L’élection du 3 octobre semble jouée au Québec si on s’en remet aux sondages, dans lesquels la Coalition avenir Québec domine outrageusement. En Gaspésie toutefois, le parti de François Legault ne conquiert pas l’électorat aisément. Il a eu de la difficulté à recruter des candidates ou candidats, l’indicateur d’un bilan très laborieux.
Le premier ministre François Legault et son équipe sont loin d’avoir cassé la barraque dans la péninsule depuis l’élection du 1er octobre 2018. Maladroitement, au mois de décembre suivant, le premier ministre s’était engagé à travailler pour les Gaspésiens « même s’ils n’ont pas voté pour la CAQ », de façon à ce qu’ils votent pour son parti la prochaine fois.
Presque quatre ans plus tard, le bilan caquiste spécifique à la région est bien mince. C’est un échec, en fait. Il a fallu des années avant que les membres de l’équipe Legault réalisent les avantages de l’énergie éolienne, moins chère et moins dommageable que l’hydroélectricité pour l’environnement. Ce n’est que depuis février 2021, avec la relance du projet Apuiat sur la Côte-Nord, que la CAQ semble comprendre les avantages du vent.
Le bilan écologique de ce gouvernement est aussi bien faible. Le ministère de l’Environnement a eu besoin de deux ans d’émissions de poussières collantes à la cimenterie de Port-Daniel-Gascons pour s’attaquer au problème avec un minimum de vigueur.
Même si la Direction de la santé publique régionale a jugé les émissions collantes de 2020 et 2021 non dommageables physiquement, le laisser-aller précédant l’avis préalable à une ordonnance, émis en juin 2022, n’augurait rien de bon. Le consentement tacite des autorités lance trop souvent un bien étrange message aux entreprises polluantes : il est permis de laisser ce genre de situation perdurer, et même d’empirer.
La négligence environnementale du gouvernement Legault se répercute à d’autres échelons. Elle prend une tournure particulièrement lourde en matière de mobilité régionale.
L’éternelle ineptie en transport
En quatre ans, le ministère des Transports du Québec, propriétaire du chemin de fer Matapédia-Gaspé depuis 2015, n’a pas étendu d’un seul kilomètre les services ferroviaires vers l’est. Ces services n’allaient pas plus loin que Caplan en 2018 et ils ne vont toujours pas plus loin en septembre 2022!
L’impact est majeur pour la Société du chemin de fer de la Gaspésie, l’entité municipale responsable des trains de marchandises. Elle ne peut desservir directement la cimenterie de Port-Daniel-Gascons, une situation qui mine ses revenus et qui multiplie le nombre de camions circulant entre l’usine et le centre de transbordement route-rail de New Richmond.
De plus, tant que la cimenterie ne sera pas desservie directement par le train, un volume de ciment significatif continuera de partir par camion vers des destinations intermédiaires qui sont accessibles par rail, mais qui sont trop près pour justifier une rupture de charge à New Richmond, à savoir le transbordement dans des wagons.
Cette situation cause des dommages à la route, de la congestion inutile, surtout l’été, et d’importantes émissions de gaz à effet de serre, comme s’il n’était pas nécessaire de diminuer le lourd bilan de Ciment Saint Mary’s à cet égard. Chaque tonne de marchandises camionnée génère six fois plus de ces émissions qu’une tonne acheminée par rail sur la même distance.
Que le gouvernement Legault s’engage une énième fois à poursuivre les travaux de réfection de la voie ferrée jusqu’à Gaspé n’impressionne plus personne tant et aussi longtemps que les résultats se font attendre indûment. L’incurie en matière de transport est telle qu’il faudra plus de temps pour réparer le chemin de fer Matapédia-Gaspé qu’il en a fallu pour le construire, avec des moyens techniques infiniment moins développés. Entre 2018 et le début de 2022, le rythme d’investissement dans le réseau ferroviaire n’a atteint que 20 millions de dollars par an, c’est-à-dire 130 fois moins que pour le Réseau express métropolitain. Il n’y a pas 130 fois plus de monde à Montréal qu’en Gaspésie.
La faiblesse consommée du Programme d’accès aérien aux régions constitue une autre entrée d’eau dans le navire caquiste. Le principe général d’une offre de sièges adaptée aux besoins, à un coût raisonnable, n’entre pas dans la tête du gouvernement Legault. Il aurait fallu revoir de fond en comble le modèle de transport aérien, un exercice que l’État québécois n’était manifestement pas prêt à réaliser, malgré la déclaration le 8 février 2022 du ministre des Transports François Bonnardel à l’effet qu’il « faut être patient, ça s’en vient. On va déposer un plan qui va révolutionner l’aérien partout sur le territoire du Québec ».
On se retrouve pourtant avec un service un peu moins inefficace que le précédent. C’est un bien piètre résultat pour un programme qui a fait couler tant d’encre.
Déni nuisible
Le régime Legault s’est aussi cantonné dans le déni au cours de son premier mandat au pouvoir, surtout en matière de manque criant de places en services de garde et de pénurie de logement. Si ce déni avait été stérile, on pourrait lui pardonner; ce déni a toutefois été carrément nuisible à l’élan que la région se donne depuis des années pour renverser son déclin démographique.
Pendant les deux premières années et demie de son mandat, la CAQ s’est entêtée à nier la pénurie de places en garderies, conférant à la Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine un peu moins de la moitié des 1000 places nécessaires pour combler les besoins régionaux.
Les sociologues gaspésiens Pierre-Luc Lupien et Nicolas Roy ont démontré il y a un an que les fondements statistiques sur lesquels se basait le ministère de la Famille pour attribuer les places en services de garde étaient faux, qu’ils sous estimaient les besoins. Comment l’État a-t-il pu échapper cet autre ballon?
Jusqu’à tout récemment, le gouvernement caquiste niait l’existence d’une pénurie de logement au Québec et, à plus forte raison, en Gaspésie, où en certains endroits, comme à Gaspé, elle est d’une acuité pratiquement inégalée.
Pourtant, le gouvernement Legault n’a que lui à blâmer. Entre 2018 et 2021, il n’a créé que 500 appartements dans tout le Québec en matière de logement social, alors qu’il est reconnu que les besoins annuels s’établissent à 5000 unités et que le gouvernement précédent n’en faisait aboutir que 3000. La CAQ a empiré le déficit de logement!
En Gaspésie comme ailleurs, jusqu’à l’été 2021, les seuls projets qui débloquaient en logement social provenaient du programme AccèsLogis du régime précédent. Faut-il rappeler à quel point le manque de logement fait tout grimper, du prix des appartements au prix des maisons, et qu’il insécurise non seulement les plus démunis mais aussi la classe moyenne?
Cette ineptie et ce déni reviennent à faire trébucher une région qui se bat depuis 30 ans pour renverser le déclin démographique. Malgré les obstacles érigés par le gouvernement Legault, la Gaspésie a réussi à enregistrer des gains de population depuis quelques années. Quels résultats aurions-nous connus avec un appui potable?
Il est indéniable qu’autant d’échecs dans autant de secteurs vitaux pour la Gaspésie n’ont en rien aidé la CAQ à se trouver des candidats en prévision du scrutin du 3 octobre.
La pandémie a nui? Oui, elle a certainement ralenti le rythme de quelques réalisations mais elle a surtout solidarisé une grande partie de la population derrière le gouvernement Legault. Ce facteur, et la faiblesse d’une opposition fragmentée comme jamais, ont largement contribué à donner à la CAQ l’appui panquébécois dont elle semble jouir à l’approche des élections.
Il est donc loin d’être assuré que voter pour la CAQ solutionnera les problèmes qui ralentissent la Gaspésie. Il s’agit bien sûr d’une décision qui appartient à chacun de nous.
On l’entend depuis quelques mois : s’il avait vécu jusqu’à cet été, l’ex-premier ministre québécois René Lévesque aurait célébré ses 100 ans le 24 août. Il est décédé le 1er novembre 1987, il y a presque 35 ans. Les gens de moins de 45 ans n’ont donc pratiquement pas de souvenir précis de l’homme politique, sans doute le plus déterminant de l’histoire du Québec.
Il avait été un brillant écolier, à New Carlisle d’abord, où ses parents s’étaient établis, puis au Séminaire de Gaspé. Il avait une longueur d’avance sur la plupart de ses collègues étudiants grâce à la curiosité intellectuelle de ses parents, et de la bibliothèque de la maison familiale. Il n’était pas un ange à l’école. Jeune, il lui est arrivé de mépriser un étudiant moins doué, ou d’un autre l’ayant supplanté comme premier de classe. Il avait probablement causé la calvitie de deux ou trois de ses professeurs de Gaspé.
Il finissait toutefois par corriger la plupart de ses travers. Il a découvert la radio à 15 ans, sur les ondes de CHNC, où il lisait les bulletins de nouvelles, souvent après avoir traduit les dépêches anglaises.
Un choc
Après la mort de son père et idole, Dominique, en 1937, sa mère déménage les enfants à Québec en 1938. Le jeune René devient alors passablement moins studieux, au point d’être expulsé d’un collège avant d’être rescapé par
le Séminaire de Québec. Il passe au droit à l’Université Laval, droit qu’il ne termine pas, notamment parce qu’il retrouve un micro à Québec.
Adulte, il reste petit de taille, à 1 mètre 60. Il fume beaucoup. Il porte souvent un complet un peu chiffonné et son tabagisme dissipe vite toute fragrance de lavande qui aurait pu s’en dégager. Il court après les femmes.
Le contact avec l’anglais, pratiquement inévitable entre 1922 et 1938 à New Carlisle ou Gaspé, l’aidera sur plus d’un plan, notamment pour situer la place des dominants et des dominés au Québec d’alors, et à se tailler une place comme journaliste au Bureau de l’information de guerre des États-Unis en 1944.
Posté en Angleterre, ces fonctions lui feront ensuite voir les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale en Europe. Elles changeront sa vie.
À son retour, il retourne à la radio. À partir de son entrée à Radio-Canada en 1945, il deviendra vite une vedette. Sa feuille de route comme annonceur, journaliste et réalisateur donne le tournis, tellement elle est éloquente.
Pragmatique et sentant qu’il ne peut changer les choses à Radio-Canada pour améliorer le sort de ce qu’on appelait alors les « Canadiens français », il passe à la politique en 1960 pour devenir le pivot du Parti libéral du Québec, où sa crédibilité gagnée comme journaliste le rend plus populaire que le premier ministre Jean Lesage.
La nationalisation de l’électricité, l’amélioration des redevances payées par les compagnies exploitant les richesses naturelles du Québec et du sort des travailleurs de ces firmes font notamment partie de son bilan libéral de 1960 à 1966.
Voulant aller plus loin que Jean Lesage en matière d’autonomie québécoise, il rompt avec les libéraux pour éventuellement fonder le Parti québécois en 1968. Il est fortement déçu par les résultats électoraux de 1970 et 1973, mais l’appui au PQ grimpe de 23 % à 30 % entre ces scrutins.
La réélection de Robert Bourassa en 1973 avec 102 députés sur 110 porte un second dur coup à René Lévesque. Second, parce que l’élection avait été déclenchée de façon anticipée pour profiter de l’insatisfaction d’une frange des membres du PQ à son endroit.
Le Parti libéral s’enlise toutefois dans les ennuis entre 1973 et 1976. Le Parti québécois gagne le scrutin de novembre 1976. La fièvre des débats constitutionnels sur la souveraineté entre 1976 et 1980 fait souvent oublier les avancées remarquables réalisées lors de ce mandat.
Le PQ adopte des réformes sur le financement des partis politiques, la langue française, l’assurance automobile, la consultation populaire, la protection du consommateur, l’abolition des clubs de pêche privés, la protection du territoire agricole, le réaménagement des municipalités régionales de comté, la fiscalité municipale, l’interdiction d’embaucher des briseurs de grève, le régime d’épargne-action et l’aide aux entreprises. Le Québec négocie aussi l’obtention de plusieurs pouvoirs en immigration.
Le second mandat du PQ est toutefois beaucoup plus ardu. Il est notamment caractérisé par le rapatriement unilatéral de la Constitution canadienne par son rival Pierre Elliot Trudeau et par la perte d’appui des syndicats d’employés de l’État après le reniement de conventions collectives, une conséquence de taux d’intérêt stratosphériques. M. Lévesque adopte aussi le « beau risque » après l’élection du gouvernement conservateur de Brian Mulroney, qui veut intégrer le Québec dans la Constitution.
On ne brosse ici qu’un tableau fort incomplet de la carrière de René Lévesque. Faut-il se surprendre qu’un homme profondément usé annonce son départ en juin 1985, usé par les attentes à son endroit, par ses propres rêves brisés, par un mode de vie loin d’être axé sur la santé?
Comment a-t-il pu, surtout quand il était au pouvoir, constituer un tel centre d’attention, pour ceux qui l’aimaient comme pour ceux qui le détestaient?
Ceux qui l’aimaient ou qui le respectaient s’ennuient de son extraordinaire éloquence. Son intelligence des mots, tant dans l’écrit qu’à l’oral, surprend encore aujourd’hui, notre époque étant largement caractérisée par les phrases vides de sens et par le français déficient de trop de politiciens.
Les opposants à ses politiques, lors de son passage au Parti libéral ou au Parti québécois, l’ont craint parce qu’ils le savaient doté d’un argumentaire incisif, réfléchi et dévastateur.
Lors des funérailles de René Lévesque en novembre 1987, Maurice Bellemare, ex-chef de l’Union nationale et fougueux adversaire du Parti québécois, résumait le fond de la pensée de bien du monde en disant, les yeux rougis, qu’il avait « bien braillé » en apprenant son décès. Il ajoutait qu’il « faudrait aller arracher des pages des discours des débats » pour effacer tout ce qui s’était dit d’irrespectueux à l’endroit de l’ex-premier ministre.
Des gens l’ont probablement aimé autant que d’autres l’ont détesté parce qu’il incarnait souvent un paradoxe, comme eux. Il a été une vedette du Parti libéral, puis du Parti québécois, un nom qu’il n’aimait pas. Il croyait à la prédominance du français au Québec mais il aurait souhaité que la situation de la langue évolue sans légiférer.
Il aurait aussi voulu que les immigrants choisissent d’emblée le français en arrivant au Québec, mais la tradition était tout autre, ce qui a aussi pavé la voie à la négociation d’ententes avec Ottawa. Souverainiste, il s’est néanmoins laissé tenter par le beau risque. Les gens l’appelaient « René », ce que très peu de péquistes faisaient à son endroit. Il vouvoyait d’ailleurs à peu près tout le monde.
Partisans et adversaires ont applaudi le passage de sa dépouille, sur la route et dans les rues entre Montréal et Québec en 1987, un fait rare. Lors de sondages, il obtient plus d’appréciation de ceux qui se souviennent de lui, depuis son décès que de son vivant.
Pour comprendre le Québec d’aujourd’hui, il faut nécessairement le lire, lire à son sujet et l’écouter, puisque la technologie le permet. La meilleure leçon d’histoire pour quiconque se sent largué consiste à se renseigner sur la vie de René Lévesque.
Félix Leclerc a dit qu’il fait partie de la courte liste des libérateurs de peuples. C’est vrai. La meilleure façon de souligner les 100 ans de René Lévesque, c’est d’en apprendre davantage à son sujet.
Le 8 avril, la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, a présenté quelques détails au sujet du projet d’Espace bleu pour la Gaspésie à Percé, notamment qu’il coûterait 20,8 millions de dollars (M $), un montant dont l’ampleur avait été mentionnée au cours de l’été 2021 dans la Gazette officielle du Québec.
La villa Frederick-James, déplacée au cours des derniers mois de l’endroit qu’elle occupait depuis sa construction en 1887, sera déposée à 19 mètres de son emplacement original. L’interprétation sera située dans un espace souterrain, à concevoir, à creuser et à aménager. L’endroit rendra hommage à des bâtisseurs ayant marqué l’histoire de la Gaspésie, comme l’ex-premier ministre du Québec, René Lévesque, sans théoriquement dupliquer ce qui est présenté ailleurs, comme l’attraction portant son nom à New Carlisle. Des secteurs d’activités y seront aussi présentés.
S’il est rassurant de voir que le souvenir de certains bâtisseurs de la région sera pérennisé, plusieurs éléments caractérisant l’Espace bleu accrochent.
Le montant investi arrive en tête. Pensons-y: 20,8 M $ ! Même en tenant compte de l’inflation, jamais une telle somme n’a été investie dans un lieu culturel de la région. Il convenait de ne pas dénaturer le splendide cap Canon, un emblème important du paysage de Percé, mais devait-on y investir ce montant record, alors qu’à un jet de pierre comme à quelques dizaines de kilomètres, un lieu culturel joint les deux bouts de peine et de misère, alors qu’un autre symbole important s’enfonce dans la mer?
À un jet de pierre, une poignée de bénévoles menée par Jean-Louis Lebreux tient à bout de bras le musée Le Chafaud depuis près de 40 ans. Cet établissement a notamment présenté des expositions d’artistes renommés comme Jean-Paul Riopelle et André Breton, avec un budget annuel de 20 000 $! Avec un centième du budget d’établissement et un dixième du budget annuel d’exploitation qui sera conféré à la Villa Frederick-James, le Chafaud ferait davantage de petits miracles.
À 45 kilomètres, sur la plage de Chandler, le Château Dubuc, l’un des derniers vestiges de l’ère industrielle de Chandler, s’enfonce dans le sable et se fait gruger par la mer, alors que les efforts déployés par les différents protagonistes du dossier l’auraient déjà sauvé s’ils avaient été alignés dans la même direction, avec deux sous de leadership.
De 1913 à 1999, Chandler a vécu au rythme des pâtes et papiers. Propriétaire de l’usine qui allait plus tard devenir la papeterie Gaspésia, l’homme d’affaires Julien-Édouard-Alfred Dubuc y a fait ériger, en 1916, la Villa Marie-sur-Mer, son nom officiel, que la population locale a rebaptisé le Château Dubuc.
Il ne reste plus grands vestiges de ce qui a animé l’économie d’une grande partie de la région pendant 86 ans. Le Château Dubuc constitue le plus éloquent de ces vestiges. Bien que les gens de Chandler aient souffert passablement entre 1999, année de fermeture définitive de la papeterie
Gaspésia, et récemment, la diversification économique ayant mis une bonne vingtaine d’années à s’affirmer, oublier le passé forestier n’alimentera pas la fierté locale.
Le Château Dubuc est un important symbole d’un passé dont la population locale peut être fière. Sa sauvegarde contre toute attente pourrait aussi stimuler cette fierté, pour peu que l’État québécois, la MRC du Rocher-Percé, la Ville de Chandler et le nécessaire comité local arriveraient à travailler ensemble. Dans une ville qui cherche à se doter d’une vocation touristique, ce sauvetage pourrait constituer tout un tremplin. Autrement, les Gaspésiens auront à vivre avec les nombreuses photos d’un château dévoré plus ou moins tranquillement par la mer. Le gouvernement Legault veut-il distiller de la fierté ou de l’embarras?
Revenons aux 20,8 M $ de la Villa Frederick-James. Admettons que le déménagement coûte 1 M $, et que la réfection de la maison s’établisse à 2 M $, ce qui semble amplement suffisant à vue de nez, comment justifier presque 18 M $ dans l’aménagement de ce qu’il est convenu d’appeler un bunker?
Célébrer la fierté, la raison d’être des Espaces bleus, est louable quand cette action ne laisse pas dans son sillage des parents pauvres et des oubliés.
Célébrer la fierté ne doit pas occulter les moins bons coups de l’histoire d’une société. François Legault rejoint certes beaucoup de Québécois avec l’accent placé sur la fierté en cette année électorale, mais si les moyens considérables canalisés dans les Espaces bleus effacent des passages moins glorieux de notre histoire, passages qui risquent de rebondir éventuellement, cette fierté risque de s’étioler considérablement.
François Legault n’occupera pas éternellement les fonctions de premier ministre. Un de ses successeurs pourrait décider de sabrer dans les Espaces bleus ou dans la culture en général. C’est là que les 20,8 M $ consacrés à un seul projet, sans compter ses frais de fonctionnement, pourraient servir à nourrir les regrets plutôt que la fierté.
La consultation des instances régionales a fait cruellement défaut dans la réflexion de M. Legault et dans les premières étapes de développement du concept d’Espaces bleus. Un certain rattrapage a pris forme en vertu de la nomination d’un comité régional de 19 personnes appelées à participer à la détermination du contenu. Ce comité est appelé à éviter la redondance avec le contenu des musées et lieux d’interprétation existants, à s’assurer que la Villa Frederick-James soit complémentaire.
Et si les gens de la région avaient davantage eu leur mot à dire dans le concept d’Espace bleu, en partant d’une participation initiale à l’élaboration de l’attraction, ou dans la décision d’y aller avec un concept géographiquement éclaté, ou dans une optique où une partie de l’enveloppe de 20,8 M $ aurait pu appuyer des initiatives nécessitant une aide urgente, comme le Château Dubuc, ou la naissance d’un musée dans un secteur qui n’en compte qu’un, comme la Haute-Gaspésie?
Dans tout domaine d’activité humaine, il arrive fréquemment que deux visions s’affrontent. Le tourisme culturel, puisque c’est de ça dont il s’agit avec les Espaces bleus, s’inscrit dans cette mouvance. Des gens favorisent l’émergence de lieux majeurs de diffusion de l’histoire et de la culture, et c’est manifestement le cas de François Legault, tandis que d’autres militent pour des actions géographiquement réparties sur le territoire, ce qui est souvent décrit comme du saupoudrage.
Il est clair que les secteurs touristique et culturel de la Gaspésie s’en tireraient mieux si, en plus de sauver la Villa Frederick-James, l’État québécois s’était aussi servi des 20,8 M $ pour sortir le Château Dubuc de son enlisement, pour donner au Chafaud la visibilité qu’il mérite et pour appuyer les bénévoles du Phare de La Martre, par exemple, en y fondant un musée dignement financé.
On ne pourra pas sauver tous les bâtiments historiques de la Gaspésie et du Québec. Mais si on consacre l’essentiel d’une somme de 20,8 M $ à un bunker souterrain, comment peut-on justifier l’immobilisme de l’État québécois dans des bâtiments bien visibles en contexte de déficit patrimonial régional et national? Les prochaines semaines menant à la campagne électorale constitueront une excellente période pour poser la question aux représentants du gouvernement Legault.
Sept ans après la disparition de la Conférence régionale des élus, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine gagneraient immensément à compter de nouveau sur un organisme de concertation et de planification du développement social et économique.
L’absence d’une telle entité se fait cruellement sentir dans les secteurs où les enjeux régionaux stagnent à Québec et parfois à Ottawa, comme le manque de places en garderie, la pénurie de logements, les multiples lacunes en transport de même que l’évaluation des projets bénéficiant d’un appui gouvernemental largement insuffisant, ceux du programme FARR, le Fonds d’aide au rayonnement des régions.
Qu’elle se soit nommée Conseil régional de concertation et de développement (CRCD), ou Conférence régionale des élus (CRÉ), cette instance jouait un rôle utile, bien que parfois ingrat; elle prêtait flanc à la critique en se mêlant de presque tout.
Nous oublions parfois que la CRÉ a planifié et participé à l’instauration du Réseau collectif de communications électroniques et d’outils de gestion, de la Société du chemin de fer de la Gaspésie, de la Régie intermunicipale de l’énergie ainsi que de la Régie intermunicipale de transport de la Gaspésie et des Îles (RéGIM).
Le Réseau collectif a été déterminant dans l’arrivée de l’Internet à haute vitesse dans la région. La Gaspésie aurait par ailleurs perdu une bonne partie de son réseau ferroviaire entre Matapédia et Gaspé n’eût été de la CRÉ pour coordonner les démarches assurant le financement de cette acquisition.
La Régie intermunicipale de l’énergie joue le rôle de chef d’orchestre au sein des municipalités de la région ayant choisi de posséder une partie des parcs éoliens installés dans la péninsule, dans l’archipel, de même qu’au Bas-Saint-Laurent, en vertu d’une entente avec nos voisins à l’ouest. Entre 2019 et 2021, cette régie a globalement redistribué entre 4 et 6 millions de dollars (M$) par an aux municipalités participantes.
Avant la pandémie, la RéGIM transportait plus de 100 000 personnes par an, afin que les gens sans voiture, ou désireux de se laisser conduire au travail ou pour faire leurs courses, puissent se déplacer sans souci.
Un remplaçant débordé
La Table des préfets s’exprime sur les enjeux régionaux comme la pénurie de logements, de places en services de garde et la faiblesse de nos moyens de transport, mais ces soubresauts manquent de vigueur et de profondeur.
D’une part, cette table travaille avec des moyens très limités comparativement à ceux de la CRÉ lors des bonnes années, alors que le budget annuel se situait à environ 13 M$. Ce budget permettait de faire de la recherche, de documenter les enjeux avant d’exprimer un avis ou une revendication. La taille des municipalités régionales de comté (MRC) et des municipalités de la région ne leur donne pas souvent les moyens d’étoffer l’argumentaire des maires et des préfets.
On l’a vu récemment en transport aérien; le pouvoir municipal ne déploie pas la vigueur nécessaire pour faire bouger les choses. L’imminence d’une campagne électorale québécoise devrait constituer une occasion déterminante pour revendiquer obstinément les changements nécessaires dans cet enjeu, comme dans le logement, les services de garde et l’environnement.
Pourtant, le ton est mièvre. Trop de maires et de préfets protègent leurs revendications locales sans risquer de déplaire au gouvernement. Considérant la forte position dans laquelle se trouve la Coalition avenir Québec, si on se fie aux sondages, qui osera défier une formation ayant bien des chances d’exercer le pouvoir entre 2022 et 2026?
Ici, l’absence d’un organisme pan-régional, comptant sa part de personnes non-élues et un budget récurrent, se fait sentir.
En 2014, lors d’une poussée subite d’austérité, le gouvernement libéral de Philippe Couillard a fait table rase dans les organismes de développement régional pour épargner entre 75 et 100 M$ par an à la grandeur du Québec. L’ignoble loi 28 a aussi rebattu les cartes afin d’avantager la métropole et la capitale en matière de financement municipal.
Ne croyant pas à une planification coordonnée régionalement, le régime Couillard a tout misé sur les élus municipaux, comme s’ils étaient les seuls dépositaires du savoir économique et social. Les MRC sont devenues les interlocutrices privilégiées de l’État québécois, qui a laissé des miettes pour des projets pan-gaspésiens et madelinots. Imaginez : lors de la première année du programme FARR, la région disposait de 1,66 M$, une somme anémique, pour des initiatives dépassant l’envergure d’une MRC!
En divisant pour régner, le gouvernement libéral a affaibli le pouvoir régional, donc la capacité de nos meneurs socioéconomiques de revendiquer des projets et des orientations essentielles à la progression de leur population. Si on remonte aux vieux conseils régionaux de développement, les CRD, ancêtres des CRCD, ce sont 45 ans de travail de cohésion et d’atténuation de guerres de clochers qui ont volé en éclats.
Le temps
Le facteur temps, une source d’impatience quand ça va mal dans une région, a souvent joué contre les instances régionales. Quand la situation est devenue angoissante, comme c’est arrivé entre le moratoire sur la morue en 1993 et la fermeture de la cartonnerie Smurfit-Stone en 2005, l’action ne vient jamais assez rapidement.
C’est notamment ce qui a mené en 2000 à la création de l’Action des patriotes gaspésiens, un mouvement populaire ayant exprimé de fortes critiques à l’endroit du CRCD et de la CRÉ, soupçonnés de pelleter des nuages. Dans les faits, les revendications des deux courants disaient essentiellement la même chose, mais avec un discours différent : il était urgent d’appuyer la Gaspésie!
La CAQ n’a rien fait pour refonder une instance régionale. Les CRCD et les CRÉ ont souvent représenté des cailloux dans le soulier de l’État, soulignant ses lacunes et jouissant d’un statut de gouvernement régional. Sauf que si le but de l’État consiste à renforcer le Québec, il devrait accepter les éléments susceptibles de stimuler les régions, comme les villes. L’histoire des dernières années démontre toutefois que les mandarins du pouvoir ne semblent vraiment pas unanimes sur cette question.
Si on relance une instance pan-régionale de développement, quelle forme doit-elle prendre et combien de personnes doivent y siéger? Peuton démarrer avec un groupe ayant réfléchi à la nécessité d’un tel organisme, comme Solidarité Gaspésie?
Entre les années 1987 et 2004, le Conseil régional de concertation et de développement, le CRCD, fonctionnait avec une cinquantaine de participants, un nombre irritant certains observateurs jugeant cette taille trop lourde sur le plan décisionnel.
Quand le gouvernement de Jean Charest a modifié les CRCD pour en faire les conférences régionales des élus, banalisant d’emblée la « société civile », les représentants d’organismes ou de secteurs d’activités ne fonctionnant pas en mode électoral, plusieurs voix se sont élevées, avec raison. Il restait moins de 20 personnes autour de la table. Le gouvernement libéral instaurait alors ce modèle conférant bien trop d’importance aux élus municipaux et québécois, modèle accentué par Philippe Couillard.
Plus tard, quelques ajustements plutôt cosmétiques ont accordé un peu plus de place à la société civile, mais pas suffisamment. Relancer une instance de développement régional ne soulève pas les passions. La Gaspésie et les Îles traversent une période stimulante, marquée par une hausse du solde migratoire et par une forte disponibilité d’emplois intéressants.
On oublie que cette embellie découle largement d’orientations prises il y a 15, 20 ou 25 ans, alors que plusieurs organismes de développement veillaient au grain. Qui planifie les orientations de 2030 ou 2040, pour que la région demeure attrayante et bien alignée sur les futures réalités?
C’est incontestablement le temps d’y voir.
Quand les journalistes ou d’autres politiciens lui demandent si l’État accepterait de recréer une société publique pour améliorer les services aériens intérieurs au Québec, le premier ministre François Legault répond illico qu’il n’en est pas question. « J’ai déjà joué dans ce film-là », dit-il.
Le premier ministre fait référence à son court passage à Québecair au milieu des années 1980, alors que cette société, qui était passée du secteur privé au domaine public durant la terrible récession de 1981, était sur le point d’être démantelée.
Donc, il a joué dans la fin du film de Québecair pour en retirer les meilleurs éléments afin de fonder Air Transat, un succès financier sous sa gouverne.
Comme cela arrive trop souvent, François Legault ne donne pas dans la nuance. Si, selon lui, Québecair a été une faillite vers la fin, il faut nécessairement exclure pour toujours l’émergence d’une société aérienne sous contrôle étatique, que cette société exploite ou pas des liaisons utiles, ou qu’elle le fasse en collaboration avec des associés privés. Dans le modèle Legault, que 36 ans aient passé et que le taux d’intérêt soit infiniment plus bas que les 21 % de 1981 ne justifient pas une réévaluation.
Si le premier ministre est réfractaire à tout ce qui est supposément bancal, il devrait changer un modèle qui ne fonctionne vraiment pas dans le rail. Il s’agit de la façon dont Transports Québec et la Société québécoise des infrastructures tentent d’assurer la réfection de la voie ferrée entre Matapédia et Gaspé, plus précisément entre Caplan et Gaspé.
Le surplace ayant caractérisé la planification de ces travaux de réfection depuis juin 2020 est inacceptable. Pas un seul appel d’offres n’a été publié au cours des 20 derniers mois pour amorcer l’amélioration des éléments jugés prioritaires sur le tronçon depuis 15 ans, les ponts.
Vingt mois! On ne parle pas de concevoir un nouveau modèle de navette spatiale; on parle de réparer des ponts d’acier ou de les remplacer. Ces ponts ont été étudiés plusieurs fois depuis 15 ans.
Le 5 février, la direction ferroviaire de Transports Québec a de nouveau démontré son ineptie abyssale en reportant de deux ans la réouverture du tronçon Caplan-Port-Daniel, invoquant des travaux plus complexes que prévu, et l’érosion, un facteur pourtant mineur entre ces deux points.
Le 5 mai 2022 marquera le cinquième « anniversaire » de l’annonce par le gouvernement libéral de Philippe Couillard du choix de réparer la voie ferrée jusqu’à Gaspé. L’enveloppe dédiée à cette opération se chiffrait alors à
100 millions de dollars (M$). Le 26 août 2019, le gouvernement fédéral y a ajouté 45,8 M$. En février 2020, le gouvernement québécois de François Legault en a remis, pour 135 M$, ce qui portait le montant disponible à 280,8 M$.
Presque cinq ans plus tard, 100 M$ ont été investis. C’est 35,6 % de la somme disponible. C’est très peu, considérant l’ampleur du mandat et le supposé potentiel de réalisation du Société québécoise des infrastructures, aussi appelé le Bureau des grands projets.
C’est peu, considérant qu’à Montréal, depuis septembre 2017, le Réseau express métropolitain (REM) a bénéficié d’investissements qui dépasseront plus de 7 milliards de dollars lorsque la phase 1 sera complétée cette année. On a ainsi eu le temps de concevoir un projet neuf, annoncé plus tard, alors qu’en Gaspésie, il suffit d’améliorer un réseau existant!
Bref, on aura investi 70 fois plus d’argent en moins de temps dans la métropole, malgré qu’il s’agisse d’un projet controversé, alors qu’on se traîne les pieds en Gaspésie, où l’utilité du rail est indéniable et urgente. Le train de passagers de Via Rail est suspendu depuis septembre 2013 et il n’a pas roulé à l’est de New Carlisle depuis 10 ans!
La réfection du rail gaspésien n’a rien d’un grand projet. Elle est constituée d’une suite d’initiatives de petites et de moyennes tailles. On passe de « corvées » de quelques dizaines de milliers de dollars à des remplacements de ponts de moins de 25 M$, comme il s’en fait des dizaines par an sur les routes ou les voies ferrées du Québec. Quelqu’un peut-il nous expliquer pourquoi la présence du Société québécoise des infrastructures (SQI) est nécessaire?
Cette ineptie donne le tournis. En dépit des 100 M$ investis depuis 2017 par Transports Québec, la Société du chemin de fer de la Gaspésie, l’exploitant des trains de marchandises, n’a pas gagné un seul mètre de voie ferrée de plus à exploiter en cinq ans! Elle est toujours cantonnée entre Matapédia et Caplan, alors que ses deux plus gros clients, LM Wind Power de Gaspé et Votorantim Cimentos, le nouveau nom de la cimenterie de Port-Daniel, sont localisés dans le secteur ferroviaire mis en dormance en 2015 par le gouvernement Couillard.
Cette situation oblige les deux entreprises et leurs clients à avaler des coûts de camionnage évitables. Le ciment et les pales coûteraient bien moins cher à expédier vers les clients si le rail était déjà rouvert à Port-Daniel et à Gaspé. L’inefficacité nuit à leur capacité concurrentielle.
Où voit-on l’urgence d’agir de Transports Québec et de la SQI? La réfection du chemin de fer gaspésien serait déjà terminée si le gouvernement québécois avait décidé, dès 2017 ou avant, de déléguer les travaux à la direction régionale du ministère en Gaspésie et au Bas-Saint-Laurent pour les ouvrages majeurs, et à la Société du chemin de fer de la Gaspésie pour les plus petits mandats.
La division ferroviaire de Transports Québec dans la capitale était constituée d’une très petite équipe en 2017, une équipe sans les compétences pour mener à terme une telle réfection. Le taux de roulement du personnel la rend aussi inefficace aujourd’hui. Même si ça peut sembler paradoxal, la division régionale de Transports Québec pourrait mener ces travaux, intégrer les 280,8 M$ à ses budgets annuels, qui dépassent nettement cette somme. Les compétences techniques sont bien plus considérables dans les bureaux régionaux que dans les officines de Québec et de Montréal.
Jamais la SQI n’aurait dû être associé au projet. La Gaspésie reste immensément loin de la capitale quand un projet est pressant. Les gens de la SQI agissent comme s’ils n’avaient aucune idée des enjeux économiques et sociaux du réseau ferroviaire de la région, et ils n’en ont probablement aucune idée! Négligence, indifférence et ignorance règnent en maître.
Si le premier ministre Legault se dit motivé par les résultats, pourquoi tolère-t-il une réfection qui prendra, au rythme actuel, plus d’une décennie, à un coût croissant?
Rien ne justifie 20 mois sans appel d’offres pour les ponts. Quand on demande ce qui se passe au bureau ministériel de Transports Québec, on nous sert une diarrhée statistique sur les traverses de bois remplacées et les tonnes de concassé épandues sur l’ensemble du tronçon. Dans ce « show de boucane », on tente de masquer l’importance d’ouvrir le tronçon d’ouest en est. On agite l’épouvantail de l’érosion côtière, pourtant pas un enjeu à l’ouest de la cimenterie.
Chaque mois fait perdre à la Gaspésie du développement économique et social, sans compter les factures environnementales et de réfection routière découlant du camionnage inutile.
Les entrepreneurs privés ont livré d’avance tous les ponts ferroviaires réparés ou remplacés depuis 2018. Ils ne peuvent toutefois travailler sans appel d’offres.
S’ils considèrent le tronçon gaspésien autant qu’ils le prétendent, les ministres engagés dans cette réfection régleront ses aspects techniques puisque l’argent est là et que les entrepreneurs performent.
François Legault dirige un gouvernement extrêmement centralisé. Dans ce type d’état, les dossiers négligés abondent. Son engagement d’août 2019 à l’effet de rouvrir le tronçon ferroviaire jusqu’à Gaspé en 2025 est réalisable, mais pas dans un modèle calamiteux. Il faudra s’en rappeler lors du scrutin de l’automne 2022 si rien ne bouge rapidement.
En termes de baseball, on dirait que le gouvernement de la Coalition avenir Québec a frappé un coup sûr quand il a décrété qu’il abolira sous peu l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures sur son territoire de juridiction. Ainsi, il sera désormais interdit d’amorcer des travaux pour y trouver du pétrole et du gaz.
Comme la probabilité la plus élevée d’en trouver se situait en Gaspésie, la région est libérée de la menace qui pesait contre la qualité de son environnement.
Il serait exagéré de lier la décision du gouvernement de François Legault à ses seules convictions environnementales, convictions qui restent largement à prouver. Si l’État coupe les vivres réglementaires aux sociétés d’exploration pétrolière, c’est avant tout parce que le Québec ne recèle pas de grands gisements susceptibles d’être rentables.
La Gaspésie constitue un exemple éclairant pour illustrer cette réalité. Il y a ici du pétrole léger et facile à raffiner. Il est toutefois situé dans une multitude de petites « poches » souterraines, comme l’ont démontré les travaux exploratoires à Galt, réalisés par Junex, maintenant connue sous le nom de Gaspé Énergies, elle-même subordonnée à Ressources Utica.
Les forages à Haldimand, à Tar Point, à Miguasha, à New Carlisle et à Bourque n’ont pas prouvé l’existence de gisements majeurs. Après 20 ans de recherches, il est temps de tirer un trait et c’est ce que l’État québécois a fait, sans héroïsme environnemental.
Maintenant, faut-il verser des indemnisations aux sociétés pétrolières détenant des permis légaux de forer quand le gouvernement Legault adoptera une loi interdisant l’exploration?
Si le secteur pétrolier s’était conduit de façon responsable et sans bavure au fil des 20 dernières années, on pourrait réfléchir à la pertinence d’indemniser des firmes ayant investi dans un contexte où l’exploration était permise.
Mais l’État québécois ne leur doit rien. Elles ont déjà reçu d’abondants appuis financiers par le biais d’Investissement Québec et de sa filiale Ressources Québec, dans un contexte où certaines de ces compagnies roulaient des épaules, notamment par le biais des tribunaux, pour forer de façon conventionnelle ou par fracturation. Pieridae veut fracturer, dans le secteur de Bourque, près de Murdochville.
Le secteur pétrolier a aussi reçu 62,5 millions de dollars pour se retirer d’Anticosti. Le ministre des Ressources naturelles et ministre responsable de la Gaspésie, Jonatan Julien, s’interroge sur la pertinence de l’indemniser. Pourtant, certaines de ces firmes poursuivent l’État québécois afin de modifier l’interprétation de règlements protégeant les sources d’eau.
Nous ne devons rien à une industrie qui, à l’échelle internationale, a fonctionné par collusion, manoeuvres louches, mensonges, chantage et manipulation depuis sa naissance.
Le gouvernement québécois se sert notamment de cet interdit d’exploration pour montrer son côté « vert ». Il s’agit toutefois d’un vert bien pâle. Le vrai test écologique du gouvernement Legault se situe devant lui, pas derrière. Le troisième lien, ce tunnel insensé projeté entre Lévis et Québec, de même qu’une gestion forestière déficiente, constituent deux des volets les plus préoccupants à l’horizon.
Alors que le projet de tunnel finira probablement par s’éteindre, l’urgence sévit dans le secteur forestier. Le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, exprime des intentions inquiétantes et il multiplie les décisions douteuses.
En 2019, il a dit souhaiter que l’industrie forestière québécoise double sa production de bois. Il a drapé cette intention dans une déclaration supposément rassurante pour l’environnement, à l’effet qu’il se planterait davantage d’arbres. L’hypothèse « scientifique » derrière cette déclaration ne tient pourtant pas la route.
Il faut certes continuer à planter des arbres dans des secteurs appauvris, mais il convient surtout de mieux protéger des forêts matures et des forêts anciennes, puisqu’un gros arbre emmagasine bien plus de carbone que des arbres fraîchement plantés. C’est de la géométrie de base.
Au début de 2021, le ministre Dufour a d’autre part mis sur la glace la protection de 82 écosystèmes forestiers jugés primordiaux pour la biodiversité. Il a livré plusieurs de ces écosystèmes à l’industrie, bien qu’il soit revenu sur sa décision quant à la forêt de la rivière Péribonka.
Cette obsession commerciale éclabousse au passage une partie des forêts anciennes de la ZEC des Anses, tout près de Chandler. Cet écosystème n’apparaissait nulle part dans l’ensemble des lieux à protéger par le ministère des Forêts de la Faune et des Parcs. Il a fallu une intervention citoyenne pour qu’il soit au moins soumis à une étude menée par des biologistes. Sans cette mobilisation, les routes forestières seraient déjà construites et les premiers arbres seraient sur le point d’être abattus.
Il existe combien d’exemples similaires à celui de la ZEC des Anses en Gaspésie et au Québec? Quelqu’un réalise-t-il, à la division « Forêts » du ministère, que l’ensemble de ces écosystèmes représente une surface infime du potentiel ligneux québécois?
Comme l’indiquait l’enseignant Pierre- Luc Arsenault dans l’édition de septembre de GRAFFICI, ce qui est arrivé au cours des dernières années au troupeau de caribous de la Gaspésie est un retentissant aveu d’échec de gestion forestière et faunique.
Pourtant, le ministre Dufour a apparemment repoussé à 2024 la stratégie de protection du caribou devant initialement être dévoilée avant la fin de 2021, alors que l’espèce décline rapidement! Il ne reste que 40 caribous forestiers en Gaspésie.
Bien des scientifiques déplorent que la division « Forêts » du ministère y domine outrageusement les divisions « Faune et Parcs ». Ce report vient confirmer les craintes des chercheurs.
Comme l’indique depuis quelques années le chercheur Martin-Hugues Saint-Laurent de l’Université du Québec à Rimouski, le temps était à l’action et au leadership politique pour le caribou, et le ministre a décidé d’attendre, sans
doute pour ménager l’industrie forestière.
Au lieu d’agir avec courage, Pierre Dufour a choisi un report qui mènera inévitablement à une confrontation entre l’industrie forestière et les protecteurs de la biodiversité. Il y aura probablement un perdant, et il y a fort à parier
qu’il s’agira de la faune. Le report la fragilise déjà.
Le ministre gonfle le torse en rappelant qu’il instaure un programme de protection des femelles en gestation par le biais de l’aménagement d’enclos. C’est un détour politique minable vis-à-vis le véritable enjeu qui consiste à restaurer l’habitat du caribou.
Ce cervidé a besoin de lichens pour se nourrir et procréer. Ces lichens poussent dans des forêts matures. Or, les 50 dernières années de gestion forestière au Québec ont été orientées en fonction de rajeunir les peuplements d’arbres
et tout indique que la stratégie perdurera. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec semble penser qu’un bon arbre est un arbre mort, scié sur quatre côtés, et classé en paquets avec ses congénères pour expédition vers les États-Unis. Depuis 1980, la productivité forestière a chuté de 20% pour une aire donnée au Québec.
Si nous perdons le caribou forestier, il y aura un effet domino sur les espèces vivant en symbiose. Si d’autres forêts anciennes disparaissent, nous perdrons tous les connaissances caractérisant leurs milieux particuliers. Les chercheurs ont à peine effleuré le savoir que ces surfaces recèlent, comme le soulignait en septembre à GRAFFICI le professeur Yvan Gagnon, de Gaspé.
La pandémie devrait nous avoir appris que l’empiètement sans subtilité dans des écosystèmes naturels mène à des catastrophes et que la gestion faunique requiert un minimum de doigté.
Le ministre Pierre Dufour saura-t-il écouter la science et la saine logique?
Jean Charest voulait être reconnu comme l’un des grands premiers ministres de l’histoire du Québec, au point de s’autoproclamer l’un d’eux! Philippe Couillard voulait qu’on se souvienne de lui comme le sauveur d’un Québec en supposée déroute des finances publiques.
Il est aussi permis de penser que M. Couillard voudra qu’on se souvienne de lui pour le REM, le Réseau express métropolitain. Pauline Marois voulait doter le Québec d’une charte de la laïcité à tel point qu’elle n’a vu qu’un nombre, un appui public d’environ 65 à 70 %, oubliant que seulement 6 % des Québécois considéraient qu’il s’agissait d’un enjeu important.
Dans le cas de François Legault, les Espaces bleus pourraient bien constituer, selon sa perception, l’une de ses signatures, quand son nom sera mentionné dans les livres d’histoire. Le premier ministre veut des lieux où l’on célébrera la fierté québécoise, où l’on présentera des personnages ayant marqué l’histoire, ou des secteurs d’activités, comme l’aluminium au Saguenay, symbolisant chaque région.
Toutefois, l’impérialisme culturel caractérisant la façon avec laquelle ces Espaces bleus sont imposés aux 17 régions du Québec est navrant. Il fait fi de toute consultation et de concertation dans ces régions.
Ainsi, le premier ministre et sa garde rapprochée ont demandé au ministère de la Culture de former une équipe « secrète » à qui incombait depuis deux ans la préparation des Espaces bleus, pour développer le concept d’édifices patrimoniaux, avec cet aspect muséal destiné à mettre en valeur des éléments auxquels les Québécois peuvent s’identifier.
Cette équipe discrète travaillait en marge des autres activités du ministère de la Culture, dans des locaux séparés. En février, des fuites ont mené au dévoilement des premiers éléments projetés pour les Espaces bleus.
Les membres de la Société des musées québécois ont été très surpris et déçus par le concept, en raison du manque total de transparence, d’échange et de consultation ayant caractérisé la démarche.
Tout a été décidé derrière des portes closes. On parle d’un budget de 259 millions de dollars (M$) pour implanter les Espaces bleus.
L’exemple de la Gaspésie, l’un des trois premiers Espaces bleus connus, avec ceux de Québec et du Saguenay, illustre bien cet impérialisme culturel. Dans la Gazette officielle du Québec, en août, les Gaspésiens ont appris, avec le concours de Radio-Canada, que c’est la Villa Frederick-James de Percé qui serait l’Espace bleu régional.
Ce manque de consultation et de transparence crée des grandes inquiétudes au sein des musées québécois, dont les gestionnaires des musées de la Gaspésie, de même que ceux du réseau des 15 musées scientifiques du Québec. Il est pour le moins troublant de constater que ces musées scientifiques avaient déjà déposé un concept de musée national réparti dans 15 régions. C’est ce concept qui est repris par le gouvernement Legault, avec comme dénominateur commun la … fierté!
La stratégie de François Legault et de son entourage est assez habile, sur le plan politique. Qui critiquera, sans passer pour un pisse vinaigre, une initiative culturelle de 259 M$, couvrant les 17 régions administratives du Québec, et qui moussera des sujets rassembleurs et sources de fierté? Il y a des gens qui en feront un lieu de pèlerinage ou qui entreprendront les visites comme on fait le tour des microbrasseries, avec la tournée des Espaces bleus comme thème.
En Gaspésie, la sauvegarde de la Villa Frederick-James s’imposait. Personne ne s’y oppose. Aurait-on pu faire différemment? Bien sûr, puisque la Ville de Percé coordonnait déjà un projet pour y mettre l’art en valeur. Comment, dans le contexte dicté par François Legault, rassurer des personnes comme Jean- Louis Lebreux qui tient, à force de poignets et depuis des décennies, Le Chafaud, un musée de Percé consacré aux arts visuels, musée situé à deux pas de la Villa?
Les moyens employés par l’État québécois sont profondément inquiétants pour les gestionnaires des musées existants, ceux qui ont mis des années à obtenir un financement convenable en dépit de performances annuelles meilleures que bien des musées urbains. On peut penser à Exploramer, à Sainte-Anne-des-Monts. Ce financement, parfois encore insuffisant, sera-t-il consolidé ou amélioré, si le besoin se manifeste?
Le gouvernement Legault se targue d’être un gouvernement décentralisateur, favorable aux régions. Pourtant, avec ses Espaces bleus, il impose un colonialisme des années 1950. Le gouvernement créera un réseau à connotation muséale, en disant aux gens des régions ce qu’on mettra dedans, ce qui est supposé les rendre fiers et en désignant un valet pour le gérer.
Si, dans l’Espace bleu, on parle de René Lévesque ou de Mary Travers, dite La Bolduc, on bafouera la cohérence entre musées en créant des doublons avec le Musée de la Gaspésie et l’Espace René-Lévesque.
N’y aurait-il pas eu moyen de consulter les acteurs culturels de la Gaspésie au sujet de la pertinence de déployer selon leur jugement les 12 ou 15 M$ qui échoueront ici pour l’Espace bleu? On arrive à cette somme en soustrayant de 259 M$ les frais de démarrage initiaux du réseau, autour de 48 M$, et en divisant le solde par 17 régions.
N’y aurait-il pas eu moyen de renforcer la Haute-Gaspésie, qui ne compte qu’un musée, Exploramer? Le phare de La Martre, doté d’une collection remarquable, et soutenu par des bénévoles depuis 35 ans, aurait pu devenir ce second musée.
Et si la région avait décidé de créer des Espaces bleus, en fonction de la sauvegarde d’un ensemble restreint de bâtiments patrimoniaux?
Rares sont les projets régionaux, poussés sans concertation, dans un secteur aussi dynamique que le milieu culturel gaspésien, qui donnent des résultats satisfaisants.
Il est toujours risqué de solliciter d’avance les rédacteurs de livres d’histoire. Il est mieux pour les premiers ministres de se concentrer sur le service public. S’ils se consacrent aux missions les plus urgentes et aux visions les mieux éclairées, les historiens retiendront sans doute ce travail.
Qui croit vraiment que Jean Charest appartient aux grands premiers ministres de l’histoire du Québec? N’est-il pas davantage mentionné pour avoir balancé aux femmes de ses cabinets les responsabilités les plus ingrates, pour le financement douteux du Parti libéral du Québec (PLQ) et pour un Plan Nord plutôt vide?
Un goût de cendres vient à la bouche de nombreux Québécois, même de ses partisans, quand le nom de Pauline Marois est évoqué, parce qu’elle a exagéré l’importance de sa charte des valeurs et parce qu’elle a déclenché une élection inutile, en mars 2014. Qui est prêt à prédire, sept ans plus tard, un éventuel retour du Parti québécois au pouvoir?
Philippe Couillard a soumis le Québec à une incertitude superflue, entre avril 2014 et le début de 2017, en appliquant des mesures d’austérité qui ont plongé le secteur de la santé, de l’éducation et les régions dans un marasme encore omniprésent, trois ans après sa défaite électorale. Là encore, qui est prêt à prédire l’accession prochaine du PLQ à la tête de l’Assemblée nationale? Le sauveur était-il plutôt un saboteur?
Si les musées québécois devaient souffrir à plus ou moins brève échéance du coup de force des Espaces bleus, et si François Legault continue de rêver aux livres d’histoires plutôt qu’à la primauté du service public, il pourrait bien joindre la compagnie des Charest, Marois et Couillard au rang des premiers ministres dont le bilan est épineux à tracer, dirons-nous poliment.
Il a parfois reconnu ses torts. Le fera-t-il cette fois?
CARLETON-SUR-MER | Quand le Québec
vivait sa dernière fièvre de construction
des grands barrages, entre 2002 et 2012,
les visionnaires de l’époque sommaient le
gouvernement de Bernard Landry et surtout
celui de Jean Charest de remplacer ces
mégaprojets par des campagnes de rénovation
de logements, en visant à mieux les isoler et à
les rendre beaucoup plus efficaces en matière
de consommation d’énergie.
Des experts en réfection résidentielle
écologique avaient calculé qu’en améliorant
des milliers de logements, on épargnerait
presqu’autant d’énergie que la production
d’électricité générée par les nouveaux barrages,
et que ça coûterait passablement moins cher.
Les nouveaux barrages sur les rivières
Eastmain et Romaine ont nécessité environ
14 milliards de dollars en investissement,
plus de cinq fois ce qu’il aurait fallu pour
économiser l’énergie perdue dans les passoires
que constituent tant de maisons et de
logements québécois.
Le principe était et demeure simple :
l’énergie la moins coûteuse, c’est celle qu’on
n’a pas besoin de produire.
Toutefois, les politiciens n’ont pas embarqué
dans un programme massif de rénovation
résidentielle. Il y a parfois eu des campagnes
timides en ce sens, avec des avantages pour
les propriétaires, mais rien ressemblant à un
grand chantier national.
La gloire d’un politicien coupant un ruban
devant un logement rénové de Montréal n’a
manifestement pas rivalisé avec la coupe
du même ruban devant un paysage jadis
grandiose, mais « déviergé » par des années de
« caresses » prodiguées par des bâtisseurs de
barrages.
Le syndrome du castor l’a emporté. Le
Québec a construit d’autres barrages. Et s’il
est permis de croire que le coût de production
émanant de la centrale de la rivière Eastmain
est compétitif, celui des barrages de la
Romaine reste un mystère. Gageons que les
dirigeants d’Hydro-Québec et les politiciens
auraient été moins discrets si ces coûts étaient
concurrentiels.
On dirait que le gouvernement de François
Legault répète présentement les mêmes
erreurs que le gouvernement Charest il y a 15
ans! La cible ultime du gouvernement caquiste
est différente, et pire : un tunnel de plus de
10 milliards de dollars entre la rive sud et la
Capitale nationale!
Il s’agit d’un projet contre-productif sur le
plan environnemental et de l’organisation, en
ce sens qu’il met l’accent sur l’auto individuelle
pour une clientèle évaluée à 10 000 conducteurs,
tout en encourageant l’étalement urbain et en
faisant fi de tout projet de rechange.
Tout ça se passe en plein contexte
de clientélisme politique, la Coalition
avenir Québec contrôlant la plupart des
circonscriptions de la capitale et de ses
environs. En outre, le coût déjà prohibitif
pourrait grimper de façon vertigineuse, les
études de faisabilité n’étant pas amorcées.
Ce tunnel, c’est l’arbre qui cache la forêt.
Dans cette forêt, on retrouve des problèmes
bien plus urgents à régler que ceux qui le
seraient théoriquement par la construction du
troisième lien.
La crise du logement, le manque de places
en services de garde, la vétusté de centaines
de nos écoles et la nécessaire décentralisation
des services de santé, pour contrer l’étourderie
de l’ex-ministre Gaétan Barrette, viennent en
tête de liste. C’est sans compter l’obligation
de comprendre pourquoi tant de professeurs
quittent l’enseignement avant cinq ans de
pratique.
La situation du logement est affligeante en
ce sens qu’elle est en grande partie attribuable
au retard pris par les gouvernements québécois
et canadien pour reconnaître l’importance de
maintenir des programmes de construction de
logements collectifs. L’acuité de la crise est telle
que des acheteurs de maisons se culpabilisent
de mettre dehors les locataires, l’acquéreur
transférant son problème à d’autres!
Compter sur un toit décent constitue l’un des
besoins de base de l’être humain, en particulier
mais pas exclusivement, quand il vit dans un
pays nordique. Présentement, des dizaines de
milliers de Québécois vivent à cet égard dans
une précarité défiant l’imagination. Cette
précarité bouffe une énergie inimaginable
quotidiennement.
Quand des gens ne sont pas logés
convenablement, comment peuvent-ils
fonctionner normalement au travail, aux
études, en société? Ils traînent un boulet qui
va jusqu’à affecter leur santé.
Comme le souligne Ambroise Henry dans
le dossier de Roxanne Langlois de l’édition
courante de GRAFFICI, le retard pris depuis
quelques années en logement collectif s’établit
cumulativement à au moins 10 500 unités
au Québec, quand on en fait l’addition.
Considérant le poids démographique de la
Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine, on
pourrait parler de 120 logements qui seraient
déjà disponibles si les besoins des dernières
années avaient été comblés.
Ça n’aurait pas réglé tous les problèmes,
mais la pression vécue par toutes les couches
de la société serait significativement réduite.
Bon, on ne refera pas l’histoire. Cet autre
exemple d’entêtement du premier ministre
François Legault fait particulièrement mal en
Gaspésie et aux Îles parce que la région, qui
connaît déjà de bonnes années en termes de
solde migratoire interrégional, voit des efforts
de 30 ans ralentis par une pénurie prolongée
de logements et de services de garde.
Il est permis de penser que des centaines
de personnes ont modifié ou modifieront leur
plan de s’établir dans la région parce qu’elles
ne peuvent trouver un toit et faire garder leurs
enfants.
Comme ce fut le cas pour régler d’autres
problèmes comme les communications
électroniques, la survie du chemin de fer ou
le transport en commun intrarégional, les
Gaspésiens devront compter principalement
sur eux-mêmes avant que la lumière soit
suffisamment aveuglante pour que les pouvoirs
publics la voient.
Le partage de grandes maisons, la
construction de petites unités abordables, les
mesures incitatives venant des municipalités,
les projets novateurs comme la récupération
de bâtiments vacants et des initiatives qui
jailliront de l’imagination de notre population
sauront entretemps réduire les effets du
manque de logements.
N’écartons pas d’emblée le partage de
l’espace. Pensons que la Gaspésie seule, sans
les Îles, comptait 104 821 habitants en 1961,
comparativement à 78 158 personnes en 2018.
C’était en gros 26 500 personnes de plus vivant
dans deux, voire trois fois moins de maisons.
Un simple coup d’oeil sur des photos aériennes
de nos communautés saura convaincre les
sceptiques.
Bien sûr, les mentalités ont changé.
L’individualisme dicte une plus grande
surface habitable par personne. Mais avec un
taux significatif de personnes éprouvant de
la solitude, et l’actuelle pénurie de logements,
une réflexion sur le partage de l’espace actuel
s’impose.
Régler la crise du logement peut s’accomplir
en moins d’une décennie, à plus forte raison
si de multiples solutions sont enclenchées, en
attendant que l’ours gouvernemental sorte de
son hibernation. Et comme par hasard, des
élections sont prévues lors des deux prochains
automnes, en 2021 sur la scène fédérale et un
an plus tard au Québec.
Que de belles occasions de réveiller les
politiciens!
CARLETON-SUR-MER | D’avril 2014 à octobre 2018, l’ex-premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a dirigé un gouvernement dominé par les médecins. Lui-même neurochirurgien, M. Couillard s’est entouré d’autres médecins à des postesclés, Gaétan Barrette à la Santé et aux Services sociaux, de même qu’Yves Bolduc à l’Éducation, jusqu’en 2015 du moins.
Les résultats ont été globalement mauvais, dirons-nous poliment. Dans les régions rurales du Québec, ils ont été catastrophiques. Il suffit de constater à quel point le Parti libéral du Québec a été évincé de la carte électorale hors de Montréal le 1er octobre 2018 pour le réaliser.
Le régime Couillard, en misant fortement sur l’austérité budgétaire, a sous-investi dans des secteurs aussi vitaux que l’éducation et la santé, alors qu’il aurait été temps de mettre le pied sur l’accélérateur, puisque l’économie mondiale tournait à un rythme effréné. Il aurait fallu profiter des entrées fiscales pour investir.
Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) est quant à lui dirigé par des comptables. Ça commence avec le premier ministre François Legault. Ça se poursuit avec le ministre de la Santé, Christian Dubé et l’ex ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon. Le ministre des Finances, Éric Girard, a étudié en finances. Disons qu’il n’est pas loin.
En tout respect pour la profession, certains comptables ne se distinguent pas toujours par leur vision évoluée des réalités. Les chiffres passent souvent avant tout, au détriment des êtres humains.
Le premier ministre Legault l’a démontré de façon percutante le 1er mai quand, dans une discussion à huis clos avec le Conseil du patronat, il a souligné que « chaque fois que je rentre un immigrant qui gagne moins de 56 000 [$], j’empire mon problème. À chaque fois que je rentre un immigrant qui gagne plus de 56 000 [$], j’améliore ma situation ».
Il en a remis. « On a un sérieux problème de salaire moyen au Québec. On ne va pas faire exprès pour l’empirer », a-t-il répondu lorsque pressé de questions au sujet de sa première déclaration.
François Legault fait une obsession du salaire moyen du Québec depuis la campagne électorale de 2018. Il le trouve trop bas. Il se servait alors de la différence entre le salaire moyen payé au Québec et celui de l’Ontario, où il était plus élevé de 9,8 %. La différence a chuté à 8,4 % depuis 2018. Le premier ministre québécois ne sera content qu’au moment où l’écart sera nul, martèle-t-il.
Il veut pourvoir les 32 000 postes vacants caractérisés par des salaires de plus de 56 000 $ par an. Il exprime une indifférence troublante pour les dizaines de milliers d’autres postes à pourvoir.
La façon qu’a François Legault de formuler son « problème » crée d’autres problèmes, justement.
Commençons par l’aspect humain. Une société doit notamment être jugée par le sort qu’elle réserve à ses éléments les plus vulnérables. Le Québec accepte une certaine proportion de réfugiés parmi ses immigrants. M. Legault affirme souvent que le Québec reçoit, toutes proportions gardées, plus d’immigrants que les États-Unis et la France.
Ces exemples sont loin d’être rassurants, quand on considère l’effet rébarbatif qu’a eu Donald Trump au sud de notre frontière de 2016 à 2020. La France des dernières années peut difficilement être utilisée comme modèle de compassion à l’endroit des nouveaux venus, avec la montée de l’extrême droite.
Le Québec reçoit déjà 60 % « d’immigrants économiques », l’expression consacrée pour désigner les personnes acceptées en raison de la richesse de leur curriculum vitae, en somme parce qu’ils vont occuper de « bons emplois payants », pour utiliser l’expression chère à François Legault.
Qu’en est-il des autres? Pense-t-il que Boucar Diouf a gagné plus de 56 000 $ par an alors qu’il complétait ses études de doctorat en océanographie et qu’il cumulait des contrats de recherche à gauche et à droite pour joindre les deux bouts? Les parents du docteur Joanne Liu, ex-présidente mondiale de Médecins sans frontières, ceux de l’auteure Kim Thúy ou de l’épidémiologiste Caroline Quash-Thanh, gagnaient-ils plus de 56 000 $ lors de leur arrivée au Québec, parfois comme réfugiés? Il est prouvé que les immigrants de deuxième génération améliorent leur sort économique.
Combien d’immigrants titulaires de « bons emplois payants » dans leurs pays d’origine arrivent au Québec et doivent occuper des boulots de fortune parce que le gouvernement du Québec, dont celui de la CAQ, néglige de mettre l’accent sur la reconnaissance des acquis professionnels?
S’il est vrai que plusieurs immigrants sont rébarbatifs à l’intégration, dont l’apprentissage du français, la propre faillite de bien des Québécois francophones à chérir leur langue maternelle envoie un étrange message à ces nouveaux arrivants.
Le manque de cohérence dans les politiques gouvernementales, notamment celles du Parti libéral, qui a souvent négligé les programmes de francisation des nouveaux arrivants pour des motifs politiques, crée aussi de l’instabilité.
Et que dire de la désolante incurie de l’État québécois en matière de reconnaissance de régions comme la Gaspésie comme lieu d’établissement d’immigrants, une négligence qui coûte cher, bien plus que monétairement?
La maladresse, doublée d’entêtement, constitue une caractéristique assez fondamentale du premier ministre Legault quand il parle de réalités qu’il connaît mal. À sa décharge, il démontre aussi, parfois, une certaine capacité à reconnaître ses torts. Il lui est arrivé de le faire depuis le début de la pandémie, devant des chiffres probants. Le comptable en lui s’incline devant ces chers chiffres.
Saura-t-il s’incliner devant des réalités moins tangibles, comme la patience et l’humanité requises pour attendre que les immigrants, dont beaucoup sont marqués par des expériences traumatisantes dans leur pays d’origine, retombent sur leurs pattes une fois ici?
Les nouveaux arrivants, qui en ont peut être soupé des cuillerées de sable et de cendres envoyées dans leur direction par le gouvernement de la CAQ depuis 30 mois, pourraient bien faire un pas de côté vers l’Ontario, même ceux qui gagnent plus de 56 000 $ par an!
François Legault saura-t-il donner l’exemple, en reconnaissant que bien des employés de l’État venant de l’immigration et effectuant des tâches ingrates, ne gagnent pas 56 000 $ par an? Pour employer ses propres mots, le premier ministre « empire [lui-même] son problème ».
Que fait-on de tous les gens qui démarrent dans la vie au salaire minimum, qui se servent de ces premiers emplois comme d’un tremplin vers mieux? Que fait-on des gens du secteur privé réalisant des tâches essentielles et qui ne gagneront jamais 56 000 $? Que fait-on de la richesse culturelle, de la diversité des activités professionnelles découlant de l’arrivée des immigrants? Que fait-on de l’indice de bonheur?
Si l’Ontario est la mesure-étalon du premier ministre, désirons-nous aussi ses loyers inabordables et ses garderies à 2 400 $ par mois par enfant? Nous attendons vos réponses, M. Legault.
CARLETON-SUR-MER | Il est temps pour la Gaspésie, et le Québec, de faire une croix sur le développement de puits de pétrole et de gaz. Le bilan des dernières années devrait allumer quelques voyants rouges chez nos dirigeants, même s’ils semblent entretenir ce vieux rêve de faire naître une filière d’hydrocarbures, du puits à la pompe.
Il y a un peu de pétrole en Gaspésie. Diverses compagnies en ont d’ailleurs trouvé depuis 20 ans, à Haldimand d’abord, très peu mais assez pour faire rêver certaines personnes, puis un peu plus à Galt, 17 798 barils lors d’essais de production au puits numéro 4.
En quelques autres endroits, en Gaspésie comme ailleurs au Québec, il y a eu des découvertes mineures. En dépit de recherches plus ou moins régulières depuis 1860, la grande découverte n’est jamais venue. Il est donc temps de tirer un trait, pour plusieurs raisons.
Les personnes les plus lucides, les moins favorables ou les plus hostiles aux hydrocarbures l’ont compris depuis des années. Par conviction, mais aussi par logique, elles voient bien qu’il n’y aura jamais de seconde Alberta au Québec ou en Gaspésie. On ne parle pas des mêmes structures géologiques.
L’industrie pétrolière déboussole souvent ceux qui en vivent. Alors que la Norvège s’est servie de l’argent amassé grâce au pétrole pour constituer un fonds visant éventuellement à en sortir, l’Alberta s’englue et s’enlise graduellement dans le bitume, notamment parce que ses gouvernements n’ont pas utilisé les redevances pétrolières intelligemment.
Au Québec, la filière d’exploration d’hydrocarbures vivote grâce aux fonds publics qui y sont engagés. N’eut été des 100 millions de dollars (M$) engloutis par l’État québécois dans cette filière pour les seuls projets avortés à l’île d’Anticosti, elle serait morte depuis des années.
Examinons cet exemple d’Anticosti. Un consortium de compagnies travaille ensemble pour extraire du pétrole fantôme. Il est fantôme parce que la formation géologique suggère qu’il pourrait y en avoir, mais sans preuves. Le conditionnel est important. Des contraintes majeures font dire aux experts indépendants qu’il faudra un prix de 200 $ le baril pour rentabiliser une éventuelle découverte. Ces contraintes sont notamment le type de roche dans laquelle il faut forer, la profondeur des forages et l’absence relative de grande source d’eau douce sur cette île. L’eau est indispensable aux forages.
Personne n’écoute. Gouvernement québécois et compagnies foncent. C’est plus facile quand l’État déplie les piastres, 30 M$ en l’occurrence.
En 2017, dans un élan écologique auquel il ne nous avait pas habitués, le premier ministre québécois de l’époque, Philippe Couillard, ferme l’exploration à Anticosti. La facture s’élève à 62,2 M$ en indemnisations versées à cinq compagnies, dont deux évoluent en Gaspésie. La facture exclut au moins 2 M$ payés par l’État pour fermer des puits forés en 2010. M. Couillard invoque la protection du joyau que constitue Anticosti et le manque d’acceptabilité sociale sur l’île.
La Gaspésie, qui n’a manifestement pas le statut de joyau dans l’esprit de l’ex-premier ministre, récolte ainsi les dommages potentiels du retrait d’Anticosti, parce que Pétrolia, devenue Pieridae, et Junex, devenue Gaspé Énergies, sont au rang des firmes indemnisées, et qu’elles prévoient forer ici.
Bilan d’Hydrocarbures Anticosti : dépenses, 100 M$; barils de pétrole, zéro!
De Jean Charest à Pauline Marois à Philippe Couillard à François Legault, elle et ils y ont tous cru. M. Legault y croit sans doute encore, discrètement puisque Ressources Québec, une société publique, est encore prête à investir 8 M$ à Galt, malgré des pertes sur la valeur boursière de ses placements pétroliers de 20 M$ depuis cinq ans.
Il est temps de passer à autre chose. La structure géologique de la Gaspésie recèle certes du pétrole, mais ce pétrole est enfoui dans un ensemble de petites poches souterraines. Il faudra soit des centaines de puits, soit de la fracturation hydraulique pour l’extraire, à un risque beaucoup trop élevé pour tenter le coup.
Le risque est élevé? Il l’est pour nos sources d’eau, donc pour notre eau souterraine, nos ruisseaux et nos rivières. Marc Durand, un docteur en géologie qui n’est membre d’aucun mouvement écologiste, assure que fracturer pour du pétrole, c’est comme pêcher dans un lac à la dynamite.
La qualité de notre eau, cette source de vie, est en jeu. Le risque est aussi élevé pour l’air, des études de plus en plus nombreuses démontrant que les gens vivant à proximité de puits d’hydrocarbures présentent diverses maladies, comme l’écrit le Dr Éric Notebaert dans plusieurs rapports.
Enfin, l’industrie montre une fiche trop bancale pour mériter notre confiance.
Regardons les chiffres déposés en Cour supérieure en mars par Gaspé Énergies dans le dossier de relance du forage à Galt. Quand cette firme présente le potentiel des puits qu’elle veut forer à l’avenir, son scénario de production est essentiellement calqué sur la possibilité que chaque trou génère autant de pétrole que Galt 4. Pourtant, Galt 4 n’est que l’un des cinq puits forés sur cette propriété. Les quatre autres étaient secs. Une logique arithmétique suggérerait du réalisme.
Mais non; on veut épater la galerie, faire miroiter un Eldorado. On veut aussi rassurer les marchés financiers pour maintenir le cours de l’action, et rassurer l’État québécois, assis entre deux chaises, avec un ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, refusant un permis de forage à Galt 6. Pendant ce temps, ses fonctionnaires semblent baver encore devant le potentiel pétrolier gaspésien.
Si tout ça ne suffit pas, évoquons l’épisode de Ristigouche-Sud-Est, une saga s’étant étirée de 2011 à 2018. Dans ce cas, une firme pratiquement inactive, Gastem, menée par l’ancien ministre libéral Raymond Savoie, a poursuivi une municipalité de 160 habitants pour 1 M$ parce que ses élus ont décidé de protéger contre un forage l’eau d’une population dépendant de puits artésiens.
Gastem a intenté cette action en 2014 et elle a persisté même si elle avait vendu ses droits d’exploration. Sa direction voulait rouler des épaules pour impressionner d’éventuels investisseurs. Comble de l’indécence : Gastem, n’a pas payé les 164 000 $ que la Cour supérieure lui ordonnait de verser à la municipalité après la défaite de la firme!
Qu’on soit anti-pétrole ou pro-pétrole, il y a une logique économique et environnementale qui ne tient plus la route, si elle l’a déjà tenue. Il faut mettre nos efforts ailleurs. Ce n’est pas comme si les solutions de rechange manquaient pour le développement de la Gaspésie, une pionnière dans les nouvelles énergies renouvelables.
La Loi québécoise sur les hydrocarbures reste une loi permissive, conférant plus facilement un droit de forer que des contraintes forçant les compagnies à jouer franc jeu. La modifier pour rendre la partie difficile, sinon impossible, aux compagnies pétrolières ne représenterait pas une perte pour l’économie.
Elle lancerait un réel signal vers la transition énergétique et la concentration des efforts vers les énergies renouvelables. Il n’y a pas l’ombre d’un doute qu’en 2021, ce signal économique et écologique sonnerait plus fort qu’une ouverture à l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures.
Respect de la vie privée