À 16 ans, j’ai opté pour le métier de journaliste, que mon père avait choisi avant moi, probablement parce que…
-j’avais grandi en écoutant les nouvelles;
-je récoltais des notes impressionnantes dans mes compositions écrites au primaire et au secondaire et les participes passés ne me faisaient pas trop souffrir;
-j’étais une vraie nullité en maths (à un point où ça influence un choix de carrière).
Mais bref. Jusque-là, tout va plutôt bien : tout le monde saisit, je crois, que je ne mérite pas d’être brûlée sur un bûcher. Mais après, ça a changé. Le Québec est devenu Salem, et moi, une ignoble sorcière.
Car officiellement, c’est avec la pandémie de COVID-19, 17 ans après le début de mes études en journalisme, qu’aux yeux de certains, j’ai cessé d’être humaine, comme tous les autres journalistes.
Un déferlement de commentaires tout à fait gratuits et blessants, déjà présent, a gagné du terrain en même temps que le virus. Nous, journalistes, sommes devenus, tous dans un même panier, les ennemis à abattre sur les médias sociaux et dans les commentaires qui défilent sous certains articles. Dans ces écrits qui me donnent froid dans le dos, nous sommes à la solde du complot, du gouvernement caquiste et de tous ceux qui ont inventé de toutes pièces la crise sanitaire. Nous méritons de perdre nos emplois et parfois, dans les cas les plus extrêmes, nos vies.
Je vous parle d’injures et de menaces que j’ai vues passer sans les compter. Des mots que je ne parviens ni à pardonner, ni à excuser. Adressés à un journaliste en particulier, mais aussi souvent AUX journalistes et AUX médias, comme si nous n’existions que sous la forme d’un infâme pain médiatique.
L’un des exemples les plus probants de cette haine est une vidéo publiée sur YouTube le 7 avril par deux citoyens présents sur les lieux d’un centre de dépistage de COVID-19. Ils invectivent la journaliste Mélissa Fauteux de TVA-Nouvelles, qui ne tentait que de faire son travail. Les mots utilisés sont précisément ceux-ci : « crisse de pourrite », « ostie de pute » et « espèce de conne ».
Bien sûr, on parle d’un cas extrême. Mais même quand nos détracteurs ne trempent pas dans l’extrême, on goûte quand même trop souvent aux mauvaises humeurs, aux généralisations, aux reproches. On note aussi des contradictions ahurissantes. Par exemple, quand un journaliste aborde la COVID-19, il joue au sensationnaliste. Quand il n’en parle pas, les gens lui écrivent ou l’appellent pour se plaindre. Il n’y a absolument rien à comprendre de ce cirque.
Je sais très bien qu’il existe de très nombreux internautes nuancés, respectueux et conscients de l’impact de leurs mots. Je m’adresse ici aux autres, à ceux qui se défoulent sur les représentants des médias comme on massacre sans remords un vulgaire punching bag. Parce que c’est si facile de le faire, galvanisé par ce courage bidon conféré par un écran. Parce que c’est gratuit, que ça défoule, et qu’au fond, ça ne compte presque pas…
Mais oui. Ça compte.
-Même si vous êtes tannés de la pandémie;
-Même si ça joue sur votre humeur;
-Même si vous êtes insatisfaits d’une nouvelle ou de son traitement, de la présence ou de l’absence d’un média.
La question qui me hante depuis des mois est celle-ci : que croyez-vous?
Que nous prenons un malin plaisir à vous annoncer des restrictions sanitaires qui étiolent votre santé mentale, à l’heure où toutes les problématiques sociales tendent à s’exacerber, notamment la violence conjugale et le suicide?
Que notre activité dominicale préférée consiste à compiler les cas de COVID-19 ou à compter les morts? Qu’on se couche tout contents le soir parce que la pandémie qui tue des gens et qui bouleverse des quotidiens nous donne enfin quelque chose de croustillant à écrire?
Les journalistes sont au front depuis plus d’un an, car le public a le droit et mérite d’être informé. En dépit des gérants d’estrade, ils demeurent aux premières loges. Ils font ce qu’ils peuvent pour que vous puissiez suivre
même quand nous n’avons pas encore toutes les réponses. Ils valident, colligent, confirment, recherchent. Ils le font par acquis de conscience, mais aussi parce que c’est nécessaire.
Cela semble difficile à croire à la lumière de ce que j’ai lu au cours des derniers mois, mais je vais vous en raconter une bonne : nous, journalistes, sommes TOUS humains et il n’existe à ce jour aucune exception à cette règle. Et non, la dernière année ne nous a pas glissé dessus comme la pluie sur le dos d’un canard.
Nous sommes aussi à bout de nerfs. Nos familles nous manquent, à nous aussi. Nous avons perdu un proche, notre emploi, nos repères. Nous avons été relégués, pour la plupart, au télétravail et à tout ce qui vient avec. Nous n’avons pas plus voyagé que vous au cours de la dernière année et nous avons aussi très hâte de rattraper toutes les fêtes gâchées par ce foutu virus. Et de pouvoir prendre ceux que l’on aime dans nos bras.
Je ne demande pas à ceux qui nous traînent dans la boue de nous percevoir en héros, nous faisons notre travail, rien d’autre, et nous ne sauvons pas des vies en opérant à coeur ouvert.
Mais gageons qu’entre héroïne et « ostie de pute », il y a certainement plusieurs compromis possibles.
Je n’avais pas d’épargnes, encore moins de REER, juste une vieille Hyundai Accent 1999 que l’on m’avait donnée et que je gazais à coups de 10 $; j’implorais d’ailleurs les divinités de la mécanique automobile de bien vouloir me prémunir des factures exorbitantes.
C’est ainsi que je fis mon entrée fracassante dans le monde adulte : endettée jusqu’aux yeux. Tout ce que je possédais était dans le moins. Sauf mes connaissances, celles que je n’aurais jamais pu m’offrir sans les prêts et bourses de notre bon gouvernement et le coup de pouce d’autres créanciers. Mais malheureusement, les crédits universitaires ne payent pas le montant minimal à rembourser sur une carte de crédit « loadée comme un gun ».
J’avais confiance qu’avec une première vraie job, j’arriverais à me sortir la tête hors de l’eau. J’avais attrapé au vol cette fausse certitude selon laquelle en allant à l’université, je gagnerais beaucoup mieux ma vie que la moyenne des ours. Or, le salaire annuel assorti à mon tout premier vrai poste de journaliste me permettait à peine de joindre les deux bouts. Et quand je dis « à peine », c’est généreux.
Après un délai de grâce d’un an suivant la fin de mes études et pendant lequel mon problème n’a fait que se creuser jusqu’en Chine, je me suis fait définitivement mettre K.O. par mes créanciers. C’est le souvenir que j’en garde tellement c’était violent. Mon baromètre de stress était au top. Comme personne n’évoque jamais ce sujet épineux, j’avais l’impression d’être la seule personne au monde à être constamment sur la corde raide, à toujours vivre sur son dernier cinq piastres, à calculer son argent 100 fois par jour, parfois au sou près, jusqu’à s’en étourdir. Mais le pire, c’était la honte. Je me demandais comment une personne minimalement intelligente avait fait pour se foutre dans un tel merdier. J’avais vu le solde grimper avec les années, mais je n’en avais compris l’ampleur que lorsque ce fut le temps de le payer. Et j’en étais incapable, même en me serrant la ceinture à double tour.
Au bout du rouleau, je suis allée pleurer ma vie dans le bureau d’un conseiller financier qui m’a tendu une boîte de mouchoirs et qui m’a fait rire. Je retiens une phrase de cette rencontre : « Roxanne, c’est juste de l’argent. » Cette phrase, aussi banale soit-elle, a changé ma vie. Tellement, que quelques années après ma conciliation de dettes, après évidemment avoir suivi ses conseils à la lettre et opéré d’importants changements dans mon quotidien ainsi que dans mon budget, le même conseiller me faisait signer ma première hypothèque. On ne parle évidemment pas d’un château, mais quand même : moi qui ne serais que difficilement parvenue à me faire financer un lave-vaisselle en 2012, j’achetais, quatre cinq ans plus tard, ma propre petite maison.
Si j’ose aborder ce sujet si tabou, celui qui fait grincer tellement de dents, celui qui te met mal à l’aise en ce moment, ce n’est pas parce que j’aime crier mes déboires passés sur tous les toits. Je te le dis noir sur blanc à 38 000 copies imprimées parce que je veux que tu retiennes bien ceci : tu n’es pas le rouge de ton compte en banque, le bruit qu’a fait ton dernier chèque en rebondissant, ni l’insuffisance de tes fonds. Des erreurs, des malchances, des problèmes, tout le monde en a eu ou finira par en avoir. D’ailleurs, s’il n’y a qu’une seule chose à retenir de la pandémie de COVID-19, c’est sans doute que personne n’est complètement à l’abri.
Peut-être que ton année 2020 a été un fiasco financier; ce serait bien loin d’être surprenant. Peut-être que tu crains ton prochain rapport d’impôts parce que tu n’es pas parvenu(e) à mettre un peu de ta PCU de côté. Peut-être que tu t’es endetté(e) pour offrir un Noël à tes enfants ou que ton entreprise en arrache. Peut-être que tu t’apprêtes à déclarer faillite, aussi. Je ne vais pas faire semblant que ce n’est pas grave, je sais combien l’argent peut prendre toute la place quand on n’en a pas.
Ce que je veux te dire, c’est que, quelle que soit la raison qui fait que tu as maintenant cette boule de trois tonnes au fond de l’estomac et des soucis qui ne veulent pas dormir le soir, tu as encore le choix de te faire le plus beau des cadeaux. Peu importe les chiffres devant le moins, s’ils te font la vie dure, demande de l’aide.
Il y a une tonne de professionnels, d’organismes et de services qui ne demandent que ça, t’aider à voir clair et à trouver des solutions. Ils te le diront tous : il y a moyen de faire tourner même le plus imposant des paquebots quand on fait les bonnes manoeuvres. Et le plus tôt restera toujours le mieux. Pile sur ton orgueil, tire sur le band-aid, offre-toi ce luxe de ne pas t’inquiéter chaque fois que tu tends ta carte à une caissière.
Bon! Je te laisse. Il faut que j’aille gérer ma fortune (payer mes comptes). C’est l’expression que j’ai adoptée quand j’ai fait de ma santé financière un jeu et que j’ai commencé à en rire au lieu d’en pleurer. Quand je suis parvenue à escalader, tranquillement, mais sûrement, le Kilimandjaro de la colonne « passif » qui s’était amoncelé dans mon compte en banque.
Ah, en passant! Ne va pas croire que je suis devenue riche, c’est loin d’être le cas. Mais maintenant, je suis capable de parler de mes problèmes au passé. Et si j’ai pu y arriver, crois-moi, tu peux le faire aussi.
Respect de la vie privée