Jean-Sébastien, 23 ans, a pris le temps de rencontrer GRAFFICI entre deux voyages de pêche à la crevette. Le teint coloré, les joues rondes, difficile de croire que le jeune homme de pont subissait une greffe du cœur il y a à peine deux ans.
« Je fais toutes les activités que je faisais avant : de la motoneige, du quatre-roues, la pêche. Il n’y a rien que je ne fais pas! », lance Jean-Sébastien. Sauf qu’il est plus conscient qu’avant de sa chance. « Des fois, on se plaint pour rien. Des problèmes, ça se règle. T’es bien mieux là que dans un lit d’hôpital. »
Son histoire
En novembre 2012, Jean-Sébastien est admis à l’hôpital de Gaspé en raison d’une péricardite, une inflammation de l’enveloppe du cœur. Des tests laissent croire qu’il y a plus complexe. Transféré à l’Hôpital Laval, à Québec (Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie), on lui diagnostique une cardiomyopathie, une dilatation du cœur, pour laquelle on essaie de le soigner. « Normalement, on prend des médicaments pour que le cœur rapetisse. Dans mon cas, ça a empiré. »
Au temps des fêtes 2012, Jean-Sébastien ne va pas bien du tout. « Me relever du lit, c’était comme courir le marathon. Mon cœur battait à 130 [coups à la minute] au repos, dans mon lit. » Le 28 décembre, on met Jean-Sébastien sur la liste des patients en attente d’une greffe du cœur.
« Des fois, j’étais déprimé parce que je ne pouvais rien faire. Mais premièrement, je n’ai jamais pensé que j’allais mourir, je suis positif. Et je savais que j’étais à la bonne place [à l’Hôpital Laval], je me sentais en confiance. »
L’état de santé de Jean-Sébastien ne lui permet pas de patienter en attendant un donneur. Le 9 janvier, on l’opère pour lui installer un cœur mécanique. « Un Heart Matte 2, souligne cet amateur de machines. Ils mettent une turbine en-dessous du cœur pour pomper le sang du ventricule gauche vers le système sanguin. Tu le sens virer et tu l’entends dans une pièce tranquille, c’est comme le bruit d’un clipper. »
Son corps s’adapte bien au cœur mécanique. Mais les inconvénients pratiques sont nombreux. Pour la moindre sortie, Jean-Sébastien doit s’encombrer d’un « sac banane » avec le contrôleur de son cœur mécanique. Dans son trois pièces et demie à Québec, il est constamment branché sur la machine par un fil qu’il traîne derrière lui dans toutes les pièces. Et le retour permanent à L’Anse-au-Griffon est impossible.
« J’étais encore jeune. Un cœur mécanique, c’est beaucoup d’entretien, tu dois aller à l’hôpital souvent, explique Jean-Sébastien. Je devais rester à Québec pour les changements de pansement, là où le fil rentre. Je suis retourné deux fois chez nous pendant deux ou trois jours. Ils avaient averti les ambulanciers pour ne pas qu’ils utilisent le défibrillateur si j’avais un arrêt cardiaque. »
« Je ne voulais pas dépendre de ça », résume Jean-Sébastien. Après quatre mois de repos, on le remet sur la liste des patients en attente d’un cœur. Une démarche qui implique de demeurer à Québec, un téléavertisseur sur lui en tout temps. Et d’avertir lorsqu’il s’éloigne de la ville.
La Gaspésie derrière lui
Quand Jean-Sébastien est tombé malade, l’une de ses tantes, Carolyne Legresley, crée la page Facebook « Un cœur pour toi Jean-Sébastien », qui compte plus de 13 000 membres à un certain moment. Les gens envoient des dons, mais aussi, des messages de soutien. « J’avais l’impression d’avoir toute la Gaspésie en arrière de moi », dit Jean-Sébastien.
« Mes amis, surtout mes amis proches, ont trouvé ça dur de me voir malade. On est cinq, toujours ensemble. Et c’était moi le plus énergique. Quand j’ai été opéré pour mon cœur mécanique, ils s’en allaient à Cancún [au Mexique] et ça a presque gâché leur voyage! »
Le grand jour
Le 15 août 2013, en fin de journée, Jean-Sébastien revient de faire les magasins de Québec avec des membres de sa famille. Il est dans l’auto quand son téléavertisseur sonne. « L’infirmière-chef me dit : comment ça va? Es-tu prêt? »
À ce moment, Jean-Sébastien ne le sait pas, mais un jeune homme de 19 ans vient de mourir des suites d’un accident d’auto. C’est son cœur qu’il recevra le lendemain.
Jean-Sébastien parle de la greffe presque comme d’une formalité. « Ils coupent les gros tuyaux puis ils les rebranchent. Ça prend à peine quatre heures. La seule affaire, c’est que le médecin a eu du mal à sortir le cœur mécanique! Mon corps l’avait bien accepté. »
Au réveil, qu’est-ce que ça fait de penser qu’on porte le cœur d’un autre? « C’est vraiment spécial. Au fond, il est mort pour moi. »
Jean-Sébastien se remet à vitesse grand V. Moins de deux semaines plus tard, il sort de l’hôpital. Et cet automne-là, « j’ai fait ma chasse au chevreuil », dit-il.
Dès le mois d’avril suivant, il recommence à travailler comme homme de pont sur le crevettier l’Eaux-Vives. Le capitaine Eddie Joncas fait confiance au jeune greffé, qui a déjà une expérience comme pêcheur de poisson de fond. « Il savait que j’étais vaillant. Mais il m’a quand même demandé un billet du médecin! », lance Jean-Sébastien en riant. Il n’y a aucune contre-indication à travailler, sauf que « les muscles n’étaient plus là. J’ai manqué perdre connaissance dans la cale la première fois. »
L’hiver suivant, Jean-Sébastien se tient en forme grâce à un entraînement de boxe. Le printemps dernier, retour sur un crevettier, le Manic 5, pour sa deuxième saison de pêche avec son cœur greffé.
Jean-Sébastien doit prendre des immunosuppresseurs (médicaments anti-rejet] soir et matin, un traitement dont il s’accommode sans problème. Et il consulte à Québec aux six mois « pour une prise de sang et parler au médecin ».
Des contacts avec la mère du donneur
Entre-temps, Jean-Sébastien a reçu une demande d’amitié bien spéciale sur Facebook : la mère du donneur, Manon Pagé, voulait savoir comment allait le cœur de son fils et surtout, celui qui le porte.
Pour des raisons éthiques, l’hôpital garde confidentielles l’identité du donneur et celle du receveur, mais avec Facebook, les deux familles ont tôt fait de se retracer. « Caroline Legresley, qui s’occupait de la page Facebook, a parlé à Manon Pagé. Elles étaient certaines presque à 100 % que c’était moi. Il n’y a pas eu d’autre greffe ce jour-là », explique Jean-Sébastien.
Depuis, Mme Pagé, qui habite les Laurentides, prend des nouvelles de Jean-Sébastien via Internet. « Elle me demande comment va le cœur, elle me dit de faire attention, d’en prendre soin », rapporte Jean-Sébastien.
Le fils de Manon Pagé a fait don d’autres organes, dont ses poumons et ses reins. « Elle me dit, si c’était les poumons ou une greffe de moelle, ce serait différent, mais c’est le cœur. »
Manon Pagé et Jean-Sébastien pourraient se voir bientôt en personne. « Je monte à Québec début août. Je vais lui proposer de me rencontrer. »
Le cœur du fils de Mme Pagé, qui s’appelait Jean-François, va comme un gant à Jean-Sébastien. « Les médecins m’ont dit : si tu avais eu le choix entre dix cœurs, tu aurais pris celui-là. Il faut trouver un cœur du même gabarit. Celui-là, pour ma grandeur, mon poids, il était parfait. »
A-t-il signé sa carte de dons d’organes? « Non! Ça a l’air fou, sauf que mes parents et amis savent que je serais d’accord, répond Jean-Sébastien. Je dis souvent aux gens d’essayer de convaincre leurs parents d’être d’accord avec le don d’organes. Parce que même si tu signes ta carte, si la famille dit non, c’est non! »
Au tour de la mère de Jean-Sébastien
La cardiomyopathie dont souffrait Jean-Sébastien est héréditaire. Sa mère, Lucie Trudel, a passé des tests à son tour. « Elle a été diagnostiquée elle aussi, rapporte Jean-Sébastien. Elle attend un cœur à Québec depuis deux-trois mois. C’est elle qui s’est occupée de moi quand j’étais malade. Je lui souhaite de recevoir un cœur et que ça aille aussi bien pour elle que pour moi. »
Le CALACS a ouvert 44 dossiers en 2014-2015 (36 femmes et 8 hommes), comparativement à 23 en 2013-2014, qui était « une année normale », indique Jolyane Annett, technicienne en travail social au point de service de Gaspé du CALACS.
« Dans la dernière année, beaucoup d’agressions sexuelles ont été médiatisées, notamment dans l’armée et au Parlement [des députées néo-démocrates se sont plaintes de harcèlement sexuel]. Il y a eu une hausse des dévoilements à partir de ça. À l’époque de Nathalie Simard [victime de son impresario], il y avait aussi eu une hausse des dévoilements », analyse Mme Annett.
L’an dernier, les victimes ont décidé de porter plainte à la police dans 10 dossiers sur 44. L’année d’avant, ç’avait été le cas de seulement deux dossiers. « Une année normale, c’est un ou deux dossiers judiciarisés », dit Mme Annett. « C’est une chose de venir au CALACS et d’en parler. C’en est une autre de porter plainte », ajoute-t-elle.
La vérité « qui libère et qui dérange »
Un recueil préparé par le Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine est rempli de témoignages de victimes qui ont décidé de parler. L’une d’elles, agressée sexuellement à l’adolescence, a attendu 30 ans avant de rompre le silence. Dans son texte, cette femme parle de ce jour marquant.
« J’ai fait l’appel le plus difficile de mon existence. Un appel à l’aide où j’ai dû marcher sur mon orgueil. J’ai téléphoné au CALACS et je leur ai raconté les expériences les plus bouleversantes et les plus douloureuses de toute ma vie, écrit la victime […]. Je leur ai dit que je vivais dans la honte et dans la noirceur et je me sentais coupable […]. J’ai porté plainte à la Sûreté du Québec quelques jours plus tard et j’ai dénoncé [mes agresseurs]. Je suis une battante et maintenant mon secret est dévoilé. L’enfer que j’ai vécu est pire que la vérité qui libère et dérange. »
Jolyane Annett est témoin de ce soulagement des victimes, malgré la douleur liée aux faits évoqués. « Souvent, on est les premières personnes à qui elles en parlent ou sinon, les premières qui les croient. C’est un peu comme une libération. Même si elles ne portent pas plainte, elles se sentent beaucoup plus légères. »
Les victimes et les proches de victimes d’infractions sexuelles représentent aussi 17 % de la clientèle du CAVAC, qui les accompagne dans leurs démarches. Témoigner en cour n’est jamais facile, remarque le directeur Harry Babin, mais c’est particulièrement vrai dans les cas d’agression sexuelle. « On parle de choses intimes, qui ne sont pas faciles à raconter, dit-il. Mais pour certains, c’est très libérateur, c’est positif. On s’assure que les victimes rencontrent les enquêteurs, le procureur de la Couronne, pour rendre ça le moins difficile possible. »
En 2013, parmi les dossiers d’infractions sexuelles classés dans la région, environ la moitié ont mené à une mise en accusation, un taux légèrement sous celui de la province, selon les données du ministère de la Sécurité publique.
L’importance de l’inceste
Au point de service de Gaspé du CALACS, « environ 95 % de notre clientèle, ce sont des adultes de 45 ans et plus qui ont vécu de l’inceste dans leur enfance. Ça peut être de la part du père, du grand-père, des oncles, des cousins », rapporte Mme Annett.
Si la victime décide de dévoiler les agressions des décennies après les faits, c’est souvent parce que « l’agresseur est décédé ou est sur le point de décéder. La pression pour ne pas briser la famille est moins forte », constate Mme Annett.
« J’aime beaucoup ma région, je trouve ça plate de dire ça, poursuit-elle, mais [l’importance de l’inceste] c’est particulier aux régions éloignées. On a la mentalité : ce qui se passe dans la famille reste dans la famille. »
Autrefois, « la culture, la religion et les mœurs » ont poussé des familles à mettre le couvercle sur la marmite de l’inceste, estime Mme Annett. « Dans la plupart des cas d’inceste, la mère était au courant. Mais les femmes devaient respecter leur mari et lui obéir. Les victimes ont souvent un sentiment de colère et de trahison face à leur mère. Ils disent : Maman était au courant et elle ne m’a pas protégé. »
Des victimes chez les aînés
Le CALACS aide de plus en plus de victimes âgées depuis qu’il les sensibilise directement. « On va les voir dans leur milieu, dans un centre de jour par exemple, rapporte Christelle Parker, intervenante psychosocial du CALACS au bureau de Carleton. Ça a généré des dénonciations […]. Souvent, ces personnes ont été victimes tôt dans leur vie et ça s’est reproduit plus tard. Il y a beaucoup plus d’agressions sexuelles qu’on pense sur les personnes âgées. Et c’est très tabou, presque inimaginable. Souvent, ces personnes sont isolées, elles n’ont pas beaucoup d’aide à l’extérieur de leur réseau de personnes aidantes. »
Davantage d’infractions sexuelles en Gaspésie
En 2013, la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine se situait au troisième rang au Québec pour le taux d’infractions sexuelles signalées aux policiers, soit 106,1 pour 100 000 habitants, selon le ministère québécois de la Sécurité publique. C’est 56 % au-dessus de la moyenne québécoise, qui se situe à 67,8 infractions par 100 000 habitants. Ces statistiques incluent, outre les agressions sexuelles, des infractions comme les contacts sexuels, l’inceste, l’exploitation sexuelle et le leurre d’enfants au moyen d’un ordinateur.
Au chapitre des infractions sexuelles, la Gaspésie-Les Îles est devancée par la Côte-Nord et l’Abitibi-Témiscamingue, et suivie par le Nord-du-Québec et le Saguenay-Lac-Saint-Jean. « On remarque que les cinq premières régions sont des petites régions. Je pense que le fait qu’on soit plus isolés, qu’il y ait moins de services, que l’on travaille de façon saisonnière, qu’il y ait plus de chômage, ça nous rend plus vulnérables à vivre des agressions sexuelles », estime Jolyane Annett.
La pointe de l’iceberg
Au Québec, on estime qu’une femme sur trois et un homme sur six seront victimes d’une agression sexuelle au cours de leur vie. Seulement 10 % de ces crimes seront signalés à la police.
Une victime qui vient de subir une agression peut subir des examens et des prélèvements (« trousse médicolégale ») qui permettront d’établir le profil ADN de l’agresseur. Ces éléments peuvent servir de preuves si la victime décide de porter plainte. Mais peu se prévalent du service en Gaspésie. « Ça fait six ans que je suis au CALACS et j’ai fait trois trousses médicolégales », note Mme Annett.
Le caractère « encore très tabou » des agressions sexuelles explique ce faible taux de dénonciation, juge Mme Annett. « C’est le seul crime où l’on culpabilise la victime et où l’on déresponsabilise l’agresseur. Des gens disent encore : tu t’es habillée sexy, tu l’as cherché. Pourtant, si je travaille dans un dépanneur et que je subis un vol à main armée, personne ne va me dire : oui, mais Jolyane, lui as-tu dit que tu ne voulais pas lui donner l’argent? »
Les choses pourraient être en train de changer. Les statistiques de la Sûreté du Québec confirment la tendance à la hausse des signalements d’infractions sexuelles. En 2011-2012, 44 infractions ont été dénoncées à la police en Gaspésie administrative. Les années suivantes, ce nombre est passé à 69, puis à 90, pour se fixer à 81 en 2014-2015.
« Ce ne sont pas des agressions sexuelles comme au canal D, une femme qui marche sur le trottoir et se fait violer, nuance le responsable de l’équipe régionale d’enquête de la SQ, Pascal Joncas. Il peut y avoir des relations non consensuelles dans le cadre d’un couple. Ça peut être de l’inceste. Des fois, la victime qui dénonce nous dit : il y a aussi ma sœur, puis mon autre sœur et la petite voisine. Ça commence avec un dossier et ça finit avec quatre. »
Le CALACS (http://www.calacslabomegaspesie.com/dev/) et le CAVAC (http://www.cavac.qc.ca/regions/gaspesie/accueil.html) ont des points de service un peu partout en Gaspésie.
Le 1er avril, les quatre centres de santé et de services sociaux (CSSS) gaspésiens, le Centre Jeunesse et le Centre de réadaptation ont été fusionnés sous le vocable de Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Gaspésie, qui chapeaute 3600 employés sur toute la péninsule.
À l’Agence régionale de la santé et des services sociaux, basée à Gaspé et abolie, le répondeur souhaite maintenant la bienvenue au CISSS. Plusieurs employés confient que l’atmosphère de travail est déprimante. Ils préfèrent ne pas être interviewés par GRAFFICI. Même si la plupart des employés ont la sécurité d’emploi, ils ne savent pas à quel poste ils seront affectés et certains craignent des conséquences s’ils s’expriment.
L’ambiance est « très mauvaise », confirme Jean Paquette, premier vice-président du Syndicat des techniciens et professionnels de la santé et des services sociaux du Québec, qui représentait les travailleurs de l’Agence jusqu’au 31 mars.
« Les gens ont été tablettés. Ils attendent des directives, rapporte M. Paquette. Ils se demandent ce qu’on va leur confier comme tâche et s’ils seront capables de l’accomplir. Les APPR [agents de planification, de programmation et de recherche de l’Agence] ont développé des expertises très précises. Ils ne sont pas interchangeables. Certains travaillent sur des dossiers comme les femmes violentées ou les personnes âgées depuis 10, 15 ou 20 ans. On comprend que certains dossiers seront maintenant assumés à partir de Québec. »
« C’est extrêmement insécurisant et inquiétant [pour les employés], ajoute M. Paquette. Et c’est comme si le travail qu’ils faisaient depuis des années n’était plus important. »
La direction du CISSS a indiqué aux employés qu’on essaiera de respecter le lieu de résidence des employés de l’Agence, soit Gaspé et les alentours. Un déménagement ailleurs en Gaspésie n’est toutefois pas exclu.
30 postes abolis
La Direction de santé publique, aussi basée à Gaspé, subit des coupes de 660 000 $, soit 30 % du budget. Il faudra abolir cinq postes sur les 35 environ que compte cet organisme, confirme Chantal Duguay, la présidente-directrice générale du CISSS. « On espère y aller par attrition, avec des départs à la retraite ou à la semi-retraite », dit-elle.
Les anciens établissements comptaient au total 167 cadres supérieurs et intermédiaires; le ministère de la Santé impose une diminution à 142, donc la fin de 25 postes. À terme, considérant le salaire moyen de ces cadres, la perte en salaires se chiffrera à 2 M$ annuellement pour la Gaspésie.
Sylvain Cormier, 55 ans, est l’un des cadres dont le poste est aboli. Jusqu’au 31 mars, il était chef de service à la direction des services administratifs du Centre jeunesse (CJ) Gaspésie/Les Îles, où il travaille depuis 33 ans. Il s’occupait notamment des bâtiments, des transports, des services alimentaires, de l’hygiène et des plans de mesures d’urgence.
M. Cormier travaillera au CJ pendant neuf à douze mois encore. Puis il partira en pré-retraite pour une année : « je serai payé au même salaire, avec les mêmes avantages, pour être chez moi », explique-t-il. Il prendra sa retraite officielle au début de 2017.
« Mon histoire est heureuse à comparer à d’autres », insiste M. Cormier. Certains cadres dont le poste est aboli sont loin d’une fin de carrière, souligne-t-il. « La centralisation des services [au CISSS] a un coût, ajoute M. Cormier. Au plan humain, des gens vont perdre leur travail. Et il y aura une perte d’expertise. »
« Sur le plancher, avec les jeunes, ça [la fusion] ne nous touche pas », indique Mario Curadeau, vice-président du syndicat CSQ pour le Centre jeunesse à Gaspé. Mais pour ce qui est de l’encadrement, « on est dans le néant », dit-il. Le CJ compte une seule chef pour les aspects clinique et technique de ses trois unités de Gaspé, la Vigie, la Rade et le Rivage, ce qui allonge les délais de décision. « Jusqu’à il y a deux ans, on avait un chef par unité, dit M. Curadeau. Quand on avait un besoin, une demande ou une question, on avait une réponse tout de suite. »
Des dizaines d’administrateurs bénévoles des anciennes entités ont aussi terminé leur engagement le 31 mars. Robert Nicolas, ancien président du Centre Jeunesse Gaspésie/Les Îles, ne remet pas en question la fusion, mais « la rapidité avec laquelle ça s’est fait. Comme administrateurs, on a essayé de faciliter la transition, mais il reste une inquiétude, un questionnement. On espère qu’il n’y aura pas de ratés au début. »
Compressions à venir?
« Il y a beaucoup d’inquiétude et d’incertitude [chez les employés], dit Michel Cyr, vice-président pour la Gaspésie et les Îles de la Fédération de la santé et des services sociaux-CSN. Quand on essaie de savoir comment ça va fonctionner, on n’a pas de réponse. Les réorganisations finissent toujours par des abolitions de postes. »
Déjà, le centre de santé de Gaspé a commencé à abolir sept à neuf postes de préposés aux bénéficiaires, rapporte M. Cyr. « Un poste aboli, c’est un jeune qui part travailler en ville », se désole-t-il.
Plusieurs établissements fusionnés avaient des déficits, souligne M. Cyr. Il craint que la fusion coïncide avec des coupes pour revenir à l’équilibre budgétaire. « On ne voit que la pointe de l’iceberg », dit-il.
Le président du Conseil central CSN de la Gaspésie, Jacques Mimeault, estime qu’à terme, les services aux citoyens seront affectés. « On le voit déjà dans les services à domicile. Nos membres nous disent qu’ils font ce qu’ils peuvent avec les moyens qu’ils ont, mais qu’ils ne peuvent pas faire leur travail à la perfection. Du monde qui part en vacances n’est pas remplacé, on coupe des bains.»
« Tout continue », selon la PDG
« L’incertitude, je peux la comprendre, mais tout continue, réagit Chantal Duguay, présidente-directrice générale du CISSS. [Pour l’instant], les directeurs généraux continuent dans les mêmes fonctions. Il n’y a pas de rupture dans nos établissements. »
En parallèle, les nouveaux gestionnaires sont nommés et des entrevues se poursuivent pour combler les postes de direction. Ces cadres devraient être en place à la fin avril, dit Mme Duguay.
En 2014-2015, le déficit total des établissements fusionnés atteignait 8,5 M$, indique Mme Duguay. « On a l’objectif de l’équilibre financier, confirme-t-elle, mais on n’a pas reçu nos budgets. »
Les postes abolis « ne sont pas des gens qui donnent un service à la clientèle et on va tout faire pour les replacer », dit Mme Duguay. « Il n’y a pas d’abolitions de postes du côté du service à la clientèle », insiste-t-elle.
Même si le siège social du CISSS est à Gaspé, les cadres seront éparpillés sur le territoire et leurs équipes aussi, explique Mme Duguay. « Dans tous les territoires, il y aura présence de l’encadrement supérieur […]. On est en train de mettre en place une équipe de direction éclatée. Et ces gens-là auront une responsabilité locale. »
-30-
Du 26 mars au 8 avril, Pétrolia a expédié environ 415 tonnes (19 voyages de camion) de résidus de forage de son puits Haldimand n° 4 horizontal (à Gaspé) au dépotoir de Saint-Alphonse.
À Saint-Alphonse, on explique que les résidus respectent les normes édictées par le ministère du Développement durable, vérification faite auprès de ce ministère. Contrairement à Gaspé, la municipalité de Saint-Alphonse n’a pas ajouté de règles locales.
« Des démarches auprès du LET [lieu d’enfouissement technique] de Gaspé s’étant avérées vaines, Pétrolia a choisi d’envoyer ces retailles au LET de St-Alphonse de Bonaventure », a expliqué Pétrolia par courriel.
Le dépotoir de Saint-Alphonse facture 115 $ la tonne pour recevoir des résidus de forage. À Gaspé, il en coûte 150 $ la tonne.
La municipalité de Saint-Alphonse a refusé de fournir à GRAFFICI une copie des résultats de tests des résidus.
Gaspé s’est doté de règles plus strictes
Les règles locales plus sévères édictées au dépotoir de Gaspé datent du 16 mars 2015.
Fin 2012 et début 2013, 1500 tonnes de déblais (la partie solide des résidus) des forages de Pétrolia à Bourque et Haldimand avaient abouti au dépotoir de Gaspé. À cette époque, les règles étaient floues. Gaspé avait d’ailleurs été réprimandée pour avoir utilisé les résidus comme matériel de recouvrement.
Depuis, le ministère québécois du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs a clarifié ses règles : ces résidus sont considérés comme des matières potentiellement dangereuses et doivent être analysés en vertu du règlement sur ce sujet.
La firme doit s’assurer que les concentrations d’hydrocarbures et de certains composés organiques volatils ne dépassent pas un seuil établi par le Règlement. Elle doit faire des tests de lixiviation pour vérifier quelle quantité de métaux et de nitrates est susceptible de s’écouler dans le lixiviat (« jus de poubelle ») et donc de se retrouver dans la nature.
Toutefois, la Régie intermunicipale de traitement des matières résiduelles de la Gaspésie, qui gère le dépotoir de Gaspé, a cru bon d’adopter des règles plus strictes, dans un contexte où Junex et Pétrolia envisagent de forer à nouveau et éventuellement d’exploiter du pétrole à Gaspé et aux alentours.
Contre-expertise
Avec le règlement provincial actuel, « la pétrolière pourrait nous arriver avec ses résidus, ses résultats et ce serait correct », indique Jocelyn Villeneuve, directeur de l’urbanisme, de l’aménagement du territoire et de l’environnement à la Ville de Gaspé.
La Régie effectuera dorénavant une seconde caractérisation des résidus, et enverra la facture de ces tests à la compagnie. « On voulait être certains et on a cette responsabilité de faire une contre-expertise », dit M. Villeneuve.
La Régie a établi des critères plus sévères pour certaines catégories de contaminants. Le seuil maximal d’hydrocarbures dans les résidus sera de 3500 mg/kg, soit le critère industriel pour les sols contaminés. Le règlement provincial permet jusqu’à 30 000 mg/kg, soit huit fois et demie plus.
Les concentrations de composés organiques volatils sont plafonnées à 1000 mg/kg par la Régie alors qu’ils auraient pu être dix fois plus abondants dans certains cas, selon les règles du ministère.
Peu importe les résultats des tests, la Régie se réserve le droit de refuser des résidus de forage et de faire tout échantillonnage supplémentaire.
Junex en Mauricie?
Junex a extrait environ 200 tonnes de résidus solides de son puits horizontal Galt n° 4, foré en novembre 2014 à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Gaspé. Les déblais sont toujours sur place, dans des bassins couverts, indique le vice-président aux opérations de Junex, Mathieu Lavoie.
Les déblais ont subi tous les tests sauf la granulométrie (mesure de la taille des particules). Selon les résultats obtenus à ce jour, Junex pourrait en disposer au dépotoir de Gaspé, dit M. Lavoie. Le prix facturé – 150 $ la tonne – risque de faire pencher la balance vers un site de décontamination de confinement des sols contaminés, à Grandes-Piles en Mauricie. « Ça revient moins cher de descendre ça [à Grandes-Piles] que d’amener ça à Gaspé », dit M. Lavoie. Les 200 tonnes équivalent à une dizaine de voyages de camions-bennes.
Interrogé sur les règles édictées par la Régie intermunicipale, M. Lavoie répond que « je pense qu’ils en ont mis un peu trop. C’est plus que le ministère en demande. Ils veulent se couvrir, mais c’est lourd comme principes pour pouvoir disposer des “cuttings”. »
Junex a envoyé la partie liquide de ses boues de forage aux installations de Newalta, à Châteauguay en Montérégie.
Composition des déblais de forage
Les déblais de forage sont composés de roche broyée, mélangée à des restes du fluide de forage. Dans le cas d’Haldimand n° 4, Pétrolia a utilisé un fluide à base d’eau près de la surface et dans la partie intermédiaire du forage. Cette eau était notamment additionnée d’argile, de soude caustique et de bicarbonate de soude, ainsi que de baryte, dont l’ingrédient principal est le sulfate de baryum, connu pour son utilisation comme agent de contraste en radiologie.
Pétrolia n’a pas expédié à Saint-Alphonse les déblais de la partie profonde du forage, où le fluide était à base d’un distillat de pétrole.
Un stop demandé pour évaluer
Le comité Ensemble pour l’avenir durable du grand Gaspé demande qu’on mette le holà aux travaux de forage. Ses préoccupations sont plus vastes que l’enfouissement des déblais de forage. « On sait que certains additifs chimiques mis dans les boues [de forage] sont toxiques, dit Lise Chartrand, présidente du comité. Mais ce qui nous fait sursauter, c’est l’ampleur que c’est en train de prendre. »
Dans le scénario d’une éventuelle exploitation, Junex évoque une trentaine de puits et Pétrolia a déjà parlé de six ou sept plateformes de forage, rappelle Mme Chartrand. « On s’en va une étape après l’autre – droits de prospection, boues de forage – et il n’y a jamais eu d’évaluation environnementale propre à Gaspé ni d’audiences publiques, dit-elle. On aimerait que des experts viennent nous dire ce qu’ils en pensent, que ce soient des torchères, des boues de forage, de la contamination des nappes phréatiques, des prélèvements d’eau. [Actuellement], c’est comme si on prenait pour acquis que ce développement va de l’avant. »
L’Institut national de santé publique du Québec, dans une étude publiée récemment, répertorie les risques associés à l’exploration et à l’exploitation des hydrocarbures, dont plusieurs sont encore peu documentés. L’étude préparée pour l’Évaluation environnementale stratégique globale sur les hydrocarbures doit guider le gouvernement dans ses décisions.
Des photos prises vers 1990 au pied de la Maison du pêcheur, à Percé, montrent un large escalier descendant vers une plage où lézardent des touristes. Aujourd’hui, au même endroit, un enrochement descend à pic vers la mer où barbotent des canards marins. En 25 ans, un morceau de plage d’une grande valeur touristique a disparu.
Percé n’est pas la seule municipalité menacée par l’érosion. Le géographe Christian Fraser et ses collègues de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) mesurent le recul des côtes gaspésiennes. « L’endroit où ça recule le plus vite, c’est sur la pointe du banc de Paspébiac. La plage recule de cinq à six mètres par an », dit M. Fraser. Il s’agit du pire cas. Mais en Gaspésie, les côtes meubles en gravier ou en sable reculent tout de même de 40 à 50 cm par an. Et les falaises en grès (la roche rouge) de la Baie-des-Chaleurs perdent en moyenne 10 centimètres par an.
Les forces en jeu
L’érosion côtière s’est accélérée depuis vingt ans. Le réchauffement climatique retarde la formation de la glace sur la mer et l’amincit. L’érosion peut ainsi faire son œuvre sur une plus longue période de l’année, explique François Morneau, coordonnateur du programme maritime d’Ouranos.
Les falaises de grès, poreuses, sont gorgées d’eau. « Pendant un hiver normal, la façade extérieure de la falaise demeure gelée. Mais avec des redoux répétés, le gel-dégel, ça favorise la fracturation du roc », dit M. Morneau.
À Percé, le mur de la promenade, construit à même la plage, a empiré l’érosion. « Une plage est un mécanisme de défense », indique M. Morneau. La vague qui remonte la pente de la plage perd de la vitesse. Au contraire, quand elle heurte le mur de béton de la promenade en fin de parcours, elle rebondit avec plus de force et repart avec du gravier et du sable, enclenchant un cercle vicieux.
Les enrochements et les murs de protection qui nuisent à la plage ont longtemps été la réponse donnée à l’érosion en Gaspésie et ailleurs. Mais ces « grandes infrastructures fortes ont de moins en moins la cote, remarque M. Fraser. On tend vers des méthodes plus douces, qui permettent un certain recul, plus en respect de la dynamique naturelle. C’est ce que je souhaite pour l’avenir et dans les ministères, cette approche gagne du terrain. »
Refaire la plage
La solution privilégiée pour Percé est un exemple de cette nouvelle approche. Percé démolirait la vieille promenade et son mur de béton, malmenés ces dernières années et qui ont atteint la fin de leur vie utile. La promenade de 1,3 km serait reconstruite sur le talus naturel et allongée de 450 mètres vers l’anse du Nord. Environ 75 000 mètres cubes de gravier (4300 voyages de camion-benne) charriés au pied de la structure la protégeraient et recréeraient une plage.
Pour briser les vagues, Percé construirait des récifs artificiels sous l’eau à proximité de la côte. Seules certaines portions de côte plus vulnérables seraient enrochées.
Cette solution coûterait de 20 à 25 M$, estime le maire André Boudreau, et jusqu’à 30 M$ si l’on prévoit les coûts d’entretien. « C’est la méthode la moins chère, celle qui correspond le mieux à Percé et la plus rentable, dit M. Boudreau. Parce que de reconstruire une plage, de pouvoir y marcher ou s’y allonger, ça donne plus d’attrait à Percé et ça permettrait d’augmenter l’achalandage touristique. »
Sainte-Luce aussi
Au Bas-Saint-Laurent, Sainte-Luce vit un problème qui ressemble à celui de Percé. Le mur de soutènement de la promenade de L’Anse-aux-Coques amplifie la force des vagues et le ressac emporte le sable.
L’automne dernier, Sainte-Luce a fait transporter des milliers de voyages de gravier sur la plage, au pied du mur. « L’objectif est de recréer une plage pour que quand il vente à marée haute, l’énergie de la vague se perde sur la pente de gravier », explique le directeur général de Sainte-Luce, Jean Robidoux. Des chercheurs de l’UQAR feront le suivi de ce projet pilote pour mesurer son efficacité.
À Percé et Sainte-Luce, la promenade ceinture des secteurs touristiques que l’on veut conserver et où l’on est prêt à investir argent et énergie. Leur solution n’est pas applicable partout. « L’autre grande option que personne ne veut jamais entendre, c’est le retrait », souligne M. Fraser, une option qui peut « laisser de l’espace à la plage » pour qu’elle se reforme et fasse son travail de protection.
Le point le plus chaud en Gaspésie
En matière d’érosion, « le point majeur en Gaspésie, c’est la route 132, côté nord, de l’est de Sainte-Anne-des-Monts jusqu’à Rivière-Madeleine, estime M. Fraser. C’est le lien pour la communauté et il y a de gros enjeux financiers. Il y a des endroits où avant la route, il n’y avait que le pied de la falaise […] À long terme, s’il y a une hausse du niveau marin, ce n’est presque pas possible de maintenir [la route]. »
L’avenir…
L’hiver 2014-2015 était atypique, avec son froid mordant et ses glaces abondantes. Toutefois, « même les modèles climatiques les plus optimistes prévoient un réchauffement et une diminution du couvert de glace », indique M. Fraser. Les redoux vont accélérer l’érosion des falaises, dit-il, et le niveau de la mer augmentera. « Les pires prévisions plausibles vont jusqu’à 2 mètres de hausse d’ici 2100. Les plus sympathiques parlent de 50 centimètres. »
Les solutions de Maria
Cette hausse du niveau de la mer affectera sans aucun doute Maria, un autre des points chauds gaspésiens. En effet, une partie de ses côtes est menacée par l’érosion, mais aussi submergée par la mer à l’occasion. Sur la Pointe Verte, « quand on a de grosses tempêtes avec de forts vents, la mer entre à l’intérieur des terres », explique le directeur général de Maria, Gilbert Leblanc.
Les terrains menacés sont au nombre d’une trentaine, dont certains occupés par des maisons « fortement évaluées », indique M. Leblanc. Ces dernières années, trois maisons ont été déplacées et une démolie à cause de la submersion ou de l’érosion.
À Maria, les plus récents développements résidentiels sont situés à l’intérieur des terres, indique M. Leblanc. Et Maria est l’une des municipalités gaspésiennes qui ont interdit les constructions près de l’eau, soit à moins de 30 m de la ligne des hautes eaux. La municipalité a d’ailleurs refusé plusieurs permis d’agrandissement ou de construction en vertu de ce nouveau cadre.
« Les gens ne veulent pas entendre cette réponse; ils veulent entendre que c’est possible, rapporte M. Leblanc. Certains avaient un terrain qui valait son pesant d’or et ils ne peuvent presque plus rien faire dessus, sinon mettre une roulotte l’été. Mais on réussit à leur faire comprendre. »
Les élus et la population sont de plus en plus sensibles au problème, note le géographe Christian Fraser. Il y a dix ans, les surpris et les incrédules étaient nombreux quand il diffusait de l’information sur l’érosion. « Aujourd’hui, tout le monde a un certain bagage, les gens n’ont plus vraiment de doute qu’il y a un problème. »
Tous les premiers vendredis du mois au bar Le Naufrageur de Carleton-sur-Mer, les gais et lesbiennes de la Baie se rencontrent pour un 5 à 7. « C’est très informel. On plante nos fanions arc-en-ciel dans un verre sur la table. Il y a des gens straight au bar et on socialise », dit Brian Carey, coordonnateur de l’Association LGBT (lesbiennes, gais, bisexuels et transgenres) de la Baie-des-Chaleurs, qui organise ces soirées. « On essaie de faire nos rencontres de plus en plus dans des lieux publics. Ça permet à la société de nous voir, de ne pas nous considérer comme des bêtes étranges. »
Ces soirées en public n’auraient sans doute pas été possibles il y a dix ans, estime M. Carey. Parmi d’autres raisons, la campagne de publicité menée en 2013 par le gouvernement du Québec, où l’on voyait deux hommes s’embrasser à l’aéroport, a aidé à « banaliser » l’homosexualité, croit-il.
Entre la Gaspésie de 2005 et celle de 2015, « c’est le jour et la nuit », dit Danielle Haché, responsable notamment du dossier LGBT à la direction régionale de la santé publique. « Il y a dix ans, non seulement les personnes LGBT n’étaient pas organisées, mais c’est comme si elles n’existaient pas. Elles étaient invisibles. »
Depuis, des groupes LGBT se sont formés dans la Baie-des-Chaleurs et dans Rocher-Percé; un troisième vient d’être créé à Gaspé. Un colloque régional tenu en novembre a permis de rassembler 80 gais, lesbiennes, bisexuels et transgenres. « C’est un peu le résultat d’où on en est rendu », croit Mme Haché. L’événement a fait naître un sentiment d’appartenance chez la communauté LGBT de la Gaspésie et des Îles, ajoute-t-elle.
Mais bien des gais et lesbiennes cachent encore leur orientation. Certains participants au colloque ont contacté les organisateurs pour s’assurer que leur présence serait confidentielle, rapporte Mme Haché. « Ça dit qu’on a l’égalité juridique – c’est interdit de discriminer –, mais pas encore l’égalité sociale, au sens où les personnes LGBT pourraient elles-mêmes, vivre comme les hétéros. On n’est pas rendus là. Il faut encore que les LGBT soupèsent si elles peuvent ou non s’afficher, si ça va semer un malaise, si elles peuvent ou non embrasser leur conjoint en public ou lui tenir la main. »
BESOIN DE SOUTIEN
L’association LGBT du Rocher-Percé tient des rencontres depuis quatre ans. « Ici aussi, on organise des parties de billard et des feux de grève, dit Jocelle Cauvier, responsable de l’association. Mais on est plus tournés vers le soutien que vers les activités festives. Nos gens sont plus jeunes. Ils sont en train de faire leur coming-out [sortie du placard]. Leur besoin premier, c’est le soutien. »
« Ça existe, des jeunes qui se font jeter dehors par leurs parents parce qu’ils disent qu’ils sont homosexuels, dit Mme Cauvier. [L’homophobie] est la première cause de suicide chez les jeunes hommes. »
Dans Rocher-Percé, un groupe de parents d’homosexuels a récemment commencé à se réunir.« C’est un gros besoin, dit Mme Cauvier. Souvent, ces parents sont laissés à eux-mêmes alors qu’ils doivent eux aussi vivre un genre de coming-out, passer par les mêmes étapes que nous. C’est normal qu’ils vivent un choc. »
« Il y a quand même des avancées, ajoute Mme Cauvier. Une grosse partie des gens au début de la vingtaine ne vit plus cachée. » Reste que les homosexuels ressentent « une exclusion jour après jour », dit-elle. « Les gens demandent : as-tu un chum? Sans imaginer que je pourrais avoir une blonde. Ou bien on entend des choses comme « Est-elle obligée de se montrer? » ou « Ça ne me dérange pas, mais je ne veux pas vous voir ». Et c’est sûr que si je donne un petit bec à ma blonde quand elle arrive sur l’autobus, on va se faire regarder. »
BRISER L’ISOLEMENT… EN PRIVÉ
Dans une région sans bar gai et sans village gai, certains homosexuels se sentent isolés, note Sara Ternoir, l’une des fondatrices du comité LBGT de Gaspé. Le groupe a tenu sa première rencontre en privé en novembre pour briser cet isolement. Vingt-cinq personnes sont venues parfois d’aussi loin que Grande-Vallée et Percé pour y assister.
Les intéressés contactaient Mme Ternoir, qui leur révélait le lieu de la rencontre. « On a reçu des commentaires d’hétéros comme « vous êtes sectaires. Moi je ne suis pas homophobe, je pourrais y aller », rapporte Mme Ternoir. On voulait créer un espace où les gens puissent se sentir à l’aise, qui soit complètement safe pour les personnes qui ne sont pas sorties du placard […] Quand tu n’es pas sorti du placard, tu es comme une tortue sans carapace. »
Être gai complique la recherche de l’âme sœur en Gaspésie. « Pour approcher quelqu’un dans un bar régulier, ça prend du guts », dit Jocelle Cauvier. Là aussi, la communauté s’est organisée. Elle a créé sur Facebook un compte « Rencontres gais et lesbiennes Gaspésie ». Il s’agit d’un groupe sur invitation. « On veut éviter que des gens viennent juste pour vérifier qui est gai ou lesbienne », explique Mme Cauvier.
DES ALLIÉS UN PEU PARTOUT
Danielle Haché, au nom de la santé publique, a créé un réseau d’alliés des personnes LGBT en Gaspésie/Les Îles.
Plus de 150 intervenants des réseaux de la santé, des services sociaux, de la justice, de l’éducation et des organismes communautaires en font partie. « Ils ont reçu une formation pour bien intervenir auprès des personnes LGBT. Ils font savoir ouvertement [par une affichette] qu’auprès d’eux, les personnes LGBT peuvent se sentir à l’aise d’être elles-mêmes. »
Depuis 2010 en Gaspésie, des gais et lesbiennes vont discuter en classe avec des élèves du secondaire pour démystifier l’homosexualité. Il s’agit d’une initiative de la cellule gaspésienne du GRIS (Groupe de recherche et d’intervention sociale). Leur pari : si les élèves connaissent des homosexuels, ils seront moins portés aux insultes homophobes qui fusent encore dans les écoles.
TRANSGENRES
Après les gais, lesbiennes et bisexuels, les personnes transgenres (une personne qui s’identifie au sexe opposé à son sexe de naissance) commencent aussi à sortir du placard, remarque Mme Haché. « Les personnes transgenres, c’est la porte en arrière de celle des lesbiennes, gais et bisexuels. Si la porte d’en avant s’ouvre, ça permet aux personnes trans de voir la possibilité d’ouvrir la leur aussi. »
LES TERRITOIRES ÉGAUX?
Certains territoires gaspésiens sont-ils plus sympathiques aux gais et lesbiennes? « Il y a peut-être une particularité dans la Baie-des-Chaleurs, dit Brian Carey. Mes différents contacts me donnent l’impression que c’est peut-être plus difficile dans d’autres MRC. » Une piste d’explication : la communauté LGBT de la Baie-des-Chaleurs est en moyenne plus âgée, remarque M. Carey. « On a tous des expériences de vie, une carrière, on est très engagés socialement. »
« Je ne peux pas comparer les MRC entre elles, dit Jocelle Cauvier. Mais je trouve que comparé aux grands centres, il y a moins d’homophobie ici. Il y a de la solidarité [dans Rocher-Percé], les gens m’ont encouragée. Si je me promène main dans la main avec ma blonde à Grande-Rivière, on nous regarde, mais on ne nous dit rien. Alors que certaines personnes en ville me disent : je ne ferais jamais ça. »
Sara Ternoir, 26 ans, est originaire de la France. « Je n’ai jamais été capable de faire mon coming-out avant Gaspé, dit-elle. C’est vrai que j’étais rendue là dans ma vie. Mais on a une facilité à Gaspé liée à la présence du Cégep. Il y a beaucoup de passages de gens nouveaux, ça aide énormément. »
« Je serais portée à croire que chaque MRC n’est pas homogène, dit Danielle Haché. Sur chacun des territoires de MRC, il y a des milieux plus ouverts, et il y a des milieux où les LGBT vivraient de l’homophobie s’ils s’affichaient. »
La Haute-Gaspésie est la seule MRC de la péninsule où n’existe aucun comité LGBT. « Ça m’interroge », dit Mme Haché. Mais elle souligne que la Haute-Gaspésie est proche de Matane et Rimouski. « Ça leur permet d’avoir un plus grand bassin de personnes LGBT à rencontrer. »
Pour remettre les choses dans leur contexte, rappelons que l’éventuelle loi sur les hydrocarbures est promise par Québec depuis l’automne 2010, alors que Nathalie Normandeau était en poste comme ministre des Ressources naturelles. Cinq ans plus tard, rien n’a encore été déposé et le gouvernement risque fort d’être pris de vitesse par les firmes pétrolières qui s’installent sur le territoire, tel qu’illustré dans le GRAFFICI distribué ces jours-ci et disponible en ligne sur GRAFFICI.CA.
VOICI DONC L’ENTRETIEN ENTRE LE MINISTRE ARCAND ET GENEVIÈVE GÉLINAS
GRAFFICI — Québec a un plan Nord pour développer les mines. A-t-on un plan du même type pour développer le pétrole de la Gaspésie?
MINISTRE — Non, il n’y a pas de plan comme tel. [Pour l’instant], les gens font des demandes de permis d’exploration et on en donne. Il y a un plan sur Anticosti pour voir si le pétrole est exploitable, auquel participe le gouvernement. Mais tous ces éléments sont au stade purement exploratoire.
GRAFFICI — Qu’est-ce que le gouvernement doit mettre en place avant de passer en mode exploitation?
MINISTRE — D’ici le début de 2016, nous déposerons une loi sur les hydrocarbures. Avant d’aller plus loin, il faudra que l’Évaluation environnementale stratégique [ÉES globale sur les hydrocarbures] soit complétée.
GRAFFICI — Pétrolia pourrait demander un bail d’exploitation dès 2015; Junex parle de la mi-2016. Qu’allez-vous faire si la loi n’est pas adoptée d’ici là?
MINISTRE — C’est une question hypothétique. Nous verrons la situation, ce qui est demandé exactement.
GRAFFICI — La nouvelle loi sur les hydrocarbures exigera-t-elle des audiences du BAPE avant l’exploitation? [La législation actuelle n’en exige pas]
MINISTRE — On recherchera une cohérence avec la Loi sur les mines [qui impose des audiences à partir de 2000 tonnes de minerai extrait par jour]. Il y aura une considération environnementale. Est-ce que ce sera un BAPE? Je ne peux pas le dire.
GRAFFICI — Les municipalités auront-elles le pouvoir d’exclure certaines parties de leur territoire au développement pétrolier et gazier?
MINISTRE — Il faut des discussions entre le MAMOT [ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire] et les municipalités, une entente de cohérence pour voir quels endroits seraient soustraits au développement. C’est clair que l’opinion des municipalités sera prise en compte.
GRAFFICI — Les municipalités et les MRC encaisseront-elles des redevances?
MINISTRE — Lors de la dernière campagne électorale, Philippe Couillard a promis un retour de 40 % aux municipalités par rapport aux redevances versées à Québec. Mais il faut noter qu’actuellement, Québec ne reçoit que des revenus très minimes pour donner les permis d’exploration.
GRAFFICI — De quel œil voyez-vous les travaux menés par Junex et Pétrolia près de Gaspé?
MINISTRE — Le rôle de mon ministère est de développer les ressources naturelles du Québec. Si c’est fait avec les normes et les règlements appropriés, ça peut être une source d’enrichissement. On suit ça avec énormément d’intérêt. On verra si [le travail d’exploration] peut être transformé en production commerciale.
Hydro-Québec a retenu trois projets de parcs liés à trois turbiniers différents. D’ici la fin 2016, le parc Roncevaux sera érigé sur les Plateaux de Matapédia; le turbinier GE construira ces éoliennes pour un total de 74,8 MW. Siemens fabriquera les éoliennes du parc Nicolas-Riou au Bas-Saint-Laurent (224,4 MW) et Vestas se chargera de celles du parc Mont-Sainte-Marguerite (147,2 MW), dans Chaudière-Appalaches.
Les promoteurs doivent dépenser 35 % des coûts de l’éolienne en Gaspésie ou dans la MRC de la Matanie, stipule l’appel d’offres.
« On est en contact avec Siemens et Vestas, pas avec GE », indique le directeur général de Fabrication Delta, Élie Arsenault. Depuis près de deux mois, les 133 employés de l’usine de New Richmond fabriquent 16 tours d’acier pour Vestas, qui les installera dans un parc éolien aux États-Unis, indique-t-il. « On a bien confiance de faire des travaux pour Vestas [dans le cadre du 450 MW]. » Ce serait toutefois une partie du contrat de fabrication, précise M. Arsenault.
Le directeur général affirme aussi avoir de « bonnes discussions » avec le turbinier Siemens. « On a une très grande expérience, beaucoup de sections de tours derrière la cravate », fait valoir M. Arsenault.
Mais Fabrication Delta n’est pas seule sur les rangs. Marmen Énergie* a fait part récemment de son enthousiasme devant les résultats de l’appel d’offres en annonçant des investissements et l’embauche d’ouvriers à son usine de tours de Matane.
Chez LM Wind Power, le fabricant de pales de Gaspé, le directeur Alexandre Boulay est clair : « Pour les projets attribués à Vestas et Siemens, il est peu probable que notre usine fabrique les pales puisque ces deux turbiniers fabriquent leurs propres pales et possèdent des usines en Amérique du Nord. » Siemens fabrique des pales à Tillsonburg, Ontario, et Vestas compte deux usines de pales au Colorado.
En ce qui concerne GE, M. Boulay refuse de commenter. Toutefois, entre 2006 à 2012, l’usine a fabriqué des pales pour 1000 MW d’éoliennes de ce turbinier, qui a recours à des sous-traitants pour ses composantes.
Contenu régional
Le résultat de l’appel d’offres introduit « deux nouveaux joueurs qui n’ont pas de chaîne d’approvisionnement » en Gaspésie, soit Siemens et Vestas, analyse Christian Babin, président du Créneau éolien ACCORD Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, qui a été « surpris » du choix d’Hydro-Québec.
Comment les turbiniers feront-ils pour respecter les 35 % de contenu régional? La facture additionnée des pales et des tours atteint à peine ce total. Toutefois, une clause de l’appel d’offres permet aux promoteurs d’inclure dans les 35 % des composantes fabriquées en Gaspésie, puis exportées. Et ils pourraient s’en prévaloir, estime M. Babin.
Par ailleurs, M. Babin a peu d’espoir de voir des ateliers de composantes stratégiques (comme des convertisseurs électroniques ou des systèmes de freinage) s’établir en Gaspésie, même si l’appel d’offres encourageait ce type d’investissement. « Ça n’avait pas assez de valeur dans la grille d’évaluation », estime le président du Créneau.
Selon Frédéric Côté, directeur du TechnoCentre éolien, la petite taille de l’appel d’offres n’était pas de nature à développer des usines de composantes stratégiques. « 450 MW, ce n’est pas un gros volume, surtout quand on ne connaît pas la suite [des commandes d’Hydro-Québec] », dit-il.
Malgré tout, le faible prix des soumissions retenues – 6,3 ¢ du kilowatt/heure, sans les coûts de transport ni d’équilibrage – est « un signal à long terme pour la filière », déclare M. Côté. « On est aussi peu cher, sinon moins cher que l’hydro-électricité », ajoute-t-il. Hydro-Québec paie 7,5 ¢ du kWh (en dollars de 2013) pour l’électricité issue du premier appel d’offres de 1000 MW d’énergie éolienne et 9,65 ¢ pour celui de 2000 MW.
Le chapitre suivant de l’éolien québécois sera connu quand Québec présentera sa future stratégie énergétique, à la fin de 2015. L’industrie éolienne réclame toujours 300 à 350 MW de nouveaux parcs annuellement jusqu’en 2025, l’année où les parcs les plus anciens devront être renouvelés.
D’autres parcs à Escuminac et Murdochville
Les parcs éoliens issus de l’appel d’offres de 450 MW ne seront pas les seuls à occuper les travailleurs ces années-ci. Les Micmacs de la Gaspésie et Innergex construisent un parc de 150 MW dans l’arrière-pays d’Escuminac. Le déboisement est terminé, les travaux se poursuivront ce printemps et les éoliennes seront érigées en 2016. C’est LM Wind Power, de Gaspé, qui fabriquera les pales des 50 éoliennes de Senvion, modèle 3 MW, confirme François Morin, porte-parole d’Innergex.
Près de Murdochville, EDF Énergies Nouvelles Canada a commencé la construction des chemins desservant son futur parc de 74 MW du Mont Rothery. Le chantier est fermé pour l’hiver, mais redémarrera ce printemps. Les composantes seront érigées en juillet et l’électricité, livrée dès le 1er décembre 2015. LM Wind Power a construit les pales et Marmen, les tours des 37 éoliennes de Senvion d’une puissance de 2 MW chacune.
De l’ouvrage dans la maintenance
Les gens d’affaires gaspésiens ont aussi développé des entreprises en opération et maintenance de parcs éoliens, un secteur qui peut prospérer sans la construction de nouveaux parcs. Travaux sur corde Suspendem, une entreprise de Gaspé a triplé son chiffre d’affaires chaque année depuis trois ans, indique son président, Shaun Stanley. La somme de ses contrats annuels atteint maintenant « entre 1 M$ et 5 M$ », dit M. Stanley, qui ne souhaite pas détailler davantage.
Suspendem emploie ainsi 32 personnes qui inspectent, réparent ou entretiennent des parties de l’éolienne difficiles d’accès. Ils le font suspendus à des cordes ou juchés sur des plates-formes, au Québec et dans le reste du Canada.
Quant à l’entreprise Plaquettes de freins B.B, elle vise l’été 2015 pour démarrer la fabrication à Gaspé de plaquettes destinées aux éoliennes de grande puissance de toute l’Amérique du Nord. L’entreprise s’installerait dans l’ancienne usine de GDS dans le parc industriel portuaire. Elle prévoit employer huit à dix personnes au départ et jusqu’à 30 ou 35 dans trois ans.
Des représentants de Suspendem et de Plaquettes de freins B.B étaient d’ailleurs en Californie au début février pour rencontrer d’éventuels clients.
Les perspectives d’emploi en éolien demeurent prometteuses en Gaspésie et en Matanie. Selon une étude récente du Créneau éolien ACCORD, plus de 60 % des entreprises prévoient une croissance de leurs activités d’ici cinq ans. Elles auront notamment besoin d’une quarantaine de techniciens en maintenance d’ici 2019.
Au bout de la rue Forest, dans le secteur Sandy Beach de Gaspé, une vingtaine de maisons modulaires ont poussé ces dernières années, la plupart avant que Pétrolia n’annonce l’emplacement du forage Haldimand n° 4, à 350 mètres des résidences les plus proches.
La foreuse a grondé du 25 novembre au 30 décembre. Début janvier, GRAFFICI a cogné aux portes des résidents de la rue Forest.
« Oui, on les entend, ça fait penser un peu à un avion, indique Ghislaine English. Des fois, je pense que c’est la « gratte » qui s’en vient. Mais on dort pareil et c’est normal que ça fasse du bruit. »
Son mari, Patrick Boulay, exprime surtout son scepticisme lorsque GRAFFICI lui demande son avis sur le développement pétrolier. « Moi, j’ai 73 ans, et depuis que j’ai 10 ans, on parle de pétrole à Gaspé, que ce serait une mine d’or… Ils n’ont rien trouvé encore! »
L’une des voisines du couple, la jeune mère de famille Lisa Bond, se passerait bien d’Haldimand n° 4. « C’est plate parce qu’on sort jouer dehors beaucoup avec les enfants et qu’on l’entend [le bruit de la foreuse]. C’est omniprésent. J’étais en ville avant. On est redescendus à Gaspé pour avoir la paix… Je vois le mât de la foreuse et les lumières qui flashent le soir. »
Le maximum de bruit est toutefois survenu au début de l’hiver 2012, lors de l’installation de la foreuse et des équipements, selon Mme Bond. « Ma fille était bébé, et ça dérangeait son sommeil. Même que j’avais fait une plainte [à Pétrolia]. »
Micheline Lévesque, elle, n’a « presque pas eu connaissance » du forage sauf « un peu le soir, quand on est dans la chambre du fond [côté forage] ». « Nous, ce dont on a peur, c’est surtout pour l’eau, ajoute-t-elle. On a peur qu’elle devienne contaminée. Sinon, ça ne nous dérangerait pas. »
Sylviane Pipon a été « plus ou moins dérangée. On n’était pas beaucoup là à cause des Fêtes. Mais ça n’enlève pas mes craintes pour l’eau de la nappe phréatique. On se pose des questions sur l’effet que ça peut avoir si des gaz s’échappent. Et on a de belles pistes de raquettes [dans le boisé où Pétrolia fore]. Ça vient nous déranger dans notre tranquillité. »
Si l’on s’éloigne du forage, les citoyens expriment davantage d’appétit pour d’éventuels emplois, montre un coup de sonde mené par GRAFFICI dans une pharmacie du centre-ville de Gaspé. « Si ça donne de l’ouvrage, il n’y a pas de problème », lance Charles Ouellet.
« Je trouve qu’on devrait avoir plus d’ouverture pour que les entreprises s’installent à Gaspé, parce qu’on n’a pas grand-chose, estime Johanne Fortin, spécialiste en assurance-qualité. Pour qu’on puisse vivre convenablement, il faut faire des concessions. »
« Avec les études faites, ce n’est pas aussi pire que ce qu’ils disent. C’est un plus pour Gaspé, un moyen de créer de l’emploi », commente Nicole Bouchard, commis à la charcuterie dans un supermarché.
Les préoccupations pour l’environnement sont tout de même présentes. « Je m’inquiète par rapport à l’eau. Je pêche le saumon et c’est quelque chose de fragile. On a la rivière York et la Saint-Jean [qui ceinturent la péninsule d’Haldimand] », rappelle Pierre Adams, concierge à l’école secondaire de Gaspé.
« Selon moi, ça va apporter beaucoup plus d’éléments négatifs que ce que les gens pensent, peut-être une arrivée massive de travailleurs alors qu’on a une pénurie de logements. Mon avis, c’est qu’on n’est pas prêts pour ça », croit Jocelyne Côté.
Plusieurs résidents sont encore ambivalents, dont Pascale Lemieux, qui souhaite recevoir plus d’information. « Ça ne peut pas être oui ou non pour l’instant, dit-elle. Il faut connaître tous les enjeux pour prendre une décision éclairée. »
Le maire craint un risque « démesuré »
Le maire de Gaspé, Daniel Côté, perçoit la division de ses commettants sur la question pétrolière. « L’opinion de la population est toujours aussi partagée et ce qui la partage, c’est [le forage] Haldimand n° 4. »
En ce qui concerne la propriété Galt de Junex, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Gaspé, « les préoccupations sont moins grandes, car c’est loin de la population », observe le maire. Mais pour Haldimand, « des gens nous demandent de serrer la vis et d’être vigilants tandis que d’autres nous disent qu’il faut leur faire confiance [aux firmes d’exploration]. »
Le maire lui-même est loin d’être sûr que le jeu en vaut la chandelle à Haldimand. « S’il y a une découverte intéressante et qu’on multiplie les sites de forage, ce serait inquiétant. Tout le tour de la péninsule d’Haldimand est peuplé, il y a deux rivières à saumon, une plage, des mammifères marins dans la baie. Je crains que le risque soit démesuré par rapport à la profitabilité. »
Le maire Côté demande au ministère de l’Environnement « d’être plus vigilant pour Haldimand que pour n’importe quel autre dossier […]. L’industrie des hydrocarbures est très risquée et quand c’est proche des populations, il faut être beaucoup plus vigilants. On sait que des inspecteurs du ministère sont sur place, mais on reçoit très peu d’infos », rapporte M. Côté.
Le maire est confiant que Québec « va appliquer son plan de match et présenter une nouvelle Loi sur les hydrocarbures pour l’automne 2015 ».
Junex et Pétrolia veulent connaître le débit
Au moment d’écrire ces lignes, Pétrolia se prépare à des tests d’évaluation à Haldimand n° 4. « On est très satisfaits parce qu’on a fait le forage dans le délai [35 jours] et le budget prévu [7,5 M$] et qu’on a atteint nos objectifs techniques », déclare Alexandre Gagnon, président-directeur général de Pétrolia.
« Le but d’Haldimand n° 4 était de rencontrer le plus grand nombre de fractures ouvertes. Elles existent et en grand nombre », indique M. Gagnon, qui ne peut toutefois pas dire si ces fractures laissent suinter du pétrole ou du gaz. « Si on se dirige vers des tests d’évaluation, c’est qu’on est confiants », répond-il.
Après ces tests, Pétrolia prévoit demander un nouveau permis au ministère québécois de l’Énergie afin d’effectuer des tests de production, qui détermineront le débit que peut produire Haldimand n° 4.
D’ici la fin mars, à l’issue de ces tests, Pétrolia devrait savoir si oui ou non le gisement Haldimand peut être exploité de manière rentable. Le secteur pourrait contenir 7,7 millions de barils récupérables, selon des estimations réalisées pour le compte de Pétrolia, soit la consommation des Québécois pendant 21 jours.
Pétrolia calcule que si les résultats de ses travaux sont probants, elle pourrait démarrer la production début 2016. Alexandre Gagnon maintient que la firme est prête à se soumettre au processus du BAPE avant.
À Haldimand n° 4, la firme a foré verticalement sur 400 mètres avant de dévier progressivement à l’horizontale vers les puits Haldimand n° 1 et 2 (au sud-est) sur environ 2 km.
Quant à Junex, elle devrait entamer cette semaine les tests de production à Galt n° 4 horizontal, le puits où elle a trouvé du pétrole en novembre. La pompe est sur place et une équipe du Texas a rejoint les employés de Junex pour finir d’installer les équipements. « On veut mesurer la production du puits et la pression du réservoir pour savoir combien de barils on est capables de produire », explique Dave Pépin, vice-président/finances et affaires corporatives chez Junex.
Lors d’opérations de pistonnage et de nettoyage du puits, en décembre, une centaine de barils de pétrole ont été extraits de Galt n° 4. Le forage de 2400 mètres aura coûté 5 M$.
Une estimation commandée par Junex établit à 36 millions de barils la quantité qui pourrait être récupérée sur la propriété de Galt, soit la consommation du Québec pendant 97 jours (un peu plus de trois mois).
Pétrolia doit quitter Gaspé, selon le comité Ensemble
La présidente du comité Ensemble pour l’avenir durable du grand Gaspé, Lise Chartrand, a formulé ses vœux pour 2015. « Que cette entreprise tienne compte de nos arguments et quitte le territoire de Gaspé […]. Pétrolia a viré vers l’horizontale vers 400 mètres [la firme avait d’abord parlé de 500 m]. Ce n’est pas tant l’exactitude qui nous dérange que le fait qu’on se rapproche de la nappe phréatique. »
Le comité craint que le forage offre une voie de sortie à des gaz nocifs, qui remonteraient vers l’eau et l’air. « Que ce soit avec ou sans fracturation [une technique qui consiste à injecter sous pression un mélange de liquide, de sable et de produits chimiques pour casser la roche], le forage n’est pas bienvenu en zone résidentielle, puisqu’on est dans une zone qui est déjà fracturée [naturellement] de tous bords tous côtés », déclare Mme Chartrand.
Une note technique préparée par l’ingénieure géologue Chantale Savaria pour le comité Ensemble confirme des risques de contamination de l’eau souterraine, notamment parce que des analyses démontrent la présence de méthane venant des profondeurs dans un puits d’observation de la nappe près du forage Haldimand n° 1.
Au contraire, une étude hydrogéologique de l’INRS, menée l’an dernier pour le compte du ministère de l’Environnement, conclut que les puits d’eau potable ne sont pas à risque en cas de forage sans fracturation (ce qu’est Haldimand n° 4). Le réseau de fractures naturelles, en profondeur, « ne serait pas une voie continue entre le réservoir pétrolier et la surface », avait déclaré l’hydrogéologue de l’INRS René Lefebvre.
300 000 litres d’eau qui font jaser
La provenance de l’eau utilisée pour concocter le fluide de forage à Haldimand n° 4 a aussi fait jaser avant les Fêtes. Pétrolia a puisé 300 000 litres au total – la consommation de 850 Québécois en une journée – dans un puits d’observation de la nappe phréatique, d’abord creusé aux fins de l’étude hydrogéologique commandée par le ministère de l’Environnement.
Selon le ministère, puisque Pétrolia puise moins de 75 000 litres par jour, elle n’a pas besoin de permis de Québec, mais la municipalité doit en délivrer un. La Ville de Gaspé nous a répondu que les activités en lien avec le forage, y compris ce prélèvement d’eau, sont plutôt du ressort de Québec.
Dans le cas du forage Galt en territoire non organisé, Junex a aussi prélevé 300 000 litres d’eau d’un puits d’observation, pour un total quotidien sous les 75 000 litres. La firme a demandé et obtenu un permis de la MRC.
À partir du 18 janvier, Orléans assurera une seule liaison quotidienne entre le côté nord de la péninsule et Rimouski et une seule du côté sud, comparativement à deux ou trois de chaque côté jusqu’ici. Entre Rimouski et Gaspé, le nombre d’arrêts passera de 44 à 7 du côté nord et de 47 à 8 au sud. Orléans ne couvrira plus la section Gaspé-Grande-Rivière, laissant Percé sans service.
En plus de réduire les choix de départs, ces changements laissent de longues étendues de territoire sans possibilité d’embarquement, notamment entre Paspébiac et Carleton (82 km et une heure de route) ou entre Mont-Louis et Sainte-Anne-des-Monts (61 km et 45 minutes).
La solution qui sera mise en place : les clients d’Orléans pourront réserver une navette de la RéGÎM 24 h à l’avance, sept jours sur sept, qui les mènera jusqu’à l’arrêt d’Orléans le plus proche, d’où ils poursuivront leur route en autocar. Le même système sera en vigueur au retour. L’usager paiera le tarif régulier de la RéGÎM, c’est-à-dire 2,50 $ ou 3 $.
« On se sentait interpellés par le fait que 45 communautés soient abandonnées [le nombre d’arrêts éliminés par Orléans en Gaspésie administrative], rappelle Antoine Audet, directeur de la RéGÎM. Mais on a toujours dit qu’on n’avait pas les capacités financières et logistiques de le faire à la place d’Orléans. »
L’aide de Québec change la donne : jeudi, le ministre des Transports, Robert Poëti, a annoncé une subvention de 530 000 $ à la RéGÎM pour mettre en place le service de navettes.
Démarrer le projet coûtera 80 000 $. Ensuite, il faudra « entre 0 et 450 000 $ », dit M. Audet, pour payer les navettes, dépendant de la proportion de clients d’Orléans qui les utiliseront.
Les embarquements d’Orléans aux arrêts éliminés totalisaient 23 000 par an. « Une partie importante de ces gens-là vont utiliser leurs propres moyens [pour rejoindre les arrêts restants], estime Antoine Audet. Vraiment au pif, il y aura peut-être 20 % d’entre eux qui feront appel à nos services. »
Cette solution devra être réévaluée dans l’avenir puisque Orléans Express souhaite mettre fin à ses services à l’est de Rimouski d’ici la fin de 2015, une volonté exprimée en août devant la Commission des transports du Québec.
Les Gaspésiens devront toutefois encaisser la diminution du nombre de liaisons quotidiennes, non compensée par l’initiative de la RéGÎM.
Manque à gagner de 200 000 $
Par ailleurs, la RéGÎM devra composer avec l’abolition de la Conférence régionale des élus Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine en 2015. L’organisme versait 100 000 $ par an à la RéGÎM et une aide supplémentaire de 100 00 $ de Transports Québec était liée à cette contribution régionale.
Le manque à gagner de 200 000 $ représente 9 % du budget de 2,2 M$. La perte n’est pas que financière, souligne M. Audet. « La CRÉ est à la base de la création et du développement du transport collectif. C’est un partenaire important côté organisationnel et côté appui politique. Il y a un vide avec lequel on devra composer. »
La RéGÎM songe à prélever 100 000 $ dans ses réserves pour conserver ses services en 2015, une année charnière puisque Transports Québec (MTQ) révise ses programmes, indique M. Audet. « On se prépare à ce que les futurs programmes du MTQ soient moins généreux. Disons qu’il n’y a pas beaucoup de programmes revus à la hausse ces temps-ci… »
La taxe de 1¢ sur l’essence représente la moitié des revenus de la RéGÎM, soit 1,1 M$ par an. Ce type de financement est « un modèle à suivre », selon M. Audet, et assure « une certaine autonomie » à la RéGÎM. Les revenus des billets totalisent 300 000 $ et la part du MTQ, 600 000 $ (sans compter la contribution liée à celle de la CRÉGÎM ni le nouveau projet de navettes).
Vers une hausse des déplacements?
Suzanne Laflamme, une fidèle de la RéGÎM, utilise le service deux à quatre fois par semaine pour voyager entre son domicile de Rivière-au-Renard et son travail à l’Agence régionale de santé, à Gaspé. « Le transport était entamé depuis un mois quand j’ai commencé [en 2010] et j’ai toujours poursuivi. Je trouve que c’est un service utile, sinon essentiel, particulièrement l’hiver, où l’on n’a pas besoin de déneiger l’auto et où l’on peut s’asseoir confortablement sans stress de conduite et faire sa part pour l’environnement. » Mme Laflamme remarque que dans son secteur, quelques nouveaux clients ont adhéré à la RéGÎM « de façon occasionnelle ».
La RéGÎM avait comme objectif de départ d’effectuer 120 000 déplacements par an après trois ans d’existence. Le réseau en comptabilise plutôt 80 000, mais ce nombre est en hausse, affirme Antoine Audet. « C’est dû à notre clientèle régulière, mais aussi au transport d’étudiants vers les campus de Gaspé et de Carleton. » Le Cégep de la Gaspésie et des Îles offrait déjà ce service de transport, mais a confié sa gestion à la RéGÎM cet automne.
Au cours de la prochaine année, la RÉGÎM a l’intention d’ajouter des trajets de mi-journée sur les circuits qui fonctionnent bien. Il souhaite aussi desservir les villages de l’arrière-pays « avec des options sur réservation, de type taxi-bus », explique M. Audet.
À compter du 5 janvier, la RéGÎM offrira des trajets supplémentaires à partir des Plateaux vers Matapédia, Campbellton et Carleton. Cet hiver, du transport vers les centres de ski Petit Chamonix de Matapédia et Pin Rouge de New Richmond sera à nouveau offert, la fin de semaine et sur semaine pendant la semaine de relâche.
Bientôt des porte-vélos sur les minibus
Dès ce printemps, la RéGÎM installera des porte-vélos sur ses minibus. « C’était une des principales demandes de nos usagers, indique M. Audet. C’est pour notre clientèle régulière, mais aussi pour les loisirs. » Des cyclistes pourraient par exemple décider de pédaler de Gaspé à Percé et de revenir en RéGÎM, illustre-t-il.
Christophe Turcotte, un utilisateur de la RéGÎM, se dit « super satisfait qu’on ait été pris au sérieux. On a été plusieurs à écrire [pour demander des porte-vélos] parce qu’on pensait que ce serait complémentaire au service de la RéGÎM. On va pouvoir aller voir nos amis dans les rangs [où les minibus ne se rendent pas]. Ça va encourager les gens à utiliser leur vélo et la RéGÎM plutôt que leur voiture. À Saint-Siméon ou Bonaventure, aller de la route 132 au 2e rang peut prendre 35 à 40 minutes à pied, mais seulement 5 à 10 en vélo. Ça fait une différence. »
La RéGÎM (Régie intermunicipale de transport Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine) transporte ses usagers vers leur travail ou les services des villes-centres de la région. Le service de minibus est offert sur semaine sauf exception, matin et soir et parfois en mi-journée.
Respect de la vie privée