le Mardi 22 septembre 2026

Le 30 avril, le gouvernement du Québec a encore démontré le peu de place qu’occupe le caribou montagnard dans ses priorités en étirant encore la consultation, ce qui désespère les experts. Ces experts connaissent en profondeur les mesures de sauvegarde pour les avoir identifiées il y a longtemps et ils militent en faveur de leur instauration depuis 15 ans.

La mollesse de Benoit Charette, ministre de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs, devient légendaire. Depuis 2023, les Québécois ont notamment assisté à sa soumission devant le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, dans le dossier Northvolt.

Cette abdication a ponctué la mascarade du 30 avril à Sainte-Anne-des-Monts, alors que M. Charette et son homologue aux Ressources naturelles et aux Forêts, Maïté Blanchette Vézina, ont répété pendant 90 minutes, face aux questions des journalistes sur la Stratégie de protection du caribou, que les réponses se trouvaient dans le document déposé le jour même. Ce document, mince en solutions, constitue « un devoir incomplet remis en retard », selon Nature Québec.

Le 30 avril était le dernier jour de l’échéance fixée par Ottawa pour le dépôt de cette stratégie. L’exercice ressemblait à une manoeuvre, une autre, pour gagner du temps, en faisant miroiter beaucoup d’argent.

L’octroi de 59,5 millions de dollars annoncé pour les hardes de caribous du Québec ressemble à une manoeuvre de pompiers arrivés délibérément en retard à un incendie et cherchant bêtement à démontrer qu’ils sauveront la maison qui s’écroule. Ça s’appelle un leurre.

Avec 24 individus, la harde de caribous se trouve dans son pire état historique. Il y en avait 189 en 2007, et entre 700 et 1500 en 1950. Elle est plus vulnérable que jamais. Benoit Charette allonge malgré cela la consultation alors qu’il faut bouger depuis des années.

Compétences ignorées

Le biologiste Serge Couturier a travaillé pendant 27 ans, jusqu’en 2012, pour l’État québécois. Il oeuvre depuis ce temps comme expert-conseil, notamment en Ontario et dans l’Ouest canadien. Il a capturé près de 2000 caribous au cours de sa carrière, surtout à des fins de réimplantation dans des milieux désertés par les cervidés.

Depuis des années, il tente, sans succès, d’infléchir les mesures prises par la gestion québécoise de la faune pour le caribou montagnard. Avec le Bioparc de la Gaspésie, il a déposé en 2023 un projet de pouponnière visant à garder sous l’oeil d’experts des femelles gravides (en gestation). Les faons seraient maintenus en captivité un an et remis en liberté quand ils seraient de bonne taille, assez forts pour affronter les rigueurs des sommets.

Parallèlement, M. Couturier suggère des mesures d’aménagement forestier, la fermeture de chemins pour couper la route des prédateurs, le prélèvement de ces prédateurs, surtout les coyotes, et la réduction graduelle du nombre d’orignaux dans l’habitat du caribou; les deux cervidés cohabitent mal. La concentration d’orignaux en Gaspésie est également trop forte pour assurer sa propre bonne santé.

Bref, il suggère, comme d’autres experts, des mesures simultanées permettant « d’éviter le piège de la lente restauration », puisque redresser l’habitat par l’arrêt des coupes forestières en forte altitude prendra 20 ans.

Le projet du Bioparc et de Serge Couturier a été rejeté en janvier par Benoit Charette!

Sans expertise, les gestionnaires de la Faune affichent un échec complet en 2023. Six femelles ont été capturées et mises en enclos, mais seulement deux ont mis bas. Les deux faons et les mères sont morts, dont une par braconnage.

Le 30 avril, le ministre Charette a indiqué que la population de caribous montagnards s’établit à 24, selon l’inventaire de 2023. C’est 10 de moins qu’en 2022. Il a aussi dit que 13 caribous étaient en captivité, des renseignements publics cachés pendant des mois.

On peut croire que cette vulnérabilité fait l’affaire du gouvernement caquiste parce qu’elle justifie, aux yeux de ses porte-parole, la mise en enclos pour une durée indéterminée de la majorité sinon de tous les caribous. Un projet d’enclos permanent en Abitibi constitue pourtant un échec retentissant.

C’est l’envers du projet de pouponnière de Serge Couturier. Un tel projet a fonctionné pour les orignaux à Terre-Neuve.

Les deux ministres n’ont cessé de répéter le 30 avril qu’il fallait protéger les emplois en forêt et en tourisme. On entendait presque l’ancien premier ministre libéral Philippe Couillard dire, en roulant des épaules, que pas un seul emploi ne serait perdu pour sauver un caribou.

Les conditions de vie des êtres humains s’effilochent, jadis tranquillement et maintenant rapidement. Il faut donc changer la donne « hier », pas demain. Le caribou est une espèce parapluie; la détérioration de sa harde, ou sa disparition, mineraient la capacité d’autres espèces de se maintenir.

Pensons aussi que le bois récolté en altitude, dans l’habitat du caribou, est de piètre qualité, et que le potentiel de découverte de mines dans cette aire de répartition est faible.

Le jeu politique

Les petites manoeuvres politiques qui retardent l’instauration d’un plan de sauvetage nuisent au cervidé en péril.

À l’ineptie de la Coalition avenir Québec s’ajoute l’hésitation d’Ottawa. Le dernier décret fédéral d’urgence associé à la Loi sur la protection des espèces en péril remonte au … 15 juillet 2016, pour protéger la rainette faux-grillon. Aucun décret n’a été adopté depuis, en dépit de la situation déplorable d’un nombre significatif d’espèces animales.

Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois, n’est pas sorti grandi non plus d’une déclaration datant de 2022, à l’effet qu’il n’est pas certain que le caribou soit en péril. À des fins partisanes, il cherchait sans doute à protéger la juridiction du Québec en matière faunique, contre celle d’Ottawa pour les espèces menacées.

On a aussi l’impression que, traînant derrière le Parti québécois dans les sondages, la CAQ cherche à provoquer une action fédérale pour asseoir ses visées autonomistes, à défaut d’ambition souverainiste.

L’imagination au travail

Les Gaspésiens ont une chance de réussir avec la Stratégie de protection du caribou, en la définissant eux-mêmes rapidement, et en la soumettant à un gouvernement caquiste affaibli. Il faudra que les Gaspésiens fassent quelques concessions qui risquent de heurter quelques susceptibilités, davantage que la gestion faunique et l’économie.

Mis à part les inquiétudes, justifiées, exprimées par Serge Couturier et le professeur Martin-Hugues Saint-Laurent, de l’UQAR, les propos les plus constructifs depuis longtemps sont venus de Steve Leblanc, vice-président aux approvisionnements du Groupe GDS, qui exploite deux scieries du côté nord de la Gaspésie.

M. Leblanc affirme qu’il est possible de retirer certains secteurs de l’aménagement à des fins de production de bois de sciage, le territoire étant assez grand pour choisir des lots plus productifs que les sommets de montagnes. Son point de vue est rafraîchissant parce qu’il déplore le retard dans l’implantation de mesures de protection du caribou.

Les emplois en aménagement forestier, nécessaires pour cesser de fragmenter l’habitat du caribou, peuvent ainsi être sauvés.

L’innovation doit prévaloir. Si des variations de récolte se juxtaposent à la période d’ajustement inhérente à la protection du caribou, pourquoi une partie du bois d’Anticosti ne serait-elle pas redirigée en Gaspésie pendant un certain temps ?

Le tourisme est important en Haute-Gaspésie, notamment l’hiver. Il y a assurément moyen, dans un processus d’éducation des visiteurs, de les intégrer à la venue de nouvelles règles touchant le caribou. De plus, l’État allégerait les inquiétudes dans cette MRC, en créant un fonds de développement lui étant spécifique et tenant compte de toute la côte.

Le caribou représente l’occasion unique pour les Gaspésiens de contribuer au changement d’attitude requis pour inverser le désastre environnemental qui guette l’humanité. Son sauvetage est nécessaire et il doit commencer maintenant.

Quand le premier ministre du Québec François Legault avait annoncé le concept des Espaces bleus, en juin 2021, une idée cachée jusque-là, bien qu’ébruitée par les médias, une vague d’inquiétude avait balayé le milieu muséal et les organismes culturels.

Cette inquiétude touchait non seulement les organismes des régions rurales, mais elle s’étendait aussi à ceux des grands centres. Les musées et les lieux à vocation culturelle sont généralement sous-financés au Québec et voilà qu’en toute absence de consultation, le premier ministre proposait de créer un nouveau réseau!

Les Espaces bleus sont maintenant morts, victimes de l’improvisation, de la superficialité liée à un concept de fierté mal défini, et de l’extravagance inhérente à la vanité d’un premier ministre profitant d’une période presque dénudée d’opposition, en raison de la pandémie, pour imposer son idée.

Comprenons-nous bien : personne ne doute de l’amour que porte François Legault pour le Québec, mais il l’aime mal, son Québec. Il le paternalise alors qu’il devrait l’écouter.

Imposer un nouveau réseau sans consulter les dirigeants d’organismes muséaux était voué à l’échec. À de très, très rares exceptions près, les projets doivent partir de la base pour remonter vers les instances décisionnelles.

En Gaspésie, le sauvetage de la Villa Frederick-James était totalement justifié. Toutefois, le dérapage budgétaire, parce qu’il y en a un, vient du fait que l’État québécois a décidé de la placer sur un immense bunker, après l’avoir déménagée.

La villa est certes imposante, et sa construction remonte à 1888, ce qui complique une restauration respectueuse de son architecture. Elle n’est toutefois pas monumentale au point de justifier un projet évalué à 25,5 millions de dollars (M$). Oui, vingt-cinq-virgule-cinq-millions-de-dollars!

Aucune initiative culturelle n’a nécessité un investissement de cet ordre dans l’histoire de la Gaspésie et voilà qu’elle avorte, parce que le réseau dans lequel elle est imbriquée plante pour cause de dérives budgétaire et conceptuelle.

L’extravagance et la vanité de François Legault se sont exprimées ainsi, et elles ont mené à une irresponsabilité financière dont le secteur culturel aurait pu se passer, même s’il n’y était pour rien.

Une flambée hors de contrôle

Quand la fin des Espaces bleus a été officiellement décrétée, le 4 mars dernier, une somme de 206 M$ y était déjà engagée, dans quatre des 17 musées projetés. Le budget initial des 17 projets devait s’établir à 262,2 M$. Le réseau complet semblait se diriger allègrement vers des déboursés d’un milliard de dollars.

Comment serait-on arrivé à faire vivre ces 17 musées avec 36,5 M$, le montant prévu pour cinq ans de fonctionnement? Mystère! Des projets réalistes auraient eu meilleur goût.

Si le dépassement de coût lié à la réfection de la Villa Frederick- James peut sembler « raisonnable », puisque cette facture est passée de 20,5 M$ à 25,5 M$, les autres initiatives sont toutes caractérisées par des dépassements bien plus importants, en proportions et en termes nominaux. Au couvent des Petites Franciscaines de Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix, la facture est passée de 30 M$ à 56 M$, soit presque le double. Les travaux ne sont même pas amorcés.

Il y a pire : le coût de transformation du pavillon Camille-Roy du Séminaire de Québec, un projet en chantier, a déjà presque doublé, passant des 47,3 M$ prévus en 2021 à 92 M$ aujourd’hui.

C’est exorbitant pour une fierté mal appuyée et au coeur d’une controverse bien légitime de la part d’un secteur, la culture, qui n’arrive toujours pas à obtenir 1 % du budget de l’État québécois.

Tout ça, rappelons-le, a « évolué » sans réelle consultation. Il y a bien eu un comité régional portant sur l’Espace bleu gaspésien, sans doute comme ailleurs, mais ses membres se demandent probablement s’ils n’étaient là que pour les apparences ou pour donner un semblant de légitimité aux décisions à venir sur le contenu de la Villa Frederick-James. L’État québécois se donnait ainsi le droit de cocher la case « concertation ».

Tout ça sans réaliser que les musées gaspésiens sont sousfinancés depuis des années. Tout ça alors que le Château Dubuc de Chandler aurait pu être sauvé. Tout ça sans prendre en considération la présence, à 100 mètres, du Musée Le Chafaud menacé de fermeture parce que la relève de Jean-Louis Lebreux, qui a tenu l’organisme à bout de bras pendant 40 ans, voudra sans doute être rémunérée à peu près normalement.

Pendant ce temps, Exploramer, à Sainte-Anne-des-Monts, attend un appui financier de 6,8 M$ pour réaliser une expansion de 25 M$ visant à renforcer son rôle de meneur touristique gaspésien. Ce projet, qui comprend le premier pavillon dédié aux requins au Canada, inclurait comme innovation supplémentaire un volet de recherche scientifique.

Il serait paradoxal de voir un organisme reconnu, Exploramer, attirant déjà 35 000 personnes par année, représentant un modèle à suivre avec des revenus autonomes couvrant 65 % de ses frais d’exploitation, perdre cette expansion alors qu’un projet sorti de l’égarement d’un premier ministre a bénéficié d’une somme de 25,5 M$!

L’expansion d’Exploramer devrait minimalement doubler son achalandage et enfin conférer à La Haute-Gaspésie un projet porteur. Cette MRC est répétitivement négligée par les pouvoirs publics au point où ça en devient suspect.

Que faire maintenant?

La Villa Frederick-James est presque livrée au ministère de la Culture par l’entrepreneur retenu pour sa réfection. Selon le député de Gaspé à l’Assemblée nationale, Stéphane Sainte- Croix, de la Coalition avenir Québec, plus de 90 % des travaux sont réalisés.

En dépit de la déclaration du ministre de la Culture, Mathieu Lacombe, à l’effet que l’avenir des quatre projets n’est pas nécessairement lié au domaine muséal ou à la culture, le député de Gaspé voit d’un bon oeil le maintien de la vocation artistique de la Villa Frederick-James. Il rencontrera sous peu les gens de Percé au sujet de ce qui animera le bâtiment.

Il entend prioriser ces gens de Percé, sans exclure la participation des représentants culturels d’une zone élargie, notamment ceux faisant partie du comité régional ayant suivi la démarche « Espaces bleus ».

Quand on demande au député Sainte-Croix s’il favorise le maintien d’une vocation artistique pour la villa, il répond : « M. le ministre a été clair, le mandat dévolu, c’est de s’assurer d’aller chercher un maximum d’intrants, de respecter la volonté populaire et de faire vivre ces espaces patrimoniaux. Je vois mal qu’elle pourrait devenir autre chose que ce qu’elle a toujours été. »

C’est rassurant. Pour que le contexte demeure rassurant, il faudra toutefois assurer le financement de la Villa Frederick- James pendant plus de cinq ans, pour éviter que ne se répète, comme ça arrive souvent, une mobilisation pour conserver des acquis plutôt que pour avancer.

À la mi-janvier, un reportage de Radio-Canada a mis en lumière l’imminence du dépôt d’un projet de loi qui accordera au secteur privé la possibilité, non seulement de produire de l’électricité, mais de la vendre à un consommateur privé, venant essentiellement de la grande industrie.

Le producteur et le grand consommateur éviteraient ainsi que l’énergie soit confiée à l’entreprise publique Hydro-Québec à des fins de distribution. On peut deviner que dans le modèle de projet de loi sur lequel travaille le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon, le réseau d’Hydro-Québec pourrait parfois être utilisé comme lien entre le producteur et le consommateur.

L’électricité a été nationalisée au Québec le 1er mai 1963, à partir d’un mandat soumis au vote populaire du 14 novembre 1962, lors d’une élection déclenchée prématurément par le gouvernement libéral de Jean Lesage, puisqu’élu seulement deux ans auparavant. L’enjeu avait été jugé suffisamment crucial par Lesage et son ministre des Richesses naturelles, le Gaspésien René Lévesque, pour que l’élection constitue un référendum sur la nationalisation de la production et de la distribution d’électricité.

Créée en 1944, Hydro-Québec allait désormais jouer un rôle déterminant dans notre avenir économique en raison de l’élan que le gouvernement Lesage, et les gouvernements subséquents, allaient donner à la production et à la distribution d’énergie. Il faut dire qu’au début des années 1960, certaines parties du Québec étaient fort mal desservies par le secteur privé, en raison d’un réseau déficient et de tarifs exorbitants.

Malgré la nationalisation, certains producteurs d’électricité, qu’on pense à ce qui s’appelait alors Alcan, maintenant Rio Tinto Alcan, ont pu conserver leurs barrages, au Saguenay par exemple. Cette exemption avait été basée sur le fait qu’Alcan était une firme canadienne, créant de l’emploi au Saguenay et utilisant l’énergie pour la production d’aluminium.

Et le public dans tout ça?

Depuis 60 ans, quelques projets de production d’électricité ont échappé à Hydro-Québec, notamment dans des cas de remise sur pied de certains vieux barrages. La distribution a toutefois été essentiellement confiée à la société publique. Les parcs éoliens érigés depuis 25 ans sont aussi la propriété de compagnies privées, mais leur énergie est vendue directement à Hydro-Québec à des fins de distribution sur le réseau.

Le projet de loi présentement concocté par le ministre Fitzgibbon déboucherait sur un retour au modèle pré-1962, sans qu’on en connaisse l’ampleur par contre, sans doute avec quelques exceptions qu’il sera plus facile d’analyser quand son libellé sera connu.

La grande différence entre le parcours de 1962-1963 et le parcours actuel, c’est que le modèle Fitzgibbon, ce champion des raccourcis, escamote toute consultation publique. Il n’en a pas été du tout question lors de la campagne électorale de 2022!

Ce n’est pas très surprenant quand on regarde la façon d’agir du gouvernement de la Coalition avenir Québec, qui a adopté le projet de loi 15, modifiant la gestion du gigantesque système de santé, après quelques dizaines d’heures de débat en commission parlementaire.

Que dire du projet Northvolt, à propos duquel le gouvernement a pensé que c’était une bonne idée de le soustraire à un examen du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, en changeant d’avance les règles pour favoriser ce court-circuit?

Nous sommes en présence d’un gouvernement qui consulte peu, comme dans le cas du projet de loi 15, ou mal, dans le cas du caribou montagnard, parce qu’il s’agissait de gagner du temps au lieu de faire respecter des avis d’experts qui devraient être appliqués depuis des années. On voit aussi un gouvernement qui ne consulte pas du tout, comme dans ce qui pointe à l’horizon en matière de distribution d’énergie. Le projet de loi sera soumis en commission parlementaire, mais ce n’est pas une vaste consultation sur un enjeu fondamental, ça!

Le cheminement du gouvernement de François Legault est du reste difficile à suivre en matière d’énergie. Le premier ministre lui-même a démonisé l’énergie éolienne pendant les 28 premiers mois de son premier mandat, avant de voir la lumière en février 2021 par le biais de l’approbation du projet Apuiat, sur la Côte-Nord.

M. Legault est passé de chantre du passage à tabac de l’énergie éolienne à défenseur débridé de toutes les formes de production quand il a réalisé que les surplus d’électricité, desquels il parlait constamment lors des campagnes électorales de 2014 et de 2018, n’existaient pas.

Une consultation est nécessaire

À l’occasion d’une contorsion qu’il s’est lui-même imposé en raison d’une très mauvaise lecture du contexte énergétique, le gouvernement Legault est pris entre sa volonté de faire du Québec la « batterie de l’Amérique du Nord », et l’absence d’une marge de manoeuvre pour y arriver.

On dirait qu’il tente de s’en sortir en concentrant ses efforts sur la production de batteries plutôt qu’une production incontrôlée d’électricité, ce qui serait une utopie. Le boys’ club qui mène ce gouvernement voit tout de même la nécessité de hausser la production québécoise d’énergie, même s’il semble abaisser son ambition initiale.

Avant tout dépôt « du projet de loi Fitzgibbon», il faut notamment répondre aux questions suivantes. Jusqu’où veut-on se rendre en matière de production d’énergie? Pourquoi ne met-on pas en branle au plus coupant une vaste politique d’économie d’électricité, alors que nos maisons et nos édifices sont souvent des passoires? Vers quelles sources d’énergie devons-nous concentrer nos efforts? Comment allons-nous déployer nos choix dans le temps?

La question concerne la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, du point de vue citoyen, parce que nous avons le droit d’être consultés. De plus, nous vivons dans une région productrice d’énergie depuis maintenant 25 ans, en vertu de l’apparition de parcs éoliens dans le paysage. Ce paysage risque d’ailleurs de changer si le gouvernement Legault pèse sur l’accélérateur.

Une telle consultation prend du temps à organiser et nécessite une logistique pour la tenue de rencontres, sans compter la rédaction d’un rapport.

Il reste encore 30 mois avant la campagne électorale de 2026. L’exercice de consultation est réalisable. Il devrait être obligatoire pour un enjeu aussi déterminant que l’énergie dans un Québec qui en produit beaucoup.

Si le gouvernement Legault refuse de faire un pas de côté parce que l’exercice de consultation lui semble trop compliqué et ambitieux pour être tenu d’ici l’été 2026, il pourrait bien se retrouver sur les banquettes de l’opposition après le prochain scrutin.

François Legault, dont le gouvernement a vécu une année de misère en 2023 au point qu’il a demandé une boussole, avec une pointe d’ironie, à la conclusion de la session d’automne, a une occasion de montrer qu’il respecte suffisamment les Québécois pour initier une consultation globale, une vraie, sur ce que la population souhaite en matière d’énergie.

Pourquoi pas une élection référendaire en 2026 sur une stratégie énergétique claire? La dépouille de René Lévesque pourrait bien tourbillonner dans sa tombe si les Québécois ne sont pas consultés.

Le degré de déconnexion des réalités régionales exprimée par les commissaires assignés à la refonte de la carte électorale gaspésienne constitue sans doute l’élément le plus troublant d’à peu près tous les changements suggérés au cours des 30 dernières années.

L’écart entre la perception des commissaires et celle des citoyens qui suivent ces changements est tel que chaque tentative de refonte donne le vertige. Comment les commissaires peuvent-ils proposer des projets de carte électorale aussi mal fagotés, aussi distants des réalités gaspésiennes?

Ces écarts de perception surviennent quasi invariablement, que les commissaires travaillent pour la Commission des circonscriptions électorales fédérales pour la province de Québec ou pour la Commission de la représentation électorale du Québec.

Ces commissaires sont presque aussi invariablement originaires de l’axe Montréal-Québec. Il est permis de penser qu’ils sont profondément indifférents ou ignorants des réalités régionales, de la taille caractérisant les circonscriptions proposées, de la distance entre ces circonscriptions et les capitales, ainsi que l’absence physique de certains ministères dans les régions, ce qui oblige les députés à compenser pour ces lacunes.

Surtout, ils ignorent ce que tous ces éléments génèrent comme conditions de pratique du métier de député.

Et s’il y avait plus? Et si ces écarts entre la logique et la bête réalité arithmétique étaient voulus? Et si la proposition initiale était à ce point incongrue, qu’elle avait pour but de « forcer » les augustes commissaires à proposer des assouplissements en seconde mouture, et conséquemment une apparente démonstration de bonne volonté, devant le tollé que les propositions initiales provoquent?

Ces assouplissements sont souvent à peine moins étriqués, comme on l’a vu avec la carte électorale fédérale, mais ils permettent de sauver quelques apparences et de convaincre quelques citoyens plus malléables que les commissaires ne sont pas dogmatiques. Cela n’empêchera tout de même pas l’est du Québec de perdre Avignon-La Mitis-Matane-Matapédia à compter de la prochaine élection canadienne.

Pourquoi déstabiliser la Haute-Gaspésie?

Considérons la proposition initiale de carte électorale québécoise, qui suggère la fusion des circonscriptions de Bonaventure et de Gaspé, sous prétexte qu’elles ne comptent pas assez d’électeurs. On retranche du même coup la Haute-Gaspésie de la circonscription de Gaspé pour la joindre à un comté bas-laurentien, comme si les limites des régions administratives étaient dérisoires.

Initialement, comble de mépris, les commissaires avaient choisi de ne pas tenir d’audiences publiques dans Bonaventure, sous prétexte que cette circonscription ne subissait pas de charcutage, puisqu’elle était « simplement » fusionnée à Gaspé!

Rappelons que sous la loi actuelle, les circonscriptions doivent compter environ 51 000 électeurs, et que l’écart ne doit pas dépasser plus ou moins 25 %. L’écart à la baisse pour Bonaventure, avec ses 35 898 électeurs, s’établit à 29,2 % et à 40,6 % dans Gaspé, qui compte 30 131 électeurs. En 2017, la Commission avait appliqué une mesure d’exception pour ne pas toucher à ces deux circonscriptions.

Contestation inspirée

La députée de Bonaventure, Catherine Blouin, a contesté ce manque d’équité, soulignant avec justesse à la Commission que les citoyens de sa circonscription seraient obligés de rouler plusieurs centaines de kilomètres pour assister à l’audience de Gaspé ou à celles de Matane pour présenter leur argumentaire. Elle a aussi invité les commissaires à voir les contours de sa circonscription, sa dimension, et l’énorme tâche qui attend chaque député chargé de la représenter.

Les commissaires ont d’abord rejeté l’invitation avant de l’accepter. Le temps dira si l’audience du 26 octobre à New Richmond, devant 205 personnes, un record, n’était que cosmétique; si elle ne visait qu’à étaler une flexibilité factice, ou si elle les sensibilisera à la notion de représentation effective, bien plus importante que leur arithmétique simpliste.

Parce que c’est bien de ça dont il s’agit, ne leur en déplaise! Comment exiger qu’une députée ou qu’un député puisse bien servir ses citoyens, dans une circonscription grande comme certains pays, distante de 500 à 700 kilomètres de la capitale, dans une région aussi dépourvue de moyens de transport interrégionaux que la Gaspésie?

Comment espérer recruter des candidats de fort niveau, comme la région est en droit d’avoir, devant la lourdeur de la tâche, devant l’impossibilité de concilier travail et famille et de servir adéquatement la population? Comment éviter de penser que la stupide prépondérance de l’arithmétique constitue un autre obstacle à l’engagement des femmes en politique?

Il faudra bien un jour changer la loi électorale du Québec afin de focaliser sur la difficulté de représenter les circonscriptions rurales ou éloignées de la capitale ou de la métropole.

Il y aurait un moyen de régler la question en quelques semaines. Si on demandait pendant un mois ou deux à une quinzaine de députés en milieu urbain de venir ici et de suivre le rythme de leurs collègues de la Gaspésie, ou de l’est du Bas-Saint-Laurent, de la Côte-Nord, du Nord-du-Québec et de l’Abitibi-Témiscamingue, elles et ils deviendraient tous des ambassadeurs d’une modification de la loi déterminant la carte électorale. On pourrait demander aux gens de la Commission de la représentation électorale du Québec d’agir comme chauffeurs.

Ils concluraient tous qu’il faut instaurer certains statuts spéciaux, quitte à créer deux types de circonscriptions, cette réalité étant vérifiable dans la pratique. Reconnaître officiellement cette différence atténuerait la primauté des principes arithmétiques, en tenant compte davantage des conditions de pratique du métier de député.

Manque de profondeur

François Legault s’est une fois de plus distingué par une remarque simpliste au lendemain de l’annonce du projet de nouvelle carte électorale, indiquant qu’il y a autant de circonscriptions au Québec qu’en Ontario, une province 43 % plus populeuse, et qu’il n’y a conséquemment pas de raisons d’augmenter le nombre de sièges à l’Assemblée nationale.

Sans surprise, M. Legault, à la tête d’un parti supposément « des régions », n’avait pas pensé à la qualité de vie d’un député en milieu rural ou éloigné de la capitale. Il s’est repris quelques jours après la défaite dans Jean-Talon, qui semble l’avoir fait réfléchir. Un vote à l’Assemblée nationale tenu le 17 octobre a mené à l’adoption d’une proposition rejetant unanimement la fusion des circonscriptions de Gaspé et de Bonaventure.

Bon, la détermination de la carte électorale n’est pas une décision revenant aux politiciens, puisque le travail de la Commission de la représentation électorale est un organisme indépendant.

Toutefois, les politiciens peuvent l’influencer, cette commission, entre autres parce que, ultimement, ils peuvent changer la loi. Il serait grandement temps d’y voir!

Le 26 juillet, la députée libérale de la circonscription Gaspésie-Les Îles-de-la-Madeleine à la Chambre des communes, Diane Lebouthillier, a été promue ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne, elle qui était depuis novembre 2015 ministre du Revenu national.

Diverses personnes ont salué les connaissances de Mme Lebouthillier en matière de pêches pour expliquer cette promotion. Vivant à Sainte-Thérèse-de-Gaspé, native de Newport, on présume que les origines de la travailleuse sociale de formation la plaçaient certainement en avance sur les autres députés fédéraux du Québec.

Le mot Québec est indubitablement lié à la montée en grade de Diane Lebouthillier. En arrière dans les sondages face au belliqueux chef du Parti conservateur du Canada Pierre Poilièvre, le premier ministre libéral Justin Trudeau aura besoin de solides résultats au Québec pour gagner un quatrième mandat.

Officiellement, son gouvernement est minoritaire, mais l’entente le liant aux néo-démocrates donne pratiquement une majorité aux libéraux, notamment en raison du piètre état des finances du Nouveau Parti démocratique et du peu d’appétit des Canadiens pour une autre élection fédérale. Il y a en eu une en 2019 et une autre en 2021.

La nomination d’une ministre québécoise des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne fait manifestement partie de la stratégie libérale pour se renforcer dans la Belle province.

Toutefois, Diane Lebouthillier devra hausser la profondeur de ses interventions en pêcheries afin de constituer un actif pour son parti. On entend dire que ses propos sont appréciés par ses collègues du cabinet à Ottawa, mais prêcher à un petit groupe de convertis ne fait pas gagner des élections générales.

C’est une chose d’être née et d’avoir évolué professionnellement dans une région où les pêches constituent une grande partie de l’épine dorsale économique et du tissu social. C’en est une autre de prouver qu’on a une compréhension fine d’un domaine compliqué comme les pêches commerciales.

De maigres résultats

Il faut bien l’avouer, Diane Lebouthillier n’a rien défoncé depuis sa victoire aux élections du 21 octobre 2015, tant sur la scène régionale que nationale.

Son accession au cabinet comme ministre de l’Agence du revenu du Canada le 4 novembre 2015 tenait surtout de l’arithmétique que de sa compétence spécifique du domaine qu’on lui demandait de diriger. Pour équilibrer son cabinet, Justin Trudeau avait besoin d’une femme francophone du Québec. Elle correspondait à cette description, pour un ministère hautement subordonné aux Finances et au Conseil du Trésor.

Son règne de sept ans, huit mois et trois semaines n’a pas débouché sur une refonte de l’Agence du revenu du Canada, qui en aurait pourtant bien besoin. Le pays continue d’être un cancre notoire en matière d’évasion fiscale. De plus, les experts comme le professeur Alain Denault doutent de la vigueur déployée par le ministère pour coincer les escrocs en cravate qui détroussent notre fonds consolidé. Ils doutent tout autant, l’expression est faible, de la volonté politique de resserrer la passoire que représente notre régime fiscal.

Régionalement, la fiche de Mme Lebouthillier est aussi mitigée. L’amélioration du transport interrégional constituait l’un des fers de lance de son programme politique à l’automne 2015. La faiblesse, quand ce n’est pas l’absence totale, d’intervention d’Ottawa est navrante, dans ce domaine vital pour l’épanouissement de la Gaspésie.

La situation s’est détériorée en transport aérien et en transport maritime depuis 2015, et on attend toujours un signal clair de VIA Rail, une société publique fédérale, quant à son retour dans la péninsule à raison d’un service répondant aux besoins des Gaspésiens, un aller-retour quotidien. La ministre montre ici un manque de vigueur stupéfiant.

Souvenons-nous aussi qu’à l’époque où elle était préfète de la MRC du Rocher-Percé entre 2010 et 2015, Mme Lebouthillier avait déclaré que le dossier de réfection du quai de Chandler était une priorité régionale. Elle a pourtant laissé couler ce dossier sans agir en septembre 2016. Ce n’était pourtant pas les usages qui manquaient, le CTMA Vacancier y effectuant notamment 30 arrêts par été. Le quai de Chandler s’est inscrit dans la longue liste des infrastructures fédérales utiles mais bousillées par le manque d’entretien.

Aux Îles-de-la-Madeleine, il a fallu attendre la fermeture d’une importante section du quai des pêcheurs de Cap-aux-Meules avant d’assister à un sauvetage, qui reste à compléter en 2023.

Insensibilité

Que dire de la négligence des autorités fédérales en ce qui concerne la réfection du phare de Cap-des-Rosiers? Là encore, Diane Lebouthillier s’est montrée d’une désarmante insensibilité en déclarant en 2018 que le « phare ne tombera pas demain » et qu’il ne se situe pas dans le peloton de tête de ses priorités. Avec deux sous de clairvoyance et en investissant une fraction de l’éventuelle facture, Ottawa aurait montré un sens exemplaire de responsabilité budgétaire et de respect à l’endroit de l’économie et du patrimoine gaspésien s’il avait réparé le phare il y a quelques années.

Un message clair de la ministre à l’endroit de ses collègues du cabinet, qui l’apprécient tant, dit-on, aurait réglé la question.

L’arrivée de Diane Lebouthillier à Pêches et Océans Canada a été saluée favorablement par la plupart des porte-parole d’associations évoluant dans l’industrie. C’est normal, puisque personne ne veut partir du mauvais pied avec une nouvelle ministre. Que pouvaient-ils dire d’autre?

Toutefois, les gens ne sont pas dupes. Ils et elles auront remarqué la forte propension de la ministre à rester en superficie des dossiers. À sa décharge, elle a vigoureusement dénoncé le moratoire de dernière minute annoncé à la fin de mars 2022 pour les captures du hareng de printemps et du maquereau dans le sud du golfe Saint-Laurent. Il ne s’est malheureusement pas passé grand-chose depuis pour soulager le sort des pêcheurs de ces espèces.

Au cours des prochains mois, Diane Lebouthillier devra se pencher sur la crise qui secoue le secteur de la crevette, où les prises ont chuté de 58 % entre 2015 et 2022. Elle devra statuer sur l’ampleur de la relance, nécessaire, de la pêche au sébaste, une espèce dont la biomasse dépasse celles de toutes les autres espèces réunies dans le golfe Saint-Laurent.

Elle aura une équipe pour l’épauler, mais elle entre dans un ministère qui, en matière de gestion, est loin d’être réputé pour sa vitesse de réaction depuis quelques années, voire quelques décennies.

Le défi est énorme, si on tient compte de sa portée géographique et des particularités des pêches selon l’endroit où l’on se situe au pays. Bref, pour bien des raisons, il serait utile de modérer nos attentes.

Diane Lebouthillier saura-t-elle élever son « jeu » de quelques crans? Espérons-le.

En décidant de se présenter en politique lors de l’été 2022, Catherine Blouin s’est placée dans une position délicate, porteuse de potentiels conflits d’intérêt, puisque son conjoint, Mathieu Lapointe, occupait et occupe toujours les fonctions de maire de Carleton-sur-Mer, de préfet de la MRC d’Avignon et de président de la Table des préfets de la Gaspésie.

Avant de se faire élire dans la circonscription de Bonaventure, elle a précisé qu’elle arriverait à déterminer les limites à ne pas franchir dans ses fonctions officielles grâce à un avis juridique de la Commissaire à l’éthique.

Le bureau de la commissaire n’a toutefois pas déposé d’avis avant le scrutin du 3 octobre, afin d’éviter d’analyser une situation hypothétique.

La victoire de Catherine Blouin a donc enclenché un processus d’analyse. La nouvelle députée est toutefois revenue sur son engagement de publier le résultat de ses échanges avec la Commissaire à l’éthique, prétextant qu’il n’existe pas de document final résumant le tout, et qu’il serait difficile de rassembler un tissu de communications tenues sur une longue période.

En juin, la députée de Bonaventure a simplifié la question en indiquant qu’à des fins de travail, son conjoint est la seule personne avec qui elle ne peut communiquer. Elle peut donc échanger avec tous les citoyens de sa circonscription, incluant la population de Carleton-sur-Mer et de la MRC d’Avignon.

C’est une simplification à outrance. L’évolution récente du dossier complexifie le contexte, parce que Mathieu Lapointe doit désormais traiter avec le député de René-Lévesque à l’Assemblée nationale, Yves Montigny, quand il est question des affaires de Carleton-sur-Mer et de la MRC d’Avignon. La circonscription de M. Montigny est située sur la Côte-Nord! Pourquoi ne pas avoir confié le mandat à Stéphane Sainte-Croix, député de Gaspé?

Fait troublant, c’est le service des nouvelles de CIEU-FM qui a informé le député Montigny de sa nouvelle dévolution de tâches. Il en avait entendu parler au début du printemps mais il ignorait son entrée en vigueur.

Mathieu Lapointe, agacé que le sujet soit encore d’actualité, assure qu’il peut travailler avec Yves Montigny sur les enjeux municipaux et des MRC, la ministre Maïté Blanchette Vézina constituant son contact sur les enjeux régionaux.

Transparence, efficacité et connaissance

Malgré le désir évident de mettre derrière eux la controverse de potentiels conflits d’intérêt et de concentration de pouvoir, Mme Blouin et M. Lapointe semblent ignorer que la perception du public à l’endroit de ces enjeux compte. Les gens en discutent beaucoup, de façon éclairée, et le débat est loin de se résumer à un délire journalistique.

Catherine Blouin pourrait rendre public une version structurée de ses échanges avec la Commissaire à l’éthique, pour respecter son engagement et par considération pour l’intelligence populaire.

Il faut aussi se demander comment Mathieu Lapointe pourra plaider efficacement les enjeux de sa ville et de sa MRC sans pénaliser cette population en parlant à un élu, Yves Montigny, vivant dans une autre région administrative distante de 250 kilomètres? Si Yves Montigny se retrouve devant deux dossiers d’égale importance, un pour la MRC d’Avignon et un pour une MRC de sa circonscription, lequel favorisera-t-il?

Catherine Blouin n’aime pas lire ou entendre des commentaires à l’effet que des responsabilités lui ont été retirées. Sur la forme, elle a raison. Sur le fond, elle ne peut plus s’occuper des dossiers menés par le principal porteur d’enjeux de la Ville de Carleton-sur-Mer et de la MRC d’Avignon. Son rôle est donc amenuisé.

Les municipalités, les MRC et la Table des préfets sont perçues comme les principaux interlocuteurs régionaux en développement économique et souvent, par la bande, en développement social depuis l’abolition en 2015 des conférences régionales des élus par le gouvernement libéral de Philippe Couillard.

La Coalition avenir Québec, la CAQ, a également confirmé ce modèle depuis son arrivée au pouvoir en 2018. Cette façon de fonctionner pose pourtant divers enjeux de légitimité. Bien des maires arrivent en poste sans opposition. Les préfets sont parfois élus au suffrage universel mais ce n’est pas le cas dans Avignon. Quant au président de la Table des préfets, il est choisi par quatre autres personnes, ses collègues préfets en l’occurrence.

Un regard distant

Ainsi, Mathieu Lapointe doit faire comprendre à un député d’une autre région les enjeux avec lesquels sa conjointe serait plus familière.

Quand Catherine Blouin pilotera des dossiers importants pour Carleton-sur-Mer, pour Avignon ou pour la Gaspésie, elle devra vivre avec la perception qu’auront d’autres personnes qu’elle travaille aussi pour la visibilité de son conjoint. Si Carleton-sur-Mer et Avignon sortent gagnantes, on l’accusera de favoritisme. Le couple marche sur une ligne très étroite. De plus, elle fait partie d’un caucus de 90 personnes, le nombre d’élus de la CAQ. Il est et il sera difficile pour Mme Blouin de se démarquer comme recrue, d’où l’importance pour son conjoint, avec ses triples fonctions, de garder la pression sur le gouvernement caquiste.

Dans un contexte politique différent, ses fonctions dicteraient une grande vigueur dans l’application de pression. M. Lapointe n’a pas démontré souvent cette vigueur avant l’élection du 3 octobre, ni depuis. Il est permis de penser qu’il ménage la formation politique de sa conjointe. Ce serait normal, mais dans ce cas, ça ne sert pas les intérêts de la région.

Le modèle de développement choisi par les gouvernements au pouvoir depuis 2014 comporte de nombreuses failles qui ne sont pas près de s’estomper. L’accent placé sur les élus est exagéré. Ils sont loin d’être dépositaires de tout le savoir nécessaire pour avancer. Certains de ces élus en conviennent.

La Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine souffrent encore d’une forte déficience en matière de directions régionales. Nous dépendons toujours de bureaux situés au Bas-Saint-Laurent pour les ministères de l’Éducation, des Transports, de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, notamment.

La possible timidité des revendications du couple Blouin-Lapointe aura quels effets sur l’avancement des enjeux régionaux qui stagnent ou qui avancent peu?

Pensons à la lenteur de déblocage en construction de nouveaux logements, un problème nié par la CAQ jusqu’au 19 avril 2022 malgré l’évidence, et à l’immense retard de déploiement des places en services de garde, deux problèmes alimentant la pénurie de main-d’oeuvre.

Pensons aux invraisemblables problèmes en transport interrégional, incluant le recul sidérant en transport aérien, une réfection ferroviaire qui n’a pas regagné un seul kilomètre de réseau fonctionnel en six ans depuis le lancement de ce grand chantier et des services d’autocar fort déficients.

Une navigation efficace du couple dans ce parcours n’est pas impossible, mais ce sera tout un défi. Les neuf premiers mois depuis l’élection d’octobre 2022 sont plus inquiétants que rassurants.

Le gouvernement québécois a pris une décision nécessaire le 9 mai en déposant le projet de loi 25 visant à renforcer le contrôle de tous les aspects de l’hébergement touristique à court terme dans des maisons ou des appartements faisant partie de réseaux d’un style similaire à celui d’Airbnb.

Cette décision suivait de quelques semaines l’événement tragique du 16 mars à Montréal, un incendie dans un immeuble patrimonial ayant causé la mort de sept touristes internationaux dans des appartements loués grâce à la plate-forme Airbnb. L’un de ces appartements n’avait pas de fenêtre, ce qui contrevient à la loi.

En fait, l’essentiel des règlements applicables à l’hébergement touristique étaient contournés dans cet immeuble, à commencer par le fait que le zonage municipal l’interdisait, de même que l’absence d’un numéro d’immatriculation de la Corporation de l’industrie touristique du Québec.

Le projet de loi 25 était nécessaire parce que la loi précédente, entrée en vigueur six mois et demi auparavant, était systématiquement bafouée par les locateurs d’hébergement temporaire. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) avait rendu obligatoire l’enregistrement d’un logement à court terme le 1er septembre 2022 mais seulement 30 % des annonces respectaient les paramètres de la loi lors de l’incendie du 16 mars suivant.

La ministre du Tourisme, Caroline Proulx, a fermement indiqué que le projet de loi 25 n’était pas une réponse aux sept décès de l’immeuble du Vieux-Montréal. On veut bien la croire, même si ça semble difficile, mais là n’est pas la question. La ministre Proulx a au moins bougé, en ajoutant des dents à sa seconde mouture du 10 mai, notamment des amendes pouvant aller jusqu’à 100 000 $.

Les racines du problème

Graduellement depuis 2008, l’année de fondation d’Airbnb, l’hébergement touristique temporaire a pris, en adoptant progressivement un rythme débridé, des proportions causant de nombreux problèmes. Ces ennuis touchent notamment la Gaspésie et ils ne sont pas les moindres.

Une agence comme Airbnb doit en principe fournir un lien entre un locateur et un visiteur. Théoriquement, le propriétaire loue sa propre maison pendant son absence à un visiteur. Il n’a pas fallu beaucoup de temps après 2008 pour qu’une distorsion s’installe, distorsion qui n’a fait que s’amplifier depuis 15 ans.

Par exemple, Airbnb et ses congénères ont mené à la création de véritables géants de la location, à un point tel qu’ensemble, ces locateurs contribuent à la pénurie de logement. Ils n’hésitent pas à expulser les locataires à l’approche de la saison touristique, quand ce n’est pas une éviction annuelle. On le voit notamment à Gaspé et à Percé.

Comment créer une vie de quartier, une cohésion communautaire si une portion de 5, 10 ou 20 % des gens vivant dans un espace défini n’y sont que pour quelques jours et désertent les motels, hôtels et auberges qui n’ont entre-temps pas atteint un taux d’occupation idéal?

L’écosystème de type Airbnb a de plus engendré un nombre appréciable d’emplois indirects, puisque les propriétaires embauchent du personnel d’entretien des maisons et des appartements. Ce personnel est essentiellement dépourvu de statut officiel. Il s’agit souvent de main-d’oeuvre immigrée récemment, sans protection, travaillant dans des conditions précaires, en fonction d’un horaire atypique, extrêmement variable.

Souvent, les membres des Airbnb de ce monde ne déclarent pas tous leurs revenus et ils contribuent ainsi à l’économie au noir, à une époque où notre société peine à financer nos soins de santé et alors que nos écoles ont besoin de milliards de dollars pour redevenir attrayantes, sanitairement acceptables et fonctionnelles.

Ces membres locateurs agissent souvent en toute illégalité quant au respect du zonage municipal, comme lors de la tragédie montréalaise du 16 mars. Comment, dans ce cas, encourager la responsabilité et l’équité fiscale? On alimente plutôt le cynisme général et la grogne des hôteliers, qui paient généralement une taxe municipale d’affaires, contrairement à la plupart des membres d’Airbnb.

Dans bien des pays, le nôtre ne faisant pas exception, Airbnb se sert de paradis fiscaux pour soustraire au fisc une grande partie de l’impôt qu’elle devrait payer sur ses revenus. En 2022, Airbnb a déclaré des revenus de 8,4 milliards de dollars américains et des profits de 1,89 milliard de dollars. On ne parle pas d’une binerie!

Dans certains quartiers ou certaines villes, les membres locateurs, mobilisés par Airbnb, réussissent à faire changer les règlements municipaux pour les rendre laxistes. En d’autres occasions, quand les règlements sont permissifs, la firme multinationale protège ses acquis. Cette capacité de mobilisation rencontre généralement peu d’opposition en raison du taux de participation anémique aux élections municipales.

La tragédie de Montréal a certainement contribué à faire douter des « bienfaits » du modèle Airbnb, surtout dans un contexte de forte pénurie de logements.

On comprend maintenant mieux pourquoi les villes de Gaspé et de Percé ont adopté des règlements pour limiter les dégâts en matière d’hébergement de courte durée dans les maisons ou appartements. À Gaspé, où le taux d’inoccupation des logements est de 0 %, sur 160 unités présentées par Airbnb dans les limites municipales, au moins 70, selon des données de la Ville de Gaspé, étaient constituées de maisons ou d’appartements habitables à longueur d’année.

La Gaspésie performe plutôt bien en matière de solde migratoire depuis quelques années. Toutefois, elle doit composer avec une pyramide d’âges qui donne encore un avantage aux décès par rapport aux naissances. Le bilan démographique total dépend donc des arrivées et des retours de personnes de tous les âges. Il faut loger ces gens.

Il reste maintenant à voir si le projet de loi 25, qui pourrait mener à l’imposition d’amendes atteignant 100 000 $ par annonce illégale publiée par une plate-forme comme Airbnb, sera à la fois respecté par la firme et ses membres d’une part, et mise en vigueur par l’État québécois d’autre part. L’ampleur monétaire des infractions devrait avoir un certain effet dissuasif.

La Gaspésie a besoin du tourisme, mais elle a davantage besoin de résidents permanents. La diversification de son économie est bien réelle mais la région aura besoin du retour de ses jeunes, de l’arrivée de nouveaux citoyens, de même que de leurs idées, pour la poursuivre.

Tant et aussi longtemps qu’une partie de son parc immobilier servira à loger des touristes au-delà de ce qui est permis par la réglementation, le redressement démographique sera fragilisé.

Quand la gestion foire : le cas de Pêches et Océans Canada

Au cours des trois dernières décennies, les gestionnaires du ministère fédéral des Pêches et des Océans ont régulièrement démontré qu’ils étaient capables du pire, et pas assez souvent du meilleur.

S’il ne fait aucun doute que divers services de ce ministère, les divisions scientifiques et économiques par exemple, brillent par leur rigueur et leur compétence, la gestion, qui découle du cabinet ministériel, se démarque surtout par l’errance.

Comment expliquer qu’à quelques jours du début de la pêche au hareng de printemps et au maquereau, à la fin de mars 2022, Pêches et Océans Canada ait décidé de suspendre la capture de ces deux espèces dans le golfe Saint-Laurent? Cette suspension a été valide pour toute l’année pour le maquereau, et jusqu’en août pour le hareng.

Pourtant, les stocks de ces deux espèces pélagiques déclinent depuis des années, sans que le ministère reconnaisse que les phoques représentent leur principal prédateur. Une étude datant de 2021 signale que les phoques mangent 12 fois plus de hareng que la pêche en prélève, bon an mal an!

En plus d’avoir appris à la dernière minute la suspension de leurs activités en mars 2022, les pêcheurs pélagiques affectés par ces fermetures subites n’ont même pas bénéficié d’indemnisations, ce qui aurait été justifié considérant l’absence d’avis raisonnable par Pêches et Océans Canada. Pourtant, les gestionnaires de ce ministère devaient savoir depuis des mois que cette pêche serait suspendue. Ils savaient depuis 2011 que le stock se situait sous un seuil critique.

Était-ce un manque de courage de ces gestionnaires face au contexte? Était-ce une stratégie pour annoncer la fermeture tellement tard qu’il serait pratiquement impossible d’accorder à ces pêcheurs des allocations ponctuelles, les autres ressources ayant été distribuées à la fin de mars?

Ou était-ce simplement un manque de respect élémentaire à l’endroit de ces pêcheurs, alors que les revenus globaux de 2022, toutes espèces confondues débarquées dans les havres québécois, ont fracassé le record précédent?

Est-ce normal, quand on sait à quel point les visites ministérielles sont planifiées d’avance dans la plupart des officines fédérales, que lors de son passage en Gaspésie, les 1er et 2 mars derniers, la ministre des Pêches et Océans Canada, Joyce Murray, de même que sa garde rapprochée, n’aient pu trouver le temps de rencontrer les pêcheurs de hareng et de maquereau? Il s’était pourtant écoulé 11 mois depuis la décision tardive de ce même ministère.

Elle a l’air bien sympathique, Mme Murray, mais il est évident qu’elle n’a pas maximisé son temps en Gaspésie, pas plus qu’aux Îles-de-la-Madeleine, où les captures de plie rouge et de limande à queue jaune, deux autres espèces servant d’appâts, ont été suspendues en 2023.

Il n’est bien sûr pas plaisant pour une ministre et son entourage de rencontrer des pêcheurs insatisfaits, surtout quand, un an après la suspension de la pêche au maquereau et au hareng de printemps, ils n’ont pas pris la chose suffisamment au sérieux pour présenter des solutions claires. Vaut mieux dire qu’on « travaille fort » et qu’on « ne vous oublie pas », des formules éculées.

Les observateurs restent avec l’impression que les gestionnaires d’Ottawa ont peur des pêcheurs et de potentielles actions intempestives. Alors, on « protège » la ministre. Pourtant, quiconque connaît un tant soit peu les meneurs de groupes de pêcheurs commerciaux en fonction depuis plusieurs années en Gaspésie, et ailleurs, savent qu’ils peuvent discuter calmement.

Le même raisonnement tordu a incité les gestionnaires de Pêches et Océans Canada à garder le Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie complètement à l’écart des discussions portant sur les ententes de réconciliation avec les Premières Nations de Listuguj, Gesgapegiag et Gespeg.

Pourtant, ces ententes ont mené à la dévolution d’une capacité de capture de homard, ce qui est bien. Toutefois, comment peut-on imaginer ce transfert de capacité en faisant abstraction totale d’un groupe de pêcheurs ayant fait autant de sacrifices depuis 1997 pour que la ressource prenne une telle expansion en Gaspésie? Les débarquements de homard y ont quadruplé.

Encore là, le ministère a fait une « gestion de crise appréhendée », comme si les pêcheurs et les Autochtones étaient incapables de s’asseoir dans une même pièce. Ils cohabitent pourtant dans le plus grand calme, sur l’eau et ailleurs, depuis plus de 20 ans. Le ministère semble l’ignorer.

S’agit-il de paternalisme maladroit ou condescendant, d’une stratégie de division pour régner, qui s’inscrirait dans une longue tradition au gouvernement fédéral? Ou s’agit-il d’ignorance volontaire, alors que tous les éléments sont en place pour que la ministre et sa garde rapprochée fassent le rattrapage nécessaire en matière d’évolution des mentalités? Toutes ces réponses s’appliquent probablement.

Un poste de ministre, comme des postes de hauts fonctionnaires, ça vient avec des responsabilités parfois lourdes. Une partie du travail consiste à faire face à l’adversité, pas à se planquer à Ottawa, loin de la mer, en toute ignorance des particularités inhérentes aux pêches commerciales.

Ce n’est pas d’hier que la gestion de ce ministère vogue régulièrement dans l’errance. Souvenons-nous du moratoire sur la morue, décrété en 1992 et confirmé l’année suivante en Atlantique. Le ministère avait ignoré des indices de déclin visibles depuis des années. Les quotas constituaient des cibles à atteindre, établies en fonction de critères largement politiques, au lieu de freins tenant compte de la pérennité de la ressource.

Quand elles ne sont pas prises à Ottawa, les décisions portant sur les pêches gaspésiennes, madeliniennes et nord-côtières de Pêches et Océans Canada sont prises à … Québec, devant un fleuve à l’eau douce. Il serait plus que temps de mettre fin à cette déconnexion.

Le manque de stabilité à la tête du ministère explique sans doute en partie le cafouillage administratif. Au cours des 32 dernières années, 17 ministres ont mené Pêches et Océans Canada. Ce ministère a essentiellement servi d’outil politique visant à satisfaire les électeurs des provinces atlantiques et de la Colombie-Britannique. Aucun Québécois n’a fait partie de la liste.

À priori, il n’est pas nécessaire d’être un expert des pêches pour diriger ce ministère. Il faut toutefois s’y intéresser et appliquer des principes de gestion saine. Puisqu’ils décident de la composition du cabinet, les premiers ministres canadiens des dernières décennies ont largement oublié ces principes de base.

Il serait temps de corriger la situation. C’est une question d’équité et de respect à l’égard des pêcheurs et de toutes les communautés qui dépendent de leurs activités.

Quiconque a déjà travaillé sur une ferme, sur un bateau de pêche, en exploitation forestière ou dans une mine comprend dès le premier jour d’ouvrage qu’un objectif de départ s’impose: ne pas nuire. Par la suite, il faut voir à être utile.

Le 10 janvier, en conférence de presse portant initialement sur son bilan depuis sa réélection en 2021, Diane Lebouthillier, la députée fédérale de la circonscription de Gaspésie-Les Îlesde-la-Madeleine, a jeté un autre pavé dans la mare de tous les meneurs socio-économiques croyant à la nécessité de réparer la voie ferrée jusqu’à Gaspé en leur souhaitant, sur un ton empreint de doute, de défi et même de sarcasme, « bonne chance ».

Elle s’était rendue dans la matinée du 25 décembre constater sur le banc de Pabos les dégâts causés la veille par une tempête. Elle ne les a pas décrits aux journalistes. Elle a aussi indiqué qu’elle avait vu des gens travailler tout l’été à la réfection du chemin de fer longeant la route 132, ajoutant que le tronçon ferroviaire gaspésien compte 24 kilomètres en zone d’érosion.

Les aspects incongrus de sa déclaration et de plusieurs de ses affirmations touchant le transport régional depuis son élection en 2015 sont pour le moins déroutants, sans jeu de mots. On ne lui connaît aucune compétence particulière en transport. Le 10 janvier, elle a manifestement commenté une situation dont elle ignorait à peu près tous les détails.

Voyons de plus près. Le banc de Pabos a été endommagé une première fois lors de la tempête du 30 décembre 2016. Des rails inégaux sur un lit endommagé par les vagues en ont résulté. Il y avait là du travail pour quelques jours tout au plus, au coût de quelques dizaines de milliers de dollars, pour remettre l’emprise en bon état et, surtout, la protéger contre les prochaines tempêtes.

Ce travail n’a pas été fait par le propriétaire du réseau, Transports Québec, parce qu’à ce moment, les meneurs socioéconomiques de la région se battaient contre ce ministère afin de faire reconnaître la pertinence de rendre de nouveau fonctionnel tout le tronçon Matapédia-Gaspé. L’ex-ministre des Transports, Robert Poëti, avait décrété en mars 2015 que seul l’axe Matapédia-Caplan méritait une réfection.

Huit ans plus tard, nous payons encore un prix élevé pour cette décision de M. Poëti, qui faisait ainsi fi de tout le potentiel de transport lié à l’usine de pales LM Wind Power de Gaspé et la cimenterie de Port-Daniel.

Au cours de l’été 2022, des travaux sommaires ont été réalisés sur le banc de Pabos pour rendre la voie ferrée en assez bon état pour y faire passer de l’équipement de réfection. Cette décision a fait épargner de l’argent public. Il aurait été plus coûteux de faire passer cet équipement par la route. Transports Québec n’a toutefois pas protégé la voie ferrée à cet endroit, d’où les effets, assez mineurs, de la tempête des 23 et 24 décembre.

Des rails qui pendent pendant longtemps, même sur seulement deux mètres, et une voie ferrée un peu croche, ça laisse parfois une impression tenace d’abandon ou de difficulté de réfection pour le commun des mortels.

Diane Lebouthillier n’est toutefois pas une citoyenne ordinaire. Ses propos sont rapportés par les médias, à plus forte raison quand une dizaine de journalistes répondent présent à une convocation. Elle a bien sûr droit à ses opinions, mais elle a le devoir de se renseigner avant de parler d’un enjeu aussi délicat que le chemin de fer.

Délicat parce que sa réfection est probablement l’enjeu économique de la décennie en Gaspésie. C’est également, quand on parle du train de passagers, de la nécessité de retrancher du trafic routier sur la route 132, de la compétitivité des entreprises de la région, de réduire les émissions de gaz à effet de serre et du bruit émanant des routes, un enjeu social et environnemental.

Délicat parce que les meneurs de la région se sont mobilisés comme jamais entre 2014 et mai 2017 pour finalement arracher 100 millions de dollars (M$) au gouvernement québécois et l’engagement d’une réfection complète du réseau. En février 2020, ce sont 135 M$ qui se sont ajoutés au budget de réparation.

Délicat enfin parce que la réfection du chemin de fer jusqu’à Gaspé permettra à cette ville de poursuivre sur sa lancée, une réalité dont la région a besoin, et que le rail redeviendra dans la société de demain le moyen de transport privilégié pour diminuer les gaz à effet de serre.

Diane Lebouthillier ne semble pas saisir que les 45,8 M$ qu’elle a annoncés le 26 août 2019 au nom du gouvernement fédéral, à deux semaines d’une campagne électorale, consistent précisément à protéger les zones susceptibles d’être érodées, ou qui le sont déjà. Le banc de Pabos en fait partie! Doit-on conclure que cette somme n’était qu’un leurre électoral, auquel elle ne croyait pas?

La Gaspésie ne compte pas, comme le dit Diane Lebouthillier, 24 kilomètres de voie ferrée en zone d’érosion. Elle compte 24 kilomètres de rails à une proximité variable de la mer. L’essentiel de ces 24 kilomètres ne sera pas menacé avant quelques décennies.

Il faut certes penser à quelques déplacements des rails à long terme, mais dans la plupart des cas, la même réflexion s’impose pour la route 132, et pas seulement en Haute-Gaspésie.

La députée-ministre n’en était pas à ses premières déclarations mal fagotées en transport. Lors de la campagne électorale de 2015, elle avait affirmé que dans son esprit, l’amélioration des services d’autobus passait avant l’avion, et l’avion passait avant le train. Elle avait le droit de penser ainsi, bien sûr. Mais deux mois plus tard, Diane Lebouthillier a vécu aux premières loges les désavantages du manque de pluralité en transport interrégional, deux jours étant nécessaires pour qu’elle regagne la Gaspésie à partir d’Ottawa.

Le 22 mai 2021, elle s’est de nouveau fait remarquer pour les mauvaises raisons en disant « je le croirai quand je le verrai » au sujet de la réfection du chemin de fer jusqu’à Gaspé, suivi d’un « je ne suis pas sûre que j’embarquerais dans un train ».

Elle a le droit de penser de la sorte. Mais l’histoire retiendra sa bien faible capacité à rallier les forces derrière un projet essentiel pour l’avenir de la Gaspésie.

Pour le moment, il serait bien plus inspirant qu’elle laisse les gens compétents en transport mener sans obstruction, même verbale, la réfection du réseau ferroviaire.

Ne pas nuire, Mme Lebouthillier. Est-ce trop vous demander?

En 1972, la marmite de la colère, parce que c’est bien de ça dont il s’agit, bouillait officiellement depuis deux ans, depuis que l’État québécois, au nom de la planification, avait décidé de fermer 100 villages de la Gaspésie, des Îles-de-la- Madeleine et du Bas-Saint-Laurent.

Oui, le gouvernement voulait fermer 100 villages! Dans les limites de la région administrative Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, il en a fermé 18, sur la cinquantaine projetée; planifiée, devrions-nous dire. Certains de ces villages étaient plutôt des localités sans statut municipal, mais rappelons-nous qu’en 1966, quand la liste a été établie, bien des fusions n’avaient pas été réalisées.

Cette marmite portait un nom bien choisi, les Opérations Dignité. Certaines colères sont justifiées, et celle-là l’était. Sentant sans doute le besoin de canaliser une grogne qui aurait pu mal tourner, et voyant le rôle traditionnel de l’Église péricliter dans ce Québec en changement, les curés Charles Banville, Jean-Marc Gendron et Gilles Roy ont rédigé en septembre 1970 Le manifeste des curés en colère.

Ce document a été pondu alors que des villages étaient en voie de fermeture, ou que cette fermeture était complétée. Quand un village fermait, les maisons étaient détruites, moins souvent déménagées ou démontées pour être installées ailleurs. Les autorités profitaient du faible taux d’emploi de la population locale pour embaucher certains villageois, notamment pour brûler les maisons des citoyens n’osant pas le faire eux-mêmes.

La pitance versée pour le déménagement des familles, parfois quelques centaines de dollars seulement, suffisait rarement à leur offrir autre chose qu’un appartement dans une habitation à loyer modique dans une ville plus ou moins proche.

Mentionnons parmi les villages fermés en Gaspésie: Saint-Gabriel-de-Gaspé, Grande-Vallée-des-Monts, Pellegrin, Saint-Jeande-Brébeuf, Saint-Étienne-de-Ristigouche, Saint-Fidèle-de-Restigouche, Saint-Edmondde-Pabos, Saint-Octave de l’Avenir, l’Île Bonaventure, Saint-Louis-de-Gonzague et Saint-Bernard-des-Lacs. C’est sans compter les secteurs vidés pour permettre l’installation du Parc national Forillon, à Gaspé.

Une ignorance désarmante

Il vaut aussi la peine de souligner le nom de certains villages apparaissant sur la liste du Bureau d’aménagement de l’Est-du- Québec (BAEQ), organisme fondé en 1963 afin de planifier un meilleur avenir pour la population de son territoire d’intervention, mais qui n’ont heureusement pas fermé.

Ainsi, pour concentrer la population, la stratégie choisie pour sortir les gens de la pauvreté, les « planificateurs » avaient aussi prévu la fermeture de Newport, Gascons, Port-Daniel, Saint-Elzéar, L’Anse-au-Griffon, le secteur York de la ville de Gaspé, Rivière-au-Renard et Saint-Omer!

Dans les 100 villages répartis en deux régions, il y avait en gros la bagatelle de 100 000 personnes à déménager : un détail!

Dans les municipalités choisies pour une fermeture mais qui restent vivantes aujourd’hui, les gens remarqueront que certaines d’entre elles renferment quelques-uns des plus importants employeurs gaspésiens. Par exemple, avant longtemps, environ 600 personnes entreront quotidiennement travailler à l’usine de fabrication de pales de LM Wind Power du secteur York de Gaspé. Les chantres du BAEQ ne voyaient pourtant à York de potentiel que pour du reboisement, comme c’est arrivé dans les villages fermés.

La « théorie des pôles moteurs », ou pôles de croissance, constituait le modèle mis de l’avant par les « experts » du BAEQ. De la concentration de population, quitte à la mettre en oeuvre artificiellement, devait jaillir la richesse par la magie de l’effet de ruissellement.

En parallèle aux briques de documents pondues lors des travaux du BAEQ, le Québec en entier s’alignait sur cette théorie des pôles moteurs en vertu du rapport Higgins-Raynauld-Martin, publié en 1970, et qui recommandait, en matière de développement régional, que l’accent soit mis sur … Montréal!

L’un des signataires du rapport, Benjamin Higgins, avouait après la publication du rapport n’avoir rencontré aucun Gaspésien lors de sa venue dans la région, et qu’il avait pris ses notes sur la péninsule à partir du siège qu’il occupait dans un autobus en mouvement.


Au nom de la planification, l’État québécois avait décidé de fermer 100 villages de la Gaspésie, des Îles-de-la-Madeleine et du Bas-Saint-Laurent. Photo : UQAR – Archives régionales, Fonds de la Corporation d’information pop. de l’Est du Québec (UQAR-79-07-13.8)

La mobilisation reste nécessaire

Cet aveu traduit tout le mépris aussi dirigé à l’endroit de la ruralité visée par le BAEQ. S’il est permis de penser que toutes les intentions de cet organisme n’étaient pas mauvaises, le manque de respect élémentaire à l’endroit des citoyens de paroisses visées par les fermetures reste désarmant.

Mépris? Le mot est juste. Pensons qu’à Saint-Thomas-de-Cherbourg, comme dans d’autres villages, la fermeture a eu lieu en mai et juin 1971. L’école était fermée au début de juin, les « planificateurs » ayant décidé que ces écoliers n’en valaient pas la peine.

Il s’est aussi passé quatre ans entre l’annonce de la liste des villages à vider et le début de l’opération, quatre ans de déclin de services et d’incertitude. C’était juste ce qu’il fallait pour que leurs citoyens doutent de la pertinence de rester, et qu’ils en viennent à réclamer eux-mêmes la fermeture. Il n’y a pas de doute : les « planificateurs » avaient répondu aux attentes de l’État.

Les coûts humain et financier de la fermeture des villages ont été significativement plus élevés que les moyens qu’il aurait fallu déployer pour voir à leur développement.

Oui, on avait envoyé des milliers de personnes cultiver des terres de roches dans les années 1930 mais il y aurait notamment eu moyen de développer de façon bien plus sensée la forêt bordant ces communautés, la forêt au sens large, incluant la faune et la flore. Ce n’est pas d’hier que le Québec néglige, voire dilapide, l’une de ses plus grandes richesses collectives.

En septembre et en octobre derniers, le mouvement Opérations Dignité a présenté la pièce de théâtre documentaire L’incroyable et ineffaçable histoire de Sainte-Dignité-de-l ’Avenir, une oeuvre remarquable qui retrace les grandes étapes ayant précédé le mouvement de fermeture des villages, mouvement qui s’est essentiellement articulé de 1966 à 1972, sauf exception.

On rappelle dans cette pièce que plusieurs villages de « l’arrière-pays », un terme péjoratif dont l’emploi y est souligné, avaient été fondés en marge de la Crise économique de 1929, comme réponse à la misère des villes et aux craintes d’un autre exode des Québécois vers les États-Unis, survenu entre 1860 et 1920.

Nous nous retrouvons maintenant 50 ou 60 ans plus tard. C’est long, sauf pour ceux qui ont été frappés, comme victimes ou témoins de ces fermetures. Quiconque ayant été forcé de déménager, ou ayant assisté à la destruction, par les bulldozers ou par le feu, de maisons des familles expropriées, se souvient précisément de ces images.

Le gouvernement québécois a officiellement reculé devant les Opérations Dignité en avril 1972, non sans avoir commis des actes relevant d’une inconcevable irresponsabilité.

L’historien gaspésien Jean-Marie Thibeault avance que l’État s’y prend autrement pour fermer des villages depuis quelques décennies.

En négligeant la qualité des services offerts aux citoyens ruraux, l’accessibilité à l’éducation et l’encouragement au développement d’initiatives réfléchies par les meilleurs experts, c’est à dire-à-dire ceux qui vivent dans les régions, les planificateurs des gouvernements québécois et canadien gèrent une sorte de capitulation tranquille.

Ah, elle fonctionne, la théorie des pôles moteurs, quand elle a besoin de ce type de sabotage pour se faire une beauté. En plus, le dernier demi-siècle prouve, avec l’affermissement du « deux Québec en un », que cette théorie constitue un retentissant échec.

La résistance de la ruralité dispose de meilleurs moyens maintenant qu’il y a 60 ans mais elle est moins mobilisée. Elle reste vulnérable devant les stratégies tordues qui privent encore les régions, la nôtre en particulier, de transport interrégional adéquat et collectif, d’unités de logement, de places en garderie et de mesures de développement adaptées à nos réalités.

Le portrait démographique de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine dicte pourtant un accès à de meilleurs services pour qu’il poursuive sa lancée des trois dernières années.

Il faudra invariablement quelques accès de colère pour les obtenir, ces meilleurs services. Pour le moment, il est difficile de déceler qui canalisera l’impatience nécessaire pour y arriver. Il faudra pourtant trouver si on ne veut pas retomber dans les ornières des années 1960. Ne sous-estimons pas l’ignorance de nos dirigeants nationaux.

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