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8 avril 2020 16 h 52

La Grande Faucheuse

Pascal Alain

Chroniqueur

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CARLETON-SUR-MER | Depuis que l’humanité a progressé sur les plans scientifique et médicinal, la Faucheuse a perdu du lustre. Elle ne ferme toutefois jamais les yeux, attendant patiemment de tromper notre vigilance avec un nouveau costume de scène.

En ces temps troubles, j’imagine la mort, cette Grande Faucheuse, assise confortablement sur un sofa avec ses petits-enfants, se vantant du temps où elle régnait en déesse sur le monde des vivants. Visionnant ses meilleurs moments sur un écran haute définition, elle cache mal son excitation au temps où elle personnifiait la peste noire, pandémie qui ravagea une bonne partie du globe au beau milieu du 14siècle, faisant 25 millions de morts.

La trame de sa vie se poursuit, montrant la Faucheuse en pleine gloire. On la voit changer d’apparence au fil des siècles pour frapper sous le nom de peste de Justinien, peste Antonine, grande peste de Londres ou encore peste d’Athènes, les cadavres s’empilant par millions. Devant l’amélioration des conditions hygiéniques, la peste déclare forfait, la Faucheuse refusant cependant d’abdiquer.

Au 16siècle, les colonisateurs blancs sans scrupules font même appel à ses services, la mort se transformant en couvertures infestées de variole destinées à exterminer les Amérindiens. Soixante-quinze pour cent des peuples seront ainsi décimés. Au sommet de son art, la Faucheuse sème le chaos, tantôt sous la forme du choléra, tantôt sous la forme du sida, virus toujours non maîtrisé ayant fait 30 millions de morts jusqu’à ce jour.

Le film sur la grande faucheuse avance et serait incomplet sans l’épisode de la grippe espagnole. Elle serait apparue dans un camp militaire du Kansas, où elle a contaminé de jeunes soldats américains, partis ensuite pour l’Europe. Elle doit son nom à la Première Guerre mondiale et à la censure militaire qui prévaut. Les nouvelles sur les ravages de la grippe minent le moral de la population. On en parle donc très peu. Comme l’Espagne demeure neutre dans le conflit, ses journaux en font abondamment mention, d’où son appellation de « grippe espagnole ». En une année, de 1918 à 1919, elle fait plus de victimes que la Première Guerre, se hissant au sommet du palmarès des pandémies les plus dévastatrices de l’histoire. La faucheuse obtient le rôle de sa vie, personnifiant un virus qui s’étend dans plusieurs pays et continents simultanément en moins de trois mois. Le fléau fait entre 50 et 100 millions de victimes.

La grippe espagnole débarque au pays à la fin de l’été 1918 par l’entremise de soldats revenant du front européen. Cinquante mille Canadiens perdent la vie, dont 15 000 Québécois. Certains sont Gaspésiens. En 1891, à Saint-Alphonse, dans l’arrière-pays de Caplan, des Belges s’enracinent dans cette petite Belgique du Québec. Parmi eux figure le jeune notaire Edmond Brinck. Trouvant la vie difficile dans la colonie, il s’installe à Caplan. Recevant des clients à la maison, la contagion se répand. Sa jeune fille Marie, 7 ans, attrape la grippe espagnole et se fait administrer les derniers sacrements à deux reprises.

Quelques années plus tard, en 1925, c’est la fièvre typhoïde qui s’empare de la maison. L’épouse d’Edmond Brinck, Éliza Forest de Bonaventure, est emportée, ainsi que deux des filles du couple, Jeanne et Marthe, toutes deux enseignantes à New Richmond. Trois décès en quatre mois. Deux autres membres de la famille subissent le même sort. En 1926, Edmond plie bagage avec sa fille Marie et son fils Henri, rejoignant ainsi sa Belgique natale à partir de New York. Ses deux enfants n’ont pourtant jamais mis les pieds en Europe. Trois ans plus tard, en 1929, tous trois reviennent s’établir à Caplan, trouvant probablement la Belgique trop guindée pour eux. La jeune Marie, 18 ans, prendra Léo Garant comme mari, en 1933, donnant naissance à 14 enfants. Elle s’éteint en 2010, à l’âge de 99 ans.

La Faucheuse revêt aujourd’hui la robe de la COVID-19, un nouveau virus qui se répand rapidement en faisant des ravages dans une population non immunisée. Et si cette ère de transformations profondes nous forçait à faire des choix et à mieux apprivoiser la mort?

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