin. Nous sommes passés d’une ère d’abondance à une ère de « prendre soin », pour peut-être réussir à retrouver une certaine stabilité des écosystèmes. Nous continuerons la remise à l’eau, qui nous permet de perpétuer le mode de vie sans la prime ultime. Nous veillerons à ce que nos petits-enfants puissent, comme nous, taquiner le saumon tranquille dans une de ces rivières magnifiques de la Gaspésie.
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1. Gouvernement du Québec (2025). Exploitation du saumon au Québec – Bilan 2024, tableau 5.
2. Gouvernement du Canada (2024). Stratégie nationale du Canada pour assurer l’avenir du saumon atlantique 2024-2036, préambule.
3. Fourchette bleue (2025). L’écoguide des espèces marines du Saint-Laurent valorisées par Fourchette bleue. Site Web (consulté le 8 juin 2025).
Pour certains, l’idée d’une fermeture de chemins les horrifie. J’ai eu l’occasion à quelques reprises d’entendre cette indignation dans la période de questions du conseil de la MRC en Haute-Gaspésie. C’est une corde sensible qui touche à cette relation avec l’arrière-pays. Pour expliquer cette colère, on cite souvent la fermeture des villages et l’expropriation lors de la création du parc national Forillon dans les années 70, deux actions odieuses presque coloniales sorties d’une autre époque. Pour les plus jeunes, toutefois, la raison est peut-être moins historique. L’indignation est liée à un profond attachement à un territoire spécifique et à la difficulté de l’État d’avoir un dialogue direct avec la population dans les adaptations demandées.
Ce sont surtout les chasseurs et les pêcheurs qui ont besoin de l’accès au territoire pour aller dans ces terrains reclus qu’ils affectionnent, parfois depuis quatre ou cinq générations. En été et en hiver, durant les saisons touristiques, les usagers du territoire, que ce soit pour de la randonnée, du vélo de montagne ou du ski hors-piste, profitent aussi des chemins pour se rendre à des zones courues. Enfin, les motoneigistes, surtout hors-piste, apprécient la densité des chemins sur le territoire. Il y a aussi ces usagers qui ont simplement une roulotte ou un abri rustique pour y amener les enfants lors d’un dimanche après-midi.
Les impacts des chemins
forestiers sur ce « nous collectif » Malheureusement, ces chemins commencent à représenter un problème. La Gaspésie avait, en 2023, quelque 30 500 km de chemins forestiers, soit deux fois l’aller-retour de la transcanadienne, d’un océan à l’autre. En surface, c’est 730 km2, soit environ trois fois le parc national Forillon et presque la taille complète du parc national de la Gaspésie(1). Pour le Québec au complet, c’est un peu plus de 486 000 km de longueur et, en surface, c’est environ 11 000 km2, soit plus de la moitié de la Gaspésie, qui fait environ 20 000 km2. Mais pourquoi donc est-ce un problème?
Il y a d’abord l’enjeu de sécurité publique souvent abordé par les médias, à la suite d’un décès ou d’une opération de secours. Certains chemins ont été conçus solidement pour durer longtemps, et ne posent pas autant problème puisqu’ils sont entretenus. D’autres sont des chemins temporaires avec des durées de vie de 3 à 10 ans. La figure 1 illustre ces différents types de chemin.
En Gaspésie, la vaste majorité des chemins a été conçue pour une vocation forestière à court terme (65 %), soit les classes 4 et 5, les plus étroites, ou pour une vocation non forestière (23 %), c’est-à-dire ces plus petits chemins encore plus étroits, pour VTT par exemple.
L’autre enjeu est écologique. Le chemin en soi fragmente le territoire et donne accès à tous les usagers, ce qui nuit à la biodiversité, notamment en favorisant les prédateurs et en facilitant le déploiement des espèces envahissantes. Ensuite, la majorité des chemins n’est pas entretenue et on estime à 35 % ceux qui sont carrément abandonnés(2). L’affaissement progressif des chemins non entretenus a un fort impact sur nos rivières, libérant des sédiments ayant pour principal effet d’altérer les habitats aquatiques et de précariser les poissons.

Figure 1 – Cette image illustre la largeur des chemins selon la classe. Photo : LBProfor (2021)
La perte territoriale effective des chemins forestiers
Pour ajouter au problème, n’oublions pas qu’un chemin forestier a un impact permanent sur le territoire, à moins qu’on investisse pour le détruire et donner la chance aux sols de se reconstruire pour une végétalisation naturelle. La compaction des sols, si le chemin est simplement abandonné, empêche la régénération naturelle ou du moins, cette dernière demeurera très limitée(3).
La surface occupée par ces chemins commence à être importante (voir la figure 2) et réduit, au fur et à mesure, même la possibilité forestière, ou le potentiel ligneux. Depuis 2017, les données concernant les nouvelles constructions de chemins forestiers sont publiées. En Gaspésie, ce sont 1117 km de nouveaux chemins forestiers qui ont été construits, depuis 6 ans, retirant 25 km2 de plus à notre territoire. À ce rythme, dans 20 ans, les chemins forestiers représenteront la même surface que le parc national de la Gaspésie.
C’est étourdissant comme surface. La liberté à court terme de préserver nos modes de vie partout sur le territoire a un véritable coût à long terme.

Figure 2 – Cette densité de chemins forestiers est visible sur Google Earth. Ici, nous sommes à quelques kilomètres de la réserve écologique Ernest-Lepage en Gaspésie. Photo : Google Map
La controverse de fermeture des chemins forestiers
Les chemins forestiers sont devenus sources de discorde sur le territoire depuis l’intention de fermeture du gouvernement du Québec pour le rétablissement du caribou en Gaspésie. Ceci envoie un nouveau message en contradiction avec la promotion récréotouristique du territoire et donc l’acceptation de ce vaste réseau routier. En mars, la consultation publique sur la fermeture proposée de 500 km de chemins forestiers a fait grand bruit, ramenant l’usager à son manque de pouvoir sur le territoire public. Certains sont même assez décomplexés pour faire référence publiquement à leurs armes de chasse dans la protection de « leur » territoire.
Dans ce cas précis, certains citoyens craignaient que les chemins soient fermés, alors que le projet pilote de rétablissement du caribou n’est toujours pas en vigueur. Il fallait être cartographe pour savoir que ces 500 km de fermeture proposée se situent plutôt dans l’habitat essentiel du caribou, donc dans la réglementation en vigueur, qu’on appelle les « mesures intérimaires ». Ces dernières ont été mises en place en 2018 en attendant l’adoption du vrai plan de rétablissement, celui que nous attendons toujours, un an après la proposition. Ainsi, le ministère propose de fermer des chemins conformément à la réglementation en vigueur.
À la défense des usagers du territoire, il est normal de s’indigner si on explique mal ou peu l’enjeu des chemins forestiers. Pour régler un problème, il faut d’abord le reconnaître et accompagner les citoyens dans le changement. C’est plate à dire, mais le mode de vie qui ne dérangeait personne voilà 50 ans commence à déranger, car les usagers sont nettement plus nombreux et le territoire ne s’agrandit pas.

Québec rappelait l’an dernier qu’il est interdit de restreindre ou de bloquer l’accès à un chemin des terres du domaine de l’État, ou de s’approprier ainsi un secteur public. Photo : Jean-Philippe Thibault
L’appropriation privée du territoire public et la cohabitation
Cette appropriation est si problématique qu’à chaque année, le ministère des Ressources naturelles et des Forêts doit rappeler aux utilisateurs du territoire public ce qui est légal et illégal sur ce territoire. En 2024, le communiqué sous-titrait « Un libre accès en tout temps », c’est-à-dire que « certaines personnes tentent parfois de s’approprier illégalement une portion du territoire public à l’aide de rubans, de barrières ou d’affiches », notamment l’expression que les Gaspésiens voient souvent : Chasseur à l’affût – territoire réservé(4). Or, selon ce même communiqué « il est interdit de restreindre ou de bloquer l’accès à un chemin des terres du domaine de l’État ou de s’approprier ainsi un secteur public ». Il est aussi précisé qu’un « bail de villégiature privée en territoire public ne donne pas à son détenteur ou à sa détentrice l’exclusivité d’un territoire pour la pratique d’activités de chasse, de pêche ou de piégeage ». La Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs en a même créé un site Web et une affiche.
Tout ça pour rappeler que les chemins forestiers sont associés à l’accès à des territoires publics, appropriés par des familles, qui appartiennent pourtant à tous.
La planification des chemins forestiers par l’État québécois
C’est l’État québécois qui exerce un pouvoir décisionnel sur le territoire public « dit libre ». Les Gaspésiens aiment cette expression pour souligner que ni la Sépaq, ni une ZEC gèrent le territoire. Néanmoins, le territoire demeure dans l’esprit de cohabitation et peut recevoir en tout temps l’autorisation pour de l’exploration minière, l’implantation d’un parc éolien, d’une érablière, d’une aire protégée ou…d’une fermeture de chemin.
Des questions se posent : est-ce que l’État québécois a une vision et une planification à long terme des chemins forestiers, compte tenu de tous les problèmes qu’ils constituent? Est-ce que la manière de consulter le public est pertinente à chaque fois? Si seulement quelques usagers sont affectés, est-ce qu’un dialogue plus ciblé ne serait pas plus efficace?
La démarche participative de 2024 sur l’avenir de la forêt servait de base d’information aux modifications apportées dans le projet de loi 97, la Loi visant à moderniser le régime forestier, notamment le volet 7 concernant les chemins multi-usages(5). La loi, à cet égard, semble faire écho aux commentaires des différents participants aux consultations, soit de développer une vision concertée à long terme des chemins forestiers pour limiter de nouvelles constructions, favoriser l’usage des chemins actuels à restaurer, faciliter la fermeture de chemins nuisibles aux espèces et habitats plus fragiles et de partager les coûts d’entretien avec les usagers.
Toutefois, devant l’enjeu de dialogue et la rareté des lieux de concertation en Gaspésie, il est impératif que ce projet de loi 97 conserve et améliore les instances de concertation actuelles, notamment en investissant dans une participation citoyenne plus directe avec les usagers qui se sentent lésés.
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1. Ministère des Ressources naturelles et des Forêts. Ressources et industries forestières, 2017 à 2023, Portrait statistique du secteur forestier, Gouvernement du Québec (Site Web).
2. Pauzé, Marc-André (2024). Des cicatrices dans la forêt québécoise. L’actualité
3. ibid.
4. Ministère des Ressources naturelles et des Forêts (2024). Appel à la collaboration de tous et toutes pour une période de chasse harmonieuse en territoire public, Gouvernement du Québec.
5. Ministère des Ressources naturelles et des Forêts (2025). Projet de loi visant à principalement moderniser le régime forestier : fiche-synthèse, Gouvernement du Québec.
Cette guerre aura des conséquences importantes sur l’économie canadienne. Elle est peut-être temporaire pour quelques mois ou années, mais ce sera pénible néanmoins. Nos ministres sont devenus des réguliers sur CNN et ils le nomment clairement : l’objectif est de mettre le Canada en faillite pour forcer l’annexion. Les Canadiens sont donc conviés à se réinventer, plus que pendant la pandémie ! Devant une obligation de militarisation, le sacrifice sera réel : un transfert des dépenses normales de l’État vers des dépenses liées à la guerre tarifaire, voire la sécurité nationale.
L’affaire de tous : se serrer les coudes et la ceinture
Nos entreprises crient à l’aide, avec raison, mais il serait prudent d’éviter de saupoudrer trop vite pour protéger nos finances publiques. S’il y a une augmentation des taxes et des impôts pour financer la guerre commerciale, notamment pour activer des projets d’infrastructure, elles doivent servir au plus grand nombre. Cette guerre commerciale est donc l’affaire de tous : les consommateurs devront acheter canadien et local pour aider les entreprises à survivre à cette guerre et ils devront aussi réduire leurs dépenses et entrer en mode épargne. Les entreprises devront probablement s’endetter temporairement pour optimiser les étapes de la chaîne d’approvisionnement en trouvant des alternatives canadiennes et européennes. Ce sera long et pénible. Le plus triste serait de voir nos entreprises déménager aux États-Unis. Nos gouvernements trouveront des solutions, mais gare aux subventions tous azimuts, car nous aurons besoin d’argent pour des choses peut-être plus graves comme la sécurité
nationale. Bref, il faudra se serrer les coudes et la ceinture.
Une restructuration payante pour l’économie et le climat
Si nous voulons que ce sacrifice soit payant à long terme, mieux vaut le faire dans une perspective utile non seulement à la guerre tarifaire, mais aussi à la crise climatique, qui ne prendra pas de pause.
L’économie à laquelle nous convie Trump est une économie nationaliste repliée sur elle-même contre tous les principes du libre-échange encore enseignés dans les cégeps en ce moment. Mais, il y a certains enjeux avec le libre-échange, notamment les GES. Il y a étonnamment quelques points communs entre l’économie nationaliste et l’économie écologique, vraiment pas au niveau des objectifs ni même des moyens, mais dans certains résultats. Cependant, le nationalisme a des objectifs bien contraires à ceux de la transition socioécologique, surtout dans l’inclusion des diversités humaines et naturelles.

Ce diagramme proposé par l’économiste Kate Raworth illustre le plafond environnemental et le plancher social de la transition socioécologique. La transition est réussie lorsqu’on se situe à l’intérieur du beigne. Photo : Un espace sûr et juste pour l’humanité. Oxfam. 32 pages
De la transition énergétique au nationalisme frontal
Historiquement, le modèle libre-échangiste visait à favoriser le commerce entre les pays et éviter les guerres souvent causées par la distribution inégale des ressources sur la planète. C’est plutôt la gauche qui questionnait certains aspects de ce modèle, notamment parce que les entreprises peuvent librement profiter des lois environnementales et sociales moins restrictives ailleurs ; l’exportation à outrance peut aussi causer la disparition des économies de proximité. Le gouvernement Trump et certains pays riches se sont mis à questionner le libre-échange, notamment lorsqu’ils ont remarqué l’ampleur du contrôle de la Chine sur la chaîne d’approvisionnement minérale et technologique des batteries, des véhicules électriques et même du secteur militaire.
Cette situation a donné du vent dans les voiles du mouvement de transition énergétique, qui s’est trouvé, en partie du moins, une vocation de sécurité nationale. La transition énergétique désigne « une modification structurelle profonde des modes de production, de distribution et de consommation de l’énergie. Elle vise à […] décarboner l’économie. C’est un volet essentiel de la transition écologique globale »(1).
De la transition énergétique à la transition socioécologique
Plus largement, la transition écologique désigne « une transformation sociétale qui mène d’un modèle de production et de consommation non soutenable, priorisant la croissance économique vers un modèle qui respecte les limites de la planète »(2). On dit aussi transition socioécologique, qui est plus inclusive des questions de justice sociale associée à la transition. Les Gaspésiens connaissent bien le cas du caribou qui illustre comment une adaptation écologique ratée s’est transformée en une adaptation sociale pénible : l’inertie provinciale a mis la Haute-Gaspésie dans une situation d’injustice. Pour protéger le caribou et la communauté, désormais, il faut investir pour accompagner la transformation qui aurait pu se passer plus doucement si le Québec avait rempli ses obligations de protection d’une espèce en péril bien avant.
La transition socioécologique est probablement une réponse plus compatible à la guerre tarifaire que la continuité économique proposée par le courant moins transformateur de la transition énergétique, surtout dans l’accroissement de l’artificialisation du territoire pour des projets d’exportation, alors qu’une économie intérieure de résilience doit être développée face aux tarifs.

La frontière américain et canadienne : nos sociétés vivent côte à côte, imbriquées l’une avec l’autre depuis toujours. Photo : REUTERS/Brian Snyder
L’économie écologique comme réponse à la guerre tarifaire
L’économie écologique est ce qui accompagne la transition. C’est une économie composée d’économie de proximité, de circularité, de valeur ajoutée, de sobriété, de protection et de mise en commun dans le but d’assurer un respect des limites planétaires(3). En effet, certaines économies locales ont été affectées par le libre-échange, réduisant la résilience économique, voire même l’occupation, de certains villages, villes, voire régions. Toutefois, à choisir, il demeure plus souhaitable de créer des conditions favorisant l’économie locale sans empêcher le libre-échange ; par exemple, une économie locale pour la majorité des besoins (alimentaire, habitation, etc.) et une économie internationale pour les produits spécialisés impossibles à faire dans chaque village (aéronautiques, éoliens, pharmaceutiques, etc.).
Il y a lieu aussi de miser sur la valeur ajoutée : les deuxième et troisième transformations du bois par exemple. Les ministères ont beaucoup subventionné ces efforts d’augmentation de la valeur ajoutée dans l’industrie forestière avec des résultats mitigés. Peut-être que les tarifs deviendront l’incitatif d’innovation ? En augmentant la valeur des produits du bois, on peut potentiellement réduire le volume requis pour faire du profit et mieux protéger certaines forêts essentielles.
La récession et l’économie solidaire, sobre et sociale
Dans l’économie nationaliste que nous propose Trump, le Canada se trouve isolé et très loin des autres marchés. Les coûts de ces transformations économiques seront énormes, étant donné que nos économies sont imbriquées depuis toujours. Cette guerre commerciale sera douloureuse pour nos finances et, espérons-le, les Américains en réaliseront tout le ridicule. Dans tous les cas, il faudra une posture solidaire ; accepter une dose de sacrifice dans cette période de guerre commerciale. Par exemple, si nous ne consommons que l’essentiel et canadien, donc une consommation sobre, nous pourrons passer à travers en évitant un trop fort endettement, surtout si les taxes doivent être augmentées ou les services publics réduits. Puis, au final, nous aurons appris, pour la crise climatique, comment bien vivre sans excès, une notion essentielle de la transition.
D’ailleurs, les Collectivités ZéN de la Gaspésie est une des initiatives nationales qui invite au dialogue et au passage à l’action. Malgré l’urgence de la guerre commerciale, il sera important de rester à l’écoute et de comprendre la transition socioécologique comme moyen de faire face au nationalisme américain.
La création d’emplois, les limites planétaires et les pays riches de demain
L’économie de Trump n’a aucun intérêt pour les limites planétaires, la biodiversité et le climat. Même qu’à voir le niveau d’inquiétude exprimée par les employés des parcs nationaux américains, il est possible que Trump autorise l’exploitation minière et pétrolière dans des lieux sensibles et protégés par la loi à perpétuité.
Nous sommes plusieurs à être convaincus que dans les années à venir, la richesse d’un pays, d’une région, d’un village sera liée à sa réussite d’avoir su préserver l’équilibre entre le développement, la protection et l’occupation du territoire. Les communautés qui créeront d’autres emplois dans la recherche de cet équilibre seront les plus riches, car elles auront créé les conditions d’attachement territorial essentielles à une vie bonne et à une résistance aux différents risques. Le Trumpland, lui, sera possiblement dévasté par le drill, baby, drill.
Bref, vous avez toujours rêvé d’acheter moins et local pour augmenter votre épargne ? Voilà le moment parfait : un effort patriotique pour prévenir l’annexion ! Fini ce vin américain et prenez un panier en abonnement à votre fermier local : il aura besoin de vous. Finalement, en cette année électorale et dans ce nouvel univers dramatique, il faudra des élus solides, car la guerre commerciale se fera en tandem avec la crise climatique.
1. Outils sur la transition (consulté le 6 mars 2025). Transition en commun, Université de Montréal.
2. Ibid.
3. Zage-Mendes A., Bissonnette J.-F., Dupras J. (2022). Une économie écologique pour le Québec : Comment opérationnaliser une nécessaire transition, Presses de l’Université du Québec.
Plusieurs élus m’interpellent pour comprendre comment aborder un grand projet, moi qui fut pendant des années une consultante pour les promoteurs et, par la suite, vice-présidente et commissaire pour le Bureau des audiences publiques sur l’environnement (BAPE). D’autres sont intéressés à des idées pour développer une vision territoriale partagée. La division sociale et la polarisation sont reconnues par les experts comme nocives au développement économique.
Mon travail me permet donc de témoigner de la variété d’approches par les MRC, autant dans la manière de planifier leurs territoires que dans celle de convier les citoyens à la discussion.
C’est quoi la démocratie au juste ?
La Freedom House mesure et compare la qualité des démocraties des États du monde depuis 50 ans(2). Elle a développé l’index le plus connu à travers le monde. L’organisme définit la démocratie comme un système de gouvernance basé sur la volonté et le consentement des gouvernés. L’index mesure la qualité du processus électoral, du pluralisme et de la participation politique, le bon fonctionnement du gouvernement, la liberté d’expression et de croyance, la liberté d’association, l’état de droit, l’autonomie personnelle et les droits individuels. Le Canada fait partie des pays les plus démocrates du monde, souvent dans les 20 premiers.
Toutefois, pensez-vous que les conditions démocratiques canadiennes sont les mêmes partout sur le territoire ? Pensez-vous que nous avons les mêmes libertés, et que nos droits sont protégés de manière équivalente ? Bien sûr que non.
S’il y a iniquité dans la capacité d’accoucher près de chez soi au Québec, imaginez la démocratie!
La démocratie régionale est-elle en santé ?
Cette iniquité démocratique serait moins évidente si les régions n’avaient pas perdu la Conférence régionale des élus (CRÉ). La CRÉ regroupait des élus et la société civile, ce qui offrait un espace démocratique, une manière de concertation particulièrement développée dans les pays dont l’occupation est plus décentralisée, comme la Suisse, l’Allemagne et les pays scandinaves, où le conflit se joue d’abord à l’intérieur des institutions. La CRÉGÎM permettait à la Gaspésie d’avoir une vision plus consensuelle du territoire et d’assurer un service de participation ciblée ou publique aux gouvernés et gouvernants du territoire.
Un défi des démocraties des régions dites ressources, comme la Gaspésie, réside dans le fait que près de 90 % du territoire est public. Cette situation rend l’action démocratique plus difficile, car les gouvernements locaux n’ont pas de pouvoirs décisionnels sur le territoire public. Toutefois, certains citoyens, aidés du milieu universitaire, ont réussi à établir des dialogues importants sur le territoire. C’est le cas notamment du Grand dialogue régional du Saguenay–Lac-Saint-Jean qui a été initié à la suite de conflits répétés entre l’industrie et les citoyens.
Sans la CRÉGÎM et des consultations publiques mieux réussies, la démocratie régionale demeure limitée.

Le Grand dialogue régional du Saguenay–Lac-Saint-Jean est un processus entrepris avec le soutien de plusieurs organismes afin de dialoguer sur la pluralité des visions du territoire. Photo : Image tirée du site web, février 2025.
Comment les citoyens peuvent-ils influencer les décisions sur le territoire ?
Il y a la démocratie électorale, mais il y a aussi la démocratie participative, celle qui s’exprime entre les élections. Il y a la participation dite « sociale », une participation faite d’associations et de regroupements pour faire valoir leurs perspectives, par exemple, les chambres de commerce. Il y a aussi des instances dites de « concertation », notamment les tables de gestion intégrée des ressources et du territoire pour la gestion forestière. Finalement, il y a la participation dite « publique ou citoyenne » qui cherche à prendre le pouls de la population, selon une démarche reconnue. Les consultations de l’automne dernier de la Ville de Gaspé, portant sur le plan stratégique 2024-2034, illustrent bien ce dernier type de participation.
Malheureusement, il semble que la disparition des CRÉ dans les régions éloignées a eu aussi des conséquences sur la démocratie régionale.

La Ville de Gaspé organisait une consultation sur la planification stratégique 2024 à 2034 en vue d’obtenir la pluralité de points de vue des citadins et permettre l’inclusion d’une vision partagée. Photo : Ville de Gaspé
L’information pour une opinion éclairée
Ce qui joue contre les régions, en plus, est l’absence de journalistes sur certains territoires. La démocratie fonctionne mal si les citoyens ne sont pas informés. Dans le livre Extinction de voix : plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale(3) , l’autrice résume les rôles névralgiques de la presse régionale – démocratique, culturel, économique, utilitaire, humanitaire, historique – sans quoi les autorités locales et régionales peuvent agir sans se sentir imputables d’informations vérifiées et justes. Sans journaliste à temps plein, résidant sur un territoire et en lien au quotidien avec des gouvernants et des gouvernés, il est possible que l’information ne soit pas transmise ou que l’information transmise soit celle avantageuse. Aux dernières nouvelles, ni Chandler ni Sainte-Anne-des-Monts n’avaient de journalistes à temps complet sur son territoire, bien qu’elles soient respectivement les 2e et 3e villes les plus populeuses en Gaspésie.
La santé démocratique et la dépendance aux subventions
Alors, comment se porte la santé démocratique de la Gaspésie ? Malheureusement, c’est difficile à dire, car il y a si peu d’écrits sur la région. À l’instar du Freedom House, l’Institut de recherche en politiques publiques s’est intéressé à la démocratie, mais au niveau des provinces canadiennes(4). Les deux institutions identifient un lien entre le niveau de pauvreté ou la dépendance aux fonds de soutien gérés par les gouvernants, réduisant l’élan citoyen, trop vulnérable aux représailles d’une opinion qui ne serait pas solidaire aux gouvernants. Ceci n’est pas spécifique à la Gaspésie, mais bien aux régions du monde sans journalisme local solide, sans opportunités économiques diversifiées et sans une culture politique du débat. Pourtant, c’est connu, c’est le choc des idées qui est un facteur déterminant de l’innovation, nécessaire au progrès économique.
Le développement régional sera donc bien souvent plus soutenu si la population s’écoute, se parle et avance ensemble, en négociation perpétuelle de la diversité d’opinions. Sans vision partagée du territoire, est-ce que le développement économique est même possible ?
Ce précieux lien entre la démocratie et le territoire
Les citoyens de la Gaspésie, et de partout au Québec, ont le droit de recevoir de l’information sur les enjeux du territoire. Ils ont aussi le droit de se forger des opinions et de les faire valoir. C’est ainsi que l’avenir d’un territoire se développe, soit par la somme des opinions de ses citoyens.
Si les citoyens sentent que la vision du territoire les représente bien, ils ont confiance, ils y adhèrent et se mobilisent pour aider à sa mise en oeuvre. Si cette vision est peu communiquée ou représente l’opinion de certains, mais pas de l’ensemble, la population n’y adhérera pas et ne s’investira pas. C’est ainsi qu’une vision non partagée, moins légitime, apporte une stagnation, car le groupe est démobilisé. Pire que la démobilisation, c’est la division sociale.
Par exemple, l’appel d’offres de projets d’aires protégées par le gouvernement du Québec a semé une certaine zizanie. Il incombait aux bénévoles, non-experts et porteurs d’idées d’aires protégées, d’expliquer l’engagement de Québec pour atteindre 30 % d’aires protégées sur le territoire québécois pour préserver la biodiversité. Le gouvernement du Québec a ainsi délégué une responsabilité d’information qui lui incombait. C’est le même constat pour le caribou : le gouvernement n’est pas venu expliquer en personne son projet pilote, alors qu’il était lié à l’appel d’offres des aires protégées. Si bien que le Conseil de la MRC de la Haute-Gaspésie, tenu le 27 novembre 2024, est devenu, en quelques heures, le théâtre de tous les malentendus nourris par un manque d’information de base commune et des règles de participation confuses, donnant lieu à des excès verbaux et de l’intimidation.
C’est un cas où plusieurs manques démocratiques ont été visibles. Sans information, connaissance et compréhension partagées en amont, comment éviter l’inertie ou le conflit en aval ? Surtout, comment prévenir que cette même situation ne se reproduise ?
Investir dans l’information et la participation régionale
Après avoir relu le dossier des 10 ans de la disparition de la Conférence régionale des élus de mes collègues de GRAFFICI en juin dernier, il semble important de réinvestir les espaces démocratiques perdus en Gaspésie. C’est quand même 30 emplois d’expertise et de concertation qui ont disparu, sans être remplacés.
Le Regroupement des MRC de la Gaspésie pourrait en faire plus. Il rendrait un grand service aux citoyens gaspésiens, s’il mettait en place un service de participation citoyenne lorsque le gouvernement du Québec, les MRC
ou les petites municipalités gaspésiennes proposent des changements importants. Leur expertise assurerait l’accès à l’information et des conditions d’expression citoyenne propices au dialogue sur l’ensemble du territoire.
Puis, le journal GRAFFICI ne le dira jamais assez, il est impératif que le ministère de la Culture et des Communications recense les déserts médiatiques du Québec et investisse immédiatement afin qu’il y ait équité démocratique sur le territoire et que l’ensemble des citoyens québécois puissent avoir accès à une information vérifiée et diffusée.
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1. Notre chroniqueuse est économiste du développement, spécialisée dans la gouvernance environnementale. Elle est présidente de Terres publiques, une entreprise de conciliation du territoire. Nous souhaitons spécifier qu’elle n’est pas journaliste et n’a pas de devoir de neutralité. En échange, les lecteurs de GRAFFICI peuvent bénéficier de son expertise. Notre chroniqueuse exclut toutefois d’emblée les sujets ayant un intérêt commercial pour son entreprise.
2. Black, Z. et Siekierski B. (2023). Mesure de la démocratie (Publication nº 2024-03-F). Études de la Colline : Regards approfondis sur des questions canadiennes, Recherche et éducation. Bibliothèque du parlement.
3. Martel M.E. (2018). Extinction de voix : plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale. Édition Somme toute.
4. Blake D.E. (2001). Renforcer la démocratie canadienne. Institut de recherche en politiques publiques, Vol. 7, nº 2, ISSN 0711-0677.
Le développement régional et la stagnation démographique
À la fin de mes vacances, je suis passée visiter un ami qui vient de s’installer dans Charlevoix. C’est un spécialiste du développement régional à l’aube de sa retraite. J’adore parler de ce sujet avec lui. Je lui fais souvent des blagues sur les zones d’innovation que j’appelle le « bernardlandrisme », mais qui est, en fait, un développement de chaînes de valeur par l’État, assez répandu comme approche de spécialisation. Cette spécialisation fonctionne bien pour les zones urbaines, mais aide-t-elle la résilience économique et l’essor démographique des régions éloignées?
Nos conversations tournent aussi souvent sur la question du transport. Contrairement à une zone d’innovation, agir sur le transport est plus transversal, profitant à l’ensemble des individus et des entreprises, plutôt qu’à un secteur en particulier. Dans les économies modernes, c’est le mouvement des personnes qui anime l’économie, pas juste le déplacement de la marchandise. Mais, comment motiver des politiciens à investir autant dans le transport sans signe clair de croissance démographique?
L’espoir de la pandémie et ses effets sur d’autres régions moins loin
En 2021, la Gaspésie était fière de connaître sa plus forte migration interrégionale depuis des lustres. En pleine pandémie, des analystes prévoyaient un changement important dans notre manière d’habiter le territoire. Cette tendance se sera malheureusement essoufflée. Nous sommes plusieurs à avoir vu des Néo-Gaspésiens retourner plus près des opportunités économiques, incapables de générer assez de revenus ici pour y rester. Les statistiques entre 2019 et 2023 sont claires : les régions les plus éloignées de Québec et Montréal ont repris leurs positions de bonnes dernières(2).
Justement, cet ami avait bien failli acheter une propriété à Percé en 2021, car il est un adepte de voile aguerri. Il a finalement choisi Charlevoix pour que sa famille vienne le visiter. C’est difficile pour la Gaspésie de se trouver une niche devant la concurrence avec le Bas-Saint-Laurent et Charlevoix qui permettent aussi d’admirer et de sentir le fleuve. Pour migrer vers la Gaspésie, il faut vouloir autre chose. Je lui raconte qu’en Gaspésie, j’y retrouvais l’univers appalachien de mon enfance, mais avec la neige en plus. La rive sud du fleuve après Québec a plus d’érablières et connaît des automnes plus colorés.
Nous concluons sur l’idée que la Gaspésie sera peut-être la nouvelle Estrie vers 2050, surtout si ses stratégies de développement se basent davantage sur l’occupation du territoire que la recherche des grands projets industriels.
La migration climatique intérieure
Connaissez-vous le concept de migration climatique? La plupart du temps, on s’imagine des réfugiés pauvres du sud désertique, un peu comme dans l’excellent film dystopique Le fils de l’homme du réalisateur Alfonso Cuarón. Il y a aussi une tendance migratoire à l’intérieur même du Québec. Certaines régions québécoises ont connu une croissance postpandémique et elle se poursuit, tel un signe avant-coureur des migrations à venir, en lien avec le réchauffement climatique. Nos décisions de déménager sont en général plus à long terme et nous pensons à l’avenir de nos enfants, notamment l’accès à de plus grandes terres et à un climat favorable. Le choix des Québécois se pose pour l’instant sur des propriétés situées à environ trois heures des grandes villes, où elles sont encore abordables, soit l’est de l’Estrie, le nord de l’Outaouais, des Laurentides et de Lanaudière, pour Montréal; et pour Québec, Charlevoix et le Bas-Saint-Laurent.
Ces populations ayant choisi de s’éloigner, mais pas trop, sont des migrants intérieurs. Ce sont des gens qui sont peut-être tentés par la Gaspésie, mais sans moyens de transport modernes, ou suffisamment d’opportunités économiques, c’est difficile de saisir cette migration.

Plusieurs souhaitent le retour du train le plus rapidement possible. Personnellement, je nous souhaite beaucoup mieux, en fréquence, en express, de nuit et à un prix décent, explique notre chroniqueuse. Photo : Jacques Poirier
Le transport comme facteur de croissance
Le lien entre le développement économique et le transport est viscéral. Bien que les Gaspésiens soient habitués à « perdre leur temps dans leurs véhicules », le migrant urbain, lui, n’y est pas habitué, ni intéressé. Le transport collectif se développe partout au Québec et la nouvelle génération ne voudra pas conduire autant. Pour les touristes, cette absence d’offre de transport adéquat a aussi pour effet que la région ne peut profiter pleinement du tourisme des longues fins de semaine : l’Action de grâce, Pâques, la fête des Patriotes et le Nouvel An.
Ainsi, cette distance ne permet pas d’augmenter la population et la croissance endogène du territoire. Lorsqu’on aborde le transport collectif, on semble penser aux pauvres gens sans voiture. Mais le transport collectif, pour les gens qui y sont habitués, c’est surtout de gagner du temps qu’on perd à conduire. C’est donc deux jours pour un aller-retour de ou vers Montréal, ce qui n’est pas du tout banal. C’est assez lourd pour que plusieurs décident de s’installer au Bic à la place et de venir faire les longues fins de semaine en Gaspésie.
L’offre de transport collectif en Gaspésie….
À regarder les prix et la durée en transport collectif (voir encadré), le transport gaspésien est trop coûteux et trop long. Le prix du train de nuit est complètement démesuré. Puis, l’absence d’Internet fonctionnel autant dans l’autobus que dans le train tue l’avantage distinctif du transport collectif. Pour un Européen ou un Japonais habitués à des trains rapides avec Wi-Fi et une classe économique supérieure à notre classe affaires, c’est un peu le Tiers-Monde. Vous allez dire : oui, mais ils ont la densité de population que nous n’avons pas. Ce n’est pas là l’argument. Le sud du Canada et les États-Unis ont la même densité que l’Europe. C’est plutôt un choix de collectiviser les coûts de transport, plutôt que favoriser le coût individuel.
Il est connu que les pays scandinaves ont des densités plus faibles, mais ils ont néanmoins développé leur transport collectif vers les régions éloignées dans une stratégie plus globale de décentralisation territoriale. Leurs territoires nordiques sont dotés d’universités, de parcs nationaux, de services publics et un marché de l’emploi diversifié. Contrairement au modèle québécois, où plus de 50 % de la population habite en ville, les Scandinaves ont choisi la ruralité avec des populations urbaines de moins de 20 %. Une occupation décentralisée du territoire favorise la diversification économique, un modèle nettement plus résilient aux crises économiques.

Voici les options pour se rendre à l’entrée de la Gaspésie pour ensuite y faire le tour ou aller visiter des amies dans la Baie-des-Chaleurs ou en Haute-Gaspésie. Source: Site Web des entreprises, en date du 8 octobre 2024.
De la créativité en transport pour saisir la migration intérieure
Moi, parfois, je rêve d’un autobus de nuit express pour Sainte-Anne-des-Monts par la Haute-Gaspésie jusqu’à Gaspé ou d’un train de nuit express pour Matapédia, à prix décent, dans lequel je pourrais dormir au moins six heures. Ça changerait tout, il me semble. Ceci nous amènerait des visiteurs les longues fins de semaine.
Connaissez-vous les autobus de luxe Supercama d’Argentine, du Brésil et du Chili? Des grands pays avec de grandes distances mais, comme au Canada, l’avion n’y est pas abordable. Ces bus de nuit se rendent dans les zones touristiques emblématiques comme Iguazu Falls ou, encore, la Patagonie. Les sièges se transforment en lit, après avoir mangé un asado, ce boeuf argentin cuit au four de terre cuite et bu du vin rouge de Mendoza. On se réveille au petit matin, prêt pour nos trois jours à la campagne. C’est une expérience fantastique et motivant la population urbaine à sortir plus loin. Parfois les meilleures idées ne sont pas celles des pays riches, mais celles des pays ayant des enjeux similaires, soit une faible population dans ses extrémités.
En matière de transport public, c’est connu, c’est plutôt l’offre qui crée la demande. Tant que le service de transport public est misérable, la demande ne sera pas au rendez-vous. S’il y a effectivement une migration intérieure, la Gaspésie doit la saisir.
Au-delà de la Gaspésie, le Québec pourrait aussi faire le choix de la décentralisation de l’occupation du territoire. À mon avis, il devra le faire très bien pour freiner la perte de terres agricoles et composer avec l’accès à l’eau potable dans les plaines du Saint-Laurent.

Les pays scandinaves n’ont pas hésité à donner accès à leurs espaces nordiques, notamment pour y permettre le déplacement vers des universités et des centres de services gouvernementaux décentralisés partout sur le territoire. Photo : Getting around | Travel around Norway any way you like
1. Brezzi, M., L. Dijkstra et V. Ruiz (2011), OECD Extended Regional Typology : The Economic Performance of Remote Rural Regions, OECD Regional Development Working Papers, n° 2011/06, Éditions OCDE, Paris.
2. Institut de la statistique du Québec (2024). Croissance démographique record dans la moitié des régions du Québec, en particulier à Montréal, Communiqué de presse.
MONT-LOUIS | Depuis que je suis arrivée en Gaspésie, je demeure à l’affût de ce magnifique terrain ou de cette mignonne maison pour les années qui viennent. Certains d’entre vous ont déjà hérité d’une propriété des générations précédentes, soit sur le bord de la mer, soit dans la montagne ou encore sur le bord d’une de nos magnifiques rivières. En cherchant ce lieu, je demeure impressionnée de voir ce qui incombe comme recherche aux acheteurs et le risque porté par chacun d’entre nous face aux changements climatiques. Les Gaspésiens doivent composer avec le risque de leurs rivières très sensibles aux inondations et aux glissements de terrain. De surcroît, nous avons ce golfe au nord, cette mer à l’est, cette baie au sud, qui montent tranquillement, mais sûrement. Chaque tempête nous vole un peu de territoire. Quelles sont les meilleures stratégies d’adaptation? Quelle part repose sur les épaules des propriétaires et des gouvernements?
Les inondations des rivières : un cadre normalisé
Les villages gaspésiens longent la mer et entrent dans l’arrièrepays le long des rivières à quelques kilomètres. Pour les résidents qui préfèrent la rivière à la mer, ils doivent composer avec les inondations printanières. Pour savoir si une maison est en zone inondable, un acheteur peut consulter les cartes de zones inondables mises à jour par le ministère de l’Environnement, de la Lutte aux changements climatiques, de la Faune et des Parc(1). En principe, il y a peu de maisons dans ces zones, mais avec l’augmentation des précipitations et des événements météorologiques extrêmes, les acheteurs ou les propriétaires actuels peuvent se questionner sur l’ampleur des crues dans les années à venir. Que devront-ils faire pour protéger leurs habitations de ces futurs événements plus intenses et fréquents?
Selon les données climatiques publiées par le Centre pour l’étude et la simulation du climat à l’échelle régionale (ESCER), ce sont déjà 20 mm de plus de pluie que la Gaspésie a reçus de 2010 à 2020 en moyenne. Le Québec est habitué aux inondations et dispose d’institutions assez robustes pour faire face à cet enjeu. Toutefois, la tempête Debby tombée sur le sud-ouest de la province le 9 août dernier nous a clairement démontré qu’il y a une nette différence entre 100 mm et 200 mm de pluie en 24 heures, notamment en matière de sécurité, de dommages et de dégâts (voir figure 1).

Un exemple de carte de zone inondable disponible sur le site web du gouvernement du Québec. Photo : Carte interactive des zones inondables, Gouvernement du Québec, Août 2024
La montée de la mer : un nouveau cadre de prévention
Évidemment, la montée des eaux n’est pas un phénomène soudain, mais plutôt un phénomène lent qui se développe au fur et à mesure sans nous prendre par surprise, sauf dans les grandes tempêtes. En Gaspésie, les citoyens sont très éveillés aux aléas climatiques et à leurs effets sur son littoral. Les cas de la rue des Tournepierres à Maria ou de Rivière-au-Renard frappent d’ailleurs encore l’imaginaire gaspésien. C’est devant ces événements inédits et répétitifs que Carleton-sur-Mer, Maria, Bonaventure et New Richmond se sont mobilisées dans un projet de gouvernance participative et de résilience aux changements climatiques avec l’aide de plusieurs spécialistes de l’érosion côtière. Mais, est-ce que toutes les municipalités gaspésiennes sont aussi prêtes à faire face aux risques d’érosion ou de submersion côtière? Doivent-elles en faire davantage?
Le ministère de la Sécurité publique a produit une cartographie des zones de contraintes relatives à l’érosion côtière et aux mouvements de terrain(2) (voir figure 2) qui permet aux municipalités et aux propriétaires de maison de voir si leur propriété se trouve en zone de contrainte, proche ou relativement loin. En principe, ces cartes permettent aux municipalités de mettre à jour leurs plans d’urbanisme afin d’interdire de nouvelles constructions dans ces zones. Mais qu’en est-il des propriétés actuelles? Et quels sont les recours d’aide technique ou financière?

Un exemple de la carte des zones de contraintes d’érosion et de mouvements de terrain de la municipalité de Sainte-Anne-des-Monts. Photo : Carte interactive des zones de contraintes d’érosion et de mouvements de terrain, Gouvernement du Québec, Août 2024
La part du gouvernement, la part du propriétaire
Le gouvernement provincial a mis en place un Cadre pour la prévention des sinistres (CPS) depuis 2013. Le cadre permet d’offrir un soutien financier et/ou technique pour les municipalités et les municipalités régionales de comté (MRC) afin qu’elles puissent réaliser des analyses de risques ainsi que des travaux de prévention et d’atténuation des risques de sinistres. Le CPS couvre les risques liés à l’érosion et à la submersion côtières, aux inondations, aux glissements de terrain, aux tremblements de terre, aux risques industriels, aux feux de forêt et à certains aléas nordiques, notamment les avalanches. Si vous voulez savoir à quoi ressemble un tel processus, un document destiné aux citoyens fut publié par la municipalité de Sainte-Flavie en 2021, un projet pilote(3).
Devant l’accélération de l’érosion côtière et ses impacts sur la sécurité publique, le gouvernement du Québec a pris la décision de s’organiser autrement pour entreprendre cette tâche inédite d’adaptation aux risques côtiers. Il a mis en place un nouveau Bureau de projets en érosion et submersion côtières regroupant les différentes responsabilités ministérielles : sécurité publique, affaires municipales, logement, environnement et transport. Plusieurs projets pilotes sont en cours pour bonifier l’intervention publique. Sainte-Anne-des-Monts est d’ailleurs un des projets pilotes qu’a financés le gouvernement du Québec.
L’adaptation de votre résidence : comment s’y prendre?
Malgré toutes ces initiatives, il est difficile pour le citoyen d’y voir clair. L’information est difficile à comprendre et à trouver. Comme nos propriétés sont des leviers financiers importants pour nos vieux jours, le propriétaire doit adapter la sienne pour qu’elle prenne de la valeur. Il serait important que ce nouveau bureau rédige un guide pour savoir comment s’y retrouver. Déjà, plusieurs propriétés situées en zones côtières à risque ne trouvent pas preneur car, à ce stade-ci, tous savent que l’eau monte, que les tempêtes frappent. En plus, les propriétés sont plus difficiles à assurer. Pour certaines très à risque, il est possible que vous soyez le dernier propriétaire. La meilleure stratégie – peu importe si vous décidez de rester ou de vendre – est d’adapter votre résidence aux aléas côtiers, que ce soit par l’adaptation de votre maison, telle que son déplacement ou son rehaussement, ou encore la protection extérieure, notamment la « revégétalisation » de la propriété ou d’autres solutions naturelles favorisant la rétention des sols. Certains Gaspésiens en ont fait une carrière, notamment Philippe Sauvé, ingénieur côtier, sur qui le GRAFFICI s’est penché en juillet 2023(4) (voir figure 3).
Une des nombreuses solutions proposées dans la publication Inondations + Habitations : Mesures d’adaptation résidentielle. On voit de plus en plus de maisons surélevées ainsi sur colonnes dans des états côtiers américains affligés par les tempêtes plus fréquentes et violentes. Photo : Inondations + Habitations: Mesures d’adaptation résidentielle, Architecture Sans Frontières Québec, mars 2023
Et si l’investissement et les risques sont trop élevés?
Si vous ne voyez pas comment votre propriété peut être protégée avec des améliorations à un prix décent pour vos finances, il ne vous reste qu’à vous mobiliser, de même que vos voisins situés dans une telle zone à risque, pour demander un cadre de prévention des sinistres à votre municipalité. Peut-être que vous êtes plusieurs à avoir encore espoir que votre maison sera achetée à un prix qui couvrira votre prix d’achat et les investissements apportés à la propriété au fil du temps. Vous pouvez aussi la sous-louer à des touristes le plus longtemps possible afin de pouvoir recouvrer votre investissement. C’est compréhensible. Une maison, c’est un fonds de pension. C’est très sensible et il faut prendre la meilleure décision pour nous.
L’avantage d’un secteur immobilier capitaliste est que vous pouvez faire ce que vous voulez, ou presque, sur votre propriété et profiter des épisodes de spéculation pour augmenter votre fonds de pension. Mais, à l’inverse, lorsque les risques augmentent sur votre propriété, et que sa valeur baisse, vous assumez tous les risques et ses vices au moment de l’achat. Dans le cadre de changements climatiques, ceci demande un minimum de connaissances et de leadership à chaque propriétaire pour prévenir ses risques individualisés.
Attendre ou s’activer
Pour garder votre maison à tout prix, il faut avoir le goût de la rénovation. Un petit guide à l’intention des citoyens a été produit par Architecture Sans Frontières Québec pour que votre maison soit adaptée aux inondations(5). Si vous pensez encore pouvoir vendre, vous attendrez encore. Si vous ne pouvez vendre, la solution demeure ce Cadre de prévention des sinistres, lequel prévoit une indemnisation maximum de 385 000 $ pour une maison et 485 000 $ pour un bâtiment commercial. Peut-être que d’attendre est aussi un risque : est-ce que nos gouvernements pourront indemniser tout le monde? Pour l’instant, l’argent est là, les municipalités gaspésiennes devraient en profiter. Une des nombreuses solutions proposées dans la publication Inondations + Habitations : Mesures d’adaptation résidentielle. On voit de plus en plus de maisons surélevées ainsi sur colonnes dans des états côtiers américains affligés par les tempêtes plus fréquentes et violentes.
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1 Carte interactive des zones inondables. Gouvernement du Québec, 2024. Site web: https://www.cehq.gouv.qc.ca/zones-inond/carte-esri/index.html
2 Cartographie des zones de contraintes relatives à l’érosion côtière et aux mouvements de terrain. Ministère de la Sécurité publique, novembre 2022. Site Web: https://www.donneesquebec.ca/recherche/dataset/zones-contraintes-erosion-et-mouvements-de-terrain/resource/9975e013-9c3c-4b19-8298-7b7c4c33f7ea
3 Cadre de prévention des sinistres: c’est quoi le CPS? Sainte-Flavie, 2021.
4 Outiller les communautés riveraines face à l’érosion : la mission de Philippe Sauvé. Olivier Béland-Côté. Le journal GRAFFICI. 7 juillet 2023.
5 Habitations + Inondations: mesures d’adaptations résidentielles. Architectes sans frontières Québec, 2023.
Ensuite, j’y suis revenue à plusieurs reprises comme jeune adulte, souvent avec un nouvel amoureux à qui je n’avais pas encore montré ce coin de pays. Comme si c’était déjà chez nous, sans le savoir.

La Chevrolet Station Wagon bleu poudre de mes parents qui aura fait le tour de la Gaspésie en 1977 et en 1985. Photo : Flickr
Des vacances locales
aux voyages internationaux Puis, comme plusieurs, je me suis mise à voyager partout sur la planète. Le Québec n’était pas assez magique et différent pour la jeune femme exploratrice que j’étais. J’aurai fait beaucoup trop de pays, soit pour y travailler, soit en voyage, toujours un peu hors des sentiers battus. Il n’y avait rien qui m’animait plus que cette rencontre avec l’ailleurs, une autre culture, une autre manière de voir le monde.
Le tourisme de masse débutait déjà dans les années 2000, mais il s’est fortement amplifié à mesure que les prix ont permis à tout le monde de visiter tout le monde.
Vivre ailleurs dans le monde
J’aurai même tenté l’expérience de vivre ailleurs à deux reprises. C’étaient des circonstances qui m’y menaient. Je me suis mise à éprouver ce sentiment d’exil, si poétiquement décrit par Dany Laferrière dans son livre l’Énigme du retour(1). Évidemment, le mien n’avait rien d’obligé devant une situation politique extrême comme ce qu’il avait vécu. C’était peut-être une fuite toutefois. Il y a tellement de raisons pour vouloir fuir. Presque autant que de raisons de vouloir rester. L’exil crée ce sentiment de ne plus être chez soi, chez soi, mais de ne jamais être chez soi ailleurs non plus. C’est beau aussi, cette flexibilité de se refaire des chez-soi.
Le tourisme de masse
Mes derniers voyages ne m’avaient pas plu. Il y avait trop de monde aux mêmes endroits, en même temps à faire la même chose. Ce tourisme de masse est devenu un problème avec tous les effets qu’on lui connaît, notamment sur le logement, les écosystèmes et la culture locale. La Gaspésie connaît ça. Certains Gaspésiens appelaient ça le tsunami. Les touristes arrivent vers la deuxième semaine de juillet et vers la troisième du mois d’août, ils ont quitté. Toute une infrastructure pour six semaines.
Plus positivement, cette croissance aura permis une prospérité nouvelle à saluer. Puis, pour pallier ce tourisme de masse, on aura vu l’émergence de l’écotourisme comme protectrice de la culture, de la nature et du mode de vie local.
La recherche d’ancrage
En 2014, je suis revenue après des années à vivre en Europe et ensuite en Afrique. J’étais vraiment épuisée de déracinement, mais je suis revenue satisfaite, avec dans ma collection, des projets magnétiques faits de conciliation territoriale ou de musique.
Je recommençais à voyager au Québec comme dans le temps de mes parents. Dans une Kia Rio, nettement moins emblématique de mon époque que la Station Wagon de la leur. Je visitais le Québec en touriste étrangère qui découvrait la beauté de ce fleuve identitaire.
Pendant quelques années, j’étais obsédée par l’idée de visiter les îles du fleuve en kayak. Ensuite, j’explorais les montagnes d’arrière-pays de villes où je pensais vouloir m’établir : Baie-Saint-Paul, Kamouraska ou Rimouski. Je voulais le fleuve.
Je ne voulais plus de Montréal, ni de Montérégie, ni d’autres lieux trop abîmés. J’avais besoin d’une région écologiquement encore puissante et dans laquelle les gens s’investissent dans le territoire, pas des régions contemplatives de fin de semaine.
En 2018, ma famille et moi avions réservé une maison à Percé. En me rendant tranquillement par la côte nord gaspésienne, je me suis arrêtée à Mont-St-Pierre pour monter le mont Jacques-Cartier avec les enfants. Quarante ans plus tard. Beau soleil, beaucoup de vent, aucun caribou.
Cette route pour s’y rendre, cet arrière-pays m’avait fait tout un effet.
C’était la première fois que je ressentais l’envie de m’arrêter dans un lieu précis.
C’était si beau et j’avais la sensation d’être dans un autre pays, dans mon propre pays.

Ma virée avec ma moins légendaire Kia Rio dans le chemin du retour de la passe migratoire à saumons de Rivière Madeleine, sur l’ancienne voie ferrée de la défunte usine de pâtes et papier Great Eastern Paper Company Ltd de Charles W. Mullen. Photo : Julie Reid Forget
Devenir néo-Gaspésienne
J’ai fini par me trouver une belle maison. Je devenais peu à peu néo-Gaspésienne.
Des amis, du plein air, des sorties culturelles, mon journal régional.
Néo est un petit préfixe de trois lettres qui veut dire que tu n’es pas née ici.
Mais plusieurs Gaspésiens ne sont pas nés en Gaspésie.
Le peuplement y est nettement plus multiple que d’autres régions québécoises.
Les Gaspésiens ont un profond souci de la bonne entente et j’adore les écouter se parler avec douceur et diplomatie. Un grand territoire, mais tout le monde se connaît.
C’est ce même souci qui rend aussi certains sujets difficiles.
Je ne connaissais pas autant de sujets difficiles en ville. Il n’y avait eu que le sujet de l’indépendance dans les années 1990 qui l’avait été.
Je voyais qu’il y avait plusieurs Gaspésies : celle du sud, du nord et de la pointe de Gaspé.
La Gaspésie du caribou, de l’érosion côtière, de la mine de cuivre, de l’éolien, de l’agriculture, de la culture, des Premières Nations et du tourisme, dans des proportions différentes, selon la Gaspésie dans laquelle tu te retrouves.
Il s’agissait de trouver sa place dans cette Gaspésie multiple.

La piste de ski derrière l’abri de la Serpentine qui se rend au mur des patrouilleurs, un lieu prisé de ski haute-route . Photo : Julie Reid Forget
L’écotourisme
Un sujet était difficile en Haute-Gaspésie : le caribou. La pression des activités humaines depuis des décennies a beaucoup abîmé le territoire, et les mesures de conservation ne fonctionnent pas, si bien que son déclin est très rapide, passant d’une population de 34 à 24 en seulement deux ans. À ce rythme, plusieurs avaient très peur de le voir disparaître d’ici deux à trois ans. Et d’autres avaient peur que les mesures de conservation leur fassent perdre accès aux sommets chéris par les randonneurs et les skieurs. Pourtant, des mesures étaient possibles pour que personne n’y perde trop. Mais oui, on devra perdre, car le caribou, lui, a déjà trop ou tout perdu.
Comme touriste, on ne voit que ce qui est beau, les enjeux ne nous concernent pas.
Comme néo-Gaspésien, on doit comprendre ce que nous ignorions comme touriste et nous n’avons pas le choix d’y prendre part.
Moi qui ai vu la Montérégie perdre presque tout ce qui était naturel en elle, je ne voulais pas ça pour la Gaspésie. J’y voyais un lieu où un meilleur équilibre était possible.
C’était une des raisons pour moi de venir ici.
La Gaspésie souhaite se trouver un tourisme quatre saisons pour niveler le tsunami.
Elle arrivera à se distinguer, surtout si elle demeure riche de tous ses atouts naturels.
Un tourisme plus doux qui valorise et protège le patrimoine naturel en respect des principes d’écotourisme tel qu’imaginé par la Déclaration de Québec sur l’écotourisme(2), de l’Organisation mondiale du tourisme, en 2002.
J’ai confiance que nous y arriverons, car les Gaspésiens aiment trop leur pays.
Pour que nos enfants puissent continuer à frôler des caribous dans la brume du mont Jacques-Cartier.
_________________________________
1 Dany Laferrière, Énigme du retour, Les éditions du Boréal, 2009.
2 Déclaration de Québec sur l’écotourisme, Sommet mondial de l’écotourisme, Nations unies, 2002.
Respect de la vie privée