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18 avril 2019 16 h 53

Pénurie de vétérinaires

Gilles Gagné

Journaliste

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CARLETON-SUR-MER, avril 2019- Comme les autres régions du Québec, la Gaspésie vit une pénurie de vétérinaires. Dix vétérinaires, six femmes et quatre hommes, travaillent dans la région, mais trois d’entre eux offrent aussi leurs services dans des régions limitrophes et ne se consacrent donc pas uniquement à la clientèle gaspésienne. On pourrait parler de sept postes à temps complet, en équivalence de disponibilité. Au cours de la prochaine décennie, trois ou quatre de ces 10 vétérinaires devraient prendre leur retraite. Seront-ils tous remplacés? Graffici se penche sur les conditions de pratique de cette profession exigeante et sur son avenir dans la région.

Carl Maisonneuve a 40 ans de pratique vétérinaire dans le système, dont les 33 dernières à Chandler. Il a 65 ans et travaille encore aisément 45 heures par semaine. Il a déjà ralenti il y a une quinzaine d’années en arrêtant ses interventions auprès des « grands animaux », à savoir les animaux de ferme et les chevaux.

Deux opérations aux hanches l’ont incité à ralentir sa pratique auprès des petits animaux, même si son horaire reste encore assez chargé pour un gars qui l’a allégé!

«J’ai ralenti après avoir travaillé sept jours par semaine, souvent jour et nuit, pendant presque 40 ans. Après mes opérations aux hanches, il a fallu que j’arrête de travailler un bout de temps, et je me suis rendu compte que j’étais bien. Il fallait ralentir », dit-il.

Il veut bien faire encore quelques années avant, espère-t-il, de céder sa clinique à un ou une jeune vétérinaire.

« Je me cherche quelqu’un pour la relève. J’en avais deux, mais ils ont décidé d’aller ailleurs, dans les grands centres. La société a changé. La jeune génération ne veut pas travailler en fou comme nous. Ils veulent une qualité de vie. Ils ont raison. C’est partout dans les professions, pas juste pour les vétérinaires. Ça s’est beaucoup féminisé aussi, et pour le mieux, parce que les femmes sont plus intelligentes. Je le pense sincèrement. Elles doivent aussi arrêter un bout quand elles ont des enfants et c’est normal » ajoute M. Maisonneuve.

« Ajoute à ça travailler sept jours sur sept pour les grands animaux, où ça ne peut attendre quand c’est le temps du vêlage. En ville, ils (les jeunes vétérinaires) ont de la misère à envisager une pratique comme celle-là. Pour les grands animaux du secteur de Chandler ou Grande-Rivière, le vétérinaire vient de Gaspé. La notion de distance en ville n’est pas la même qu’ici. Pour eux, 20 kilomètres, c’est beaucoup. Si c’est 100 kilomètres, comme ici, oublie ça», souligne Carl Maisonneuve.

«La qualité des soins a changé. Il faut mettre plus de temps et d’énergie sur un même cas. Ça ajoute du travail. Les cotes (de qualité) sont plus lourdes. On ne va plus à l’à peu près », précise-t-il.

Comptant sur 29 ans de pratique vétérinaire, dont 27 basée dans son village, Alain Poirier, de Caplan, abonde dans le même sens sur un ensemble de points.

«Les jeunes négocient plus leur qualité

de vie. Les vieux vétérinaires conservent les gardes de nuit et de fins de semaine. L’Ordre des vétérinaires défend le principe de faire interdire un message de recrutement des jeunes dans lequel on les attire en leur disant qu’ils ne feront pas de garde et pas d’urgence, mais ça se fait », précise M. Poirier.

Les solutions pour contrer la pénurie de vétérinaires dans une région comme la Gaspésie «ne sont pas évidentes » pour Alain Poirier.

« La pratique se complexifie, l’administration se complexifie; ça met des barrières pour l’établissement d’un vétérinaire seul dans sa clinique, loin des centres de références. Puis, on n’est pas Westmount. Les frais sont un facteur pour plusieurs de nos clients», ajoute- t-il.

Carl Maisonneuve note dans le même sens que « les jeunes aiment être en gang, ils aiment se sécuriser avec des collègues. Si tu achètes une bébelle, un rayon X numérique, à six ou sept pour diviser la facture, ça aide aussi. C’est pareil en médecine ».

MM. Poirier et Maisonneuve croient que la solution pour contrer la pénurie réside partiellement dans l’intégration de vétérinaires français, intéressés à émigrer au Québec.

«Il y a un problème de reconnaissance des équivalences à régler, mais c’est une partie de la solution » insiste M. Poirier. « La France représente certainement une solution. Ils feront un meilleur salaire ici », dit M. Maisonneuve.

La vétérinaire Nicole Lépine, de Saint-Omer, et trois de ses collègues, la Gaspésienne Réjeanne Lagacé et deux Néo-Brunswickoises, viennent de faire construire une grande clinique à Atholville, juste en face de Listuguj. Mmes Lépine et Lagacé pratiquent encore à Saint-Omer, à temps partiel.

«On ne fait que des petits animaux. Moi, j’ai terminé avec les grands animaux il y a un peu plus de deux ans en raison d’une grosse mésentente avec le MAPAQ (ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation). On n’aurait pas arrêté, Réjeanne et moi, sans cette mésentente. C’est ce qui me fait dire qu’il n’y a pas vraiment de pénurie de vétérinaires pour les petits animaux, mais il y en a une pour les gros», précise Nicole Lépine.

Cette mésentente portait sur les modalités de pratique pour les gros animaux, notamment des conditions mal adaptées aux distances en Gaspésie et le mode de rémunération, de même que le temps requis pour que cette rémunération soit acheminée au vétérinaire.

D’autre part, elle constate quotidiennement les bienfaits de la pratique de groupe, même si chacune a développé une sorte de spécialité dans la clinique néo-brunswickoise.

« Tous les jours, on passe de 30 à 45 minutes à parler. Ce n’est pas toujours formel. On prend les occasions au passage. On discute de nos cas problématiques. Ce qui tue le monde, c’est quand tu n’es jamais sûre. Avoir l’avis de collègues, ça aide énormément», souligne Nicole Lépine.

L’épuisement? «On a tous vécu des cas d’épuisement en Gaspésie. Il m’est arrivé de dire à mon chum: «je ne peux pas prendre un appel de plus». L’avantage de la pratique à quatre, comme je la fais maintenant, c’est que je ne suis de garde qu’une semaine sur quatre, en général. Après avoir été de garde 365 jours par an pendant 24 ans, sans reconnaissance du MAPAQ, avec le stress qui venait avec ça, j’apprécie mes nouvelles conditions », dit-elle.


Une passion qui repousse l’épuisement 

NEW RICHMOND, avril 2019- À l’aube de ses 35 ans dans la profession, la vétérinaire Linda Plourde travaille encore entre 50 et 65 heures par semaine à sa clinique de New Richmond.

Depuis sa venue dans la Baie-des-Chaleurs, elle a déjà travaillé encore plus, du temps qu’elle soignait les grands animaux, une pratique qu’elle a stoppée il y a un peu plus de 20 ans, alors que son cinquième enfant, oui son cinquième malgré tout ce travail, était bébé.

Qu’est-ce qui pousse une vétérinaire à tenir le coup? «C’est une passion! C’est ce qui nous tient. J’aime les animaux profondément, et j’aime les gens. La zoothérapie fonctionne. L’animal de compagnie, c’est plus qu’un animal ordinaire. Il se développe des liens forts entre humains et animaux. Ce sont des confidents pour beaucoup de gens. C’est une raison de vivre pour certaines personnes. Ça les force à aller marcher. C’est de plus en plus un membre de la famille. Chez les petits animaux, quand j’ai commencé, la stérilisation était la grande intervention. Depuis, le niveau de soins est beaucoup plus relevé parce que les attentes des gens ont augmenté, avec l’importance de l’animal », analyse-t-elle.

L’épuisement ? « Je dois être en épuisement professionnel depuis quelques années», lance-t-elle en riant.