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11 septembre 2025 16 h 57

Saint-Alexis-de-Matapédia redonne vie à son cimetière et ressuscite son patrimoine acadien

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SAINT-ALEXIS-DE-MATAPÉDIA | Près du confluent des rivières Restigouche et Matapédia, une communauté se mobilise pour redonner vie à l'un des sites patrimoniaux les plus anciens de la région. Le Projet Cimetière de Saint-Alexis-de-Matapédia, porté par une vingtaine de bénévoles passionnés, révèle aujourd'hui les racines profondes d'une histoire acadienne méconnue, vieille de 165 ans.

« Le cimetière est un endroit historique et patrimonial », explique le promoteur du projet, Yvan Chouinard. La paroisse de Saint-Alexis-de-Matapédia, qui est l’une des plus vieilles de la vallée de la Matapédia, a officiellement été fondée en 1871. Cependant, cette communauté trouve en réalité ses origines en 1860, lorsque les premiers colons acadiens ont foulé cette terre après un périple extraordinaire de quelque 500 km depuis l’Île-du-Prince-Édouard.

L’histoire de cette migration forcée prend des allures d’épopée. À Rustico, à l’Île-du-Prince-Édouard, les familles acadiennes louaient leurs terres aux Anglais, mais celles-ci étaient devenues trop petites pour nourrir leur famille grandissante. C’est alors qu’intervient un personnage haut en couleur : l’abbé Georges-Antoine Belcourt, surnommé « le bouillant » en raison de son tempérament de fonceur.

Napoléon III vient à la rescousse L’abbé Belcourt, un jésuite, avait noué une surprenante amitié avec Edme Rameau de Saint-Père, secrétaire particulier de Napoléon III, le neveu de Napoléon Bonaparte. Grâce à cette alliance, l’empereur français a lui-même contribué au financement du déplacement de dizaines de familles acadiennes de Rustico. Pour faciliter ce qui prenait les allures d’une autre déportation, les Acadiens avaient créé la Banque des fermiers de Rustico.

L’arrivée en terre matapédienne s’est déroulée en deux temps. En juillet 1860, sept hommes sont arrivés en éclaireurs, repartant avec « des poignées de terre dans leurs poches pour montrer aux leurs la qualité du sol », décrit Laura Chouinard, qui vient en soutien à son frère Yvan dans le projet. Le deuxième groupe, composé de 35 hommes, femmes et enfants, a débarqué en novembre de la même année, juste avant les rigueurs de l’hiver.

Leur survie a été assurée grâce à la générosité du propriétaire du prestigieux Restigouche Salmon Club, Daniel Fraser, qui les a hébergés durant le premier hiver difficile marqué par la famine. Puis, à partir de 1864, l’établissement était devenu suffisamment productif pour que ces nouveaux arrivants puissent commencer à vendre les produits de leurs terres.

Restauration minutieuse

Le projet de restauration du cimetière embrasse la même philosophie d’entraide qui caractérisait ces pionniers. Financé uniquement par des dons privés de quelques milliers de dollars, il mobilise des bénévoles déterminés à « mettre de l’huile de bras », selon les mots d’Yvan Chouinard. « Les mots clés du projet sont histoire, culture et patrimoine, ajoute sa soeur Laura. C’est ce qu’on transmet aujourd’hui pour les générations futures. »

La première phase des travaux a nécessité l’abattage de 250 des 320 arbres qui ceinturaient le cimetière et qui menaçaient de s’effondrer sur les monuments funéraires. Depuis janvier, l’émondeur professionnel Philippe Castonguay, nouvellement établi à Saint-Alexis, s’est chargé de cette tâche titanesque. « Les arbres faisaient 70 pieds (21,3 mètres) de hauteur, indique Laura Chouinard. On ne voyait plus rien! »

Maurice Gallant, un autre citoyen de l’endroit, contribue au nettoyage du site, parcourant le terrain sur son tracteurtondeuse. Malgré le handicap qui le prive de l’usage de ses jambes, cet infatigable bénévole incarne l’esprit de solidarité qui anime cette communauté.

Des sculptures racontent l’histoire locale

Quand les arbres du cimetière ont été abattus, Laura Chouinard a souhaité que certains arbres situés à l’entrée du cimetière ne soient pas coupés à ras le sol afin de les transformer en oeuvres d’art. Ainsi, dans l’un de ces troncs d’épinette, Pierre D’Amours de Ristigouche-Sud-Est a sculpté une Acadienne qui veille sur les siens, tandis que d’autres témoignent du métissage local.

Sur l’une de ces sculptures en cours de réalisation, on peut lire la devise acadienne Ave Maris Stella, qui côtoie la fleur de lys du Québec et la feuille d’érable du Canada. Sur une autre, un saumon est gravé avec l’inscription mi’gmaq wela’lin. « Ça veut dire merci, précise Mme Chouinard. C’est pour rappeler l’aide précieuse des Premières
Nations à l’endroit des Acadiens. » Ces sculptures transforment ni plus ni moins ces vieux arbres en livres d’histoire vivants, célébrant ainsi l’harmonie entre les cultures qui façonnent cette région.

Vision d’avenir et innovation

Les organisateurs ne se contentent pas de restaurer le lieu : ils innovent. Chaque monument funéraire sera éventuellement équipé d’un code QR permettant d’accéder aux informations historiques, grâce à l’inventaire
méticuleux réalisé en 2009 par Claudette Gallant.

Depuis quelques années, Yvan Chouinard a entrepris de numériser les archives de la paroisse, qu’il projette de rendre accessibles à toute personne intéressée par l’histoire de Saint-Alexis.

Pour remplacer les arbres coupés, le projet prévoit également la plantation de thuyas occidentalis brandon, une essence rustique résistant à des températures de -40 degrés Celsius. Chaque arbre pourra être commandité au coût de 100 $.

Au-delà de la restauration, les promoteurs envisagent la création d’un bâtiment d’accueil, d’un parc de recueillement et de jardins communautaires. Pour ces derniers, le groupe pourra compter sur l’expertise de Patricia Gallant, ancienne horticultrice en chef des Jardins de Métis pendant 37 ans.


Les marguilliers Yvan Pitre et Prudent Bossé, le promoteur du projet Yvan Chouinard ainsi que les bénévoles Laura Chouinard, Mario Gallant et Philippe Castonguay entourent la sculpture de l’Acadienne conçue par Pierre D’Amours. Photo : Johanne Fournier


Le cimetière de Saint-Alexis-de-Matapédia révèle une histoire méconnue de l’Acadie, vieille de 165 ans. Photo : Johanne Fournier