
GASPÉ | Pour un journaliste de presse écrite, la phase frénétique de la rédaction et le moment enthousiasmant de la publication sont précédés d’une étape cruciale : dénicher une histoire.
Mais avant d’y consacrer un article, des questions s’imposent : celle que l’on tient entre les mains est-elle d’actualité ? Est-elle inédite ou, si ce n’est pas le cas, doit-elle être abordée sous un autre angle ? Enfin, et surtout, est-elle d’intérêt public, notamment pour la population gaspésienne ? Si les histoires répondant à l’ensemble de ces critères ne sont pas légion, parfois, les étoiles s’alignent. C’était le cas pour le portrait consacré à l’exfootballeur médecin et désormais personnalité publique, Laurent Duvernay-Tardif.
Pour dire avec justesse les motifs derrière le choix d’un sujet d’article, il faut toutefois revenir sur le contexte dans lequel celui-ci s’est fait. Revenons donc en arrière, plus précisément au mois de juin 2020.
Toujours sidéré par la crise dans laquelle nous a entraînés la pandémie mondiale, chacun essaie tant bien que mal de retrouver une vie normale. Mais, à ce moment-là, qui y croit vraiment encore ? En Gaspésie, un afflux sans précédent de touristes est sur le point de converger vers nos plages, nos forêts et nos parcs, ces grands espaces moins contraignants sur le plan sanitaire. Après des semaines, voire des mois de confinement, tous ont besoin d’un peu d’air. Et Laurent Duvernay-Tardif ne fait pas exception à la règle.
Mais au contraire d’une majorité de gens qui visite la région pour une première fois, l’homme qui n’a plus besoin de présentation est un habitué, lui qui revient dans la région pratiquement tous les étés depuis son adolescence. Alors, en quoi sa venue en 2020 revêt un caractère particulier ?
D’abord, parce que le gaillard venait d’accomplir un exploit sportif exceptionnel : en février, il était de la formation partante des Chiefs de Kansas City, équipe ayant remporté le prestigieux Super Bowl, faisant de lui le premier joueur né au Québec à soulever le trophée récompensant les champions de la NFL (Ligue nationale de football).
Ensuite, parce qu’il était alors devenu sans le vouloir l’un des emblèmes de ceux et celles qui se sont mobilisés dans la lutte contre la pandémie, troquant l’uniforme de football pour l’uniforme médical. Inconfortable avec l’idée de retourner « jouer », alors que des deux côtés de la frontière beaucoup souffrent, il fera l’impasse sur la saison suivante.
Enfin, si ces deux éléments pouvaient justifier à eux seuls la rédaction d’un article, un troisième, jusqu’alors insoupçonné par le public, confirme que l’on tient une histoire qui rejoindra les Gaspésiennes et les Gaspésiens : son attachement profond à la région.
C’est d’ailleurs sur la foi de cet élément que j’ai soumis à l’époque ce sujet d’article – mon premier – au rédacteur en chef de GRAFFICI. Je suppose qu’il y a vu lui aussi une histoire intéressante, puisque la planification du journal était alors complétée et surtout, que nous ne nous connaissions pas !
Extrait
À l’évidence, l’équilibre semble être credo chez Laurent Duvernay-Tardif, en fait foi la trinité football, médecine et art dictant son quotidien, un canevas qu’il transpose également à la mission de sa fondation mise sur pied en 2017 : promouvoir l’équilibre entre le sport, les arts et les études Celui qui fait la navette entre Montréal et Kansas City se dépose ainsi régulièrement à Gaspé avec sa copine de longue date, Florence Dubé-Moreau (le volet arts de la fondation, c’est elle). Cet arrêt annuel lui permet d’atteindre cet équilibre recherché : Gaspé, comme la troisième assise du trépied qui jalonne sa vie des six dernières années.
« Entre Kansas City, Montréal, tous les projets, ma fondation et la présence médiatique, Gaspé devient un peu une escapade où je sens que je suis là, pas à titre de joueur de football ou de gagnant du Super Bowl, mais à titre de Laurent le chum qui a envie de venir voir ses amis et de s’amuser », dévoile-t-il, laissant apparaître un besoin de normalité dans cette vie menée à haute vitesse.
Et en fait, qu’en est-il de l’attachement de Laurent à la Gaspésie, cinq ans plus tard ? Il semble toujours aussi solide, lui qui a encore une fois choisi la région l’été dernier, et ce, au moment d’effectuer un stage de médecine, enfilant pendant deux mois sarrau et stéthoscope auprès de l’équipe de l’urgence et du Groupe de médecine familiale universitaire de l’hôpital de Gaspé.

Photo : Charles Bilodeau
CARLETON-SUR-MER | La pandémie de COVID-19 a créé un impact majeur sur les journaux et les personnes qui y travaillent. Il a suspendu le temps, mais en fonction de perceptions très variables, selon les personnes évoluant en journalisme.
Certains journalistes ont perdu leur emploi le matin du 16 mars 2020, au lendemain des quatre terribles journées s’échelonnant du 12 au 15, alors que les pouvoirs publics mettaient la province et le pays sur pause. Le temps passait
vite et lentement à la fois. On avait l’impression que cinq ans s’étaient écoulés depuis le budget du 10 mars déposé par le ministre des Finances Éric Girard, et en même temps, le chômage qui semblait guetter l’essentiel de la société suspendait les minutes, les heures et les journées.
Puis, les publicités de prévention face à la COVID sont entrées. Elles ont sauvé les médias écrits et bien des médias électroniques, mais en même temps, les autorités pouvaient-elles prendre la chance de ne pas marteler des messages de prévention, alors que le public était attentif comme jamais? Bien sûr que non.
C’est dans ce contexte que l’équipe de GRAFFICI a choisi de publier un journal en avril 2020, journal dont la préparation doit se faire en mars, alors que l’incertitude régnait encore.
Un matin, ou un après-midi, le temps étant suspendu en ce début de printemps, je reçois donc une proposition de sujet d’une journaliste résidant temporairement à Gaspé, Geneviève Patterson. Elle est porteuse d’une idée lumineuse en ces temps troubles : un reportage sur les oiseaux de la Gaspésie ferait du bien aux lecteurs. L’idée est vite acceptée.
Elle contacte un ou deux ornithologues, dont Pierre Poulin de Chandler, et on déniche un photographe hors pair, Hugues Deglaire, qui nous envoie une vingtaine de superbes photos d’oiseaux de toutes sortes, des espèces séjournant ou vivant en Gaspésie. Anie Cayouette, notre graphiste à l’époque, fait un travail remarquable de mise en page, et la faune ailée domine l’édition d’avril.
C’est un succès. Les rares interactions directes permises par les autorités en avril et mai 2020 se traduisent par des remerciements, encore plus souvent que par des félicitations! La même tendance frappe les communications écrites.
Les éditions suivantes de GRAFFICI feront place à des reportages davantage orientés vers la COVID elle-même, et les acrobaties qu’elle a suscitées.
Roxanne Langlois, alors membre de l’équipe du journal, a écrit une chronique fort touchante sur le fait qu’elle avait été obligée de se trouver un emploi d’appoint pour pallier la fermeture du défunt hebdomadaire Chaleurs Nouvelles, où elle travaillait depuis avril 2019.
GRAFFICI a notamment publié des textes sur la diplomation de l’école Aux quatre vents de Bonaventure, en fonction de l’adaptation des célébrations, notamment ponctuées par une parade devant le domicile de chaque étudiant obtenant son diplôme de cinquième secondaire. Aude Buévoz, de Carleton-sur-Mer, a obtenu sa citoyenneté canadienne à l’occasion d’une cérémonie tenue sur Zoom!
Imaginez que le port du masque n’a été obligatoire qu’en juillet 2020. Imaginez aussi qu’avant la toute fin de 2020, il n’y avait pas de vaccin, et qu’en avril 2021, la plupart du monde plus jeune que 60 ans commençait à peine à y avoir accès.
Combien de personnes les journalistes ont-ils incité à sortir dehors pour prendre des photos d’elles?
Le 10 novembre 2020, par une chaude journée d’automne, à 20°C dans la MRC du Rocher-Percé, j’ai fait sortir de chez elle une amie de 89 ans, Nicole Deschamps, aujourd’hui décédée, afin de prendre un cliché d’elle destiné à accompagner le profil que j’avais rédigé à propos de sa carrière exceptionnelle de professeur de littérature et de psychanalyste.
Nicole a insisté pour que j’entre dans sa maison de Percé, afin que je prenne une photo d’elle à son bureau, en plus de photos extérieures. Je n’ai jamais été aussi nerveux de transmettre la COVID à quelqu’un, même si le risque était limité. Je travaillais et je travaille toujours à partir de la maison. Mes contacts sociaux étaient rares en 2020, excepté dehors.
C’était ça, le journalisme en situation de COVID, pendant la première année de pandémie. Il y avait cependant bien pire pour les gens ayant perdu leur emploi, et le personnel de la santé.

Photo : Hugues Deglaires
GASPÉ | S’il y a un dossier qui peut être intimidant pour un journaliste qui vient de l’extérieur du monde maritime, c’est bien celui des pêches. C’est mon cas, moi qui suis plutôt côté forêt que côté mer.
Entre les juridictions provinciale et fédérale, les différentes sortes de pêche, leurs périodes de capture, les zones attitrées pour chacune, les quotas, les sortes de flottilles, les engins de pêche autorisés, la délivrance de nouveaux permis, les multiples associations qui représentent les pêcheurs ou encore l’industrie, le volet politique, le volet scientifique, le volume de captures, leur valeur à quai, le prix donné selon la grosseur des crevettes et tutti quanti : il y a de quoi en perdre son latin pour les néophytes.
C’est donc avec une certaine réticence que j’ai accepté de me plonger dans le dossier du sébaste, un poisson qui était sous moratoire depuis près de 30 ans (mais pas partout, seulement dans une certaine partie du Saint- Laurent, sinon ce serait trop simple). On dit aussi le sébaste pour couper court … mais évidemment il coexiste deux différentes populations : le sébaste atlantique (Sebastes mentella) et le sébaste acadien (Sebastes fasciatus), qui ont des habitats et des patrons de reproduction différents. Ils sont pratiquement semblables morphologiquement et très difficiles à différencier à l’oeil nu pour les non-initiés. Voyez comme c’est simple, les dossiers reliés aux pêches.
Mais c’est un peu notre travail de vulgariser tout ça et de rendre quelque chose de plus clair. Et ça adonne bien parce qu’à GRAFFICI, on a le temps et surtout l’espace pour faire ce genre de chose; bien décortiquer un sujet et penser à tous les angles.
En mars 2023, on savait bien que le retour de la pêche au sébaste n’était qu’une question de temps. On a donc épluché le dossier au grand complet en appelant au Japon le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie halieutique, puis une biologiste en évaluation de stocks à l’Institut Maurice-Lamontagne spécialisée dans le sébaste, un pêcheur de crevettes prêt à faire le saut, le directeur général de l’Association des capitaines propriétaires de la Gaspésie, trois propriétaires d’usines de transformation et la directrice d’Exploramer.
Je crois qu’on peut dire sans trop se tromper qu’on a retourné pas mal toutes les pierres. Aujourd’hui, la pêche au sébaste demeure encore marginale et seulement une fraction – environ 5 % – des 60 000 tonnes de quota autorisé annuellement avait été pêchée au moment d’écrire ces lignes. Le prix reçu par livre est difficile à rentabiliser. Mais des avancées sont faites, comme en témoignent les investissements à terme de 4,5 millions de dollars dans l’usine des Pêcheries Gaspésiennes à Rivière-au-Renard pour automatiser une ligne de production. Ce dossier est plus pertinent que jamais et je retourne le lire à l’occasion.

Photo : Offerte par Denis Éloquin
CARLETON-SUR-MER | Quand j’ai déménagé à Carleton-sur-Mer, en octobre 1993, la situation des homardiers et de leur ressource était très préoccupante. Un contingent de 227 pêcheurs se partageaient une ressource éparse, qui n’arrivait pas à croître.
Un rapport du Conseil pour la conservation des ressources halieutiques avait conclu à un contexte de surpêche du homard dans l’est du Canada. Plus spécifiquement à la Gaspésie, la biologiste Louise Gendron, de l’Institut Maurice-Lamontagne, martelait qu’il fallait réduire l’effort de capture de plusieurs façons, et qu’il fallait augmenter la taille des homards conservés comme prises commerciales, afin de laisser un plus grand nombre de géniteurs à l’eau et assurer une plus grande ponte.
Des mesures de protection de l’espèce ont été graduellement instaurées à compter de la saison 1997. La liste est impressionnante : augmentation de la taille légale des prises en quatre étapes de 1997 à 2003, rachats de permis, diminution du nombre de jours de pêche de 70 à 68 par saison, diminution du nombre de casiers de 250 à 235 et instauration d’une taille maximale de 145 millimètres au céphalothorax au lieu de 155, dans le but de laisser les plus gros homards à l’eau, afin qu’ils génèrent d’autres gros homards.
Les homardiers ont aussi racheté quatre permis de pétoncle, parce que les dragues utilisées raclaient le fond marin. Le financement du rachat de permis a été majoritairement assuré par des allocations de crabe des neiges obtenues au milieu des années 1990, et à l’occasion par des marges de crédit obtenues des gouvernements québécois et canadien. Une assez modeste subvention de 91 000 $ par permis a été accordée par le gouvernement fédéral en 2009, aussi pour racheter des permis.
Les homardiers ont également embauché un biologiste à temps complet, Jean Côté, pour effectuer des suivis scientifiques, mais aussi pour voir à l’ensemencement annuel de 240 000 homards juvéniles, afin d’appuyer la reproduction naturelle.
Dans l’édition d’avril 2021 de GRAFFICI, on peut lire, après un long entretien avec O’Neil Cloutier, directeur du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie, qu’il y a de l’impatience dans les rangs, devant des progrès modestes :
En 2007, les revenus globaux des homardiers gaspésiens oscillent entre 11 et 12 millions $ par an, surtout en raison d’un prix en hausse, à 5,66 $ la livre en 2007. Les prises fléchissent à 775 tonnes métriques cette année-là. O’Neil Cloutier se fait parfois apostropher par certains de ses membres.
« Ça fait 10 ans que la taille légale a augmenté! Je me fais dire : “Tes hosties de mesures, quand est-ce qu’elles vont faire effet?” Ce n’était pas évident. »
Le déblocage est survenu à compter de 2013. Le volume des prises est graduellement passé d’une moyenne de 1000 tonnes métriques par an entre 2000 et 2012, à 4643,9 tonnes métriques en 2021, pour une valeur de 86 660 292 $. Ces données incluaient toutefois la part gaspésienne capturée à l’île d’Anticosti, part qui représente autour de 10 % du total.
Le revenu moyen par permis de 25 800 $ en 1993, s’établissait à 456 000 $ en 2021. Il restait alors 156 détenteurs de permis, incluant les Autochtones. Ce sont 71 permis de moins qu’en 1993, une baisse volontaire de 31,3 %.
Aujourd’hui
En excluant les captures réalisées à Anticosti, les prises de homard en Gaspésie ont atteint un autre record en 2025, à 4949 tonnes métriques, d’une valeur de 83 316 658 $, aussi un record. Ces données sont préliminaires.
Ce montant exclut la valeur ajoutée en usine, et le fait que certaines usines gaspésiennes transforment maintenant du homard capturé au Nouveau-Brunswick. C’est un juste retour des choses, puisque pendant des décennies, les Gaspésiens ont envoyé de la morue à peine transformée sur le marché de Boston.
Les records s’alignent presque sans faille. Une année exempte de record découle généralement d’une météo capricieuse. Le homard est tellement abondant qu’un nombre grandissant de citoyens voudraient qu’une pêche communautaire débouche sur la possibilité d’un accès à la ressource.
Depuis maintenant cinq ans, le homard trône au sommet des espèces les plus lucratives, en Gaspésie comme au Québec. Ce statut a incité le ministère fédéral des Pêches et des Océans à délivrer 51 permis de pêche exploratoire du côté nord de la Gaspésie avant la saison 2025, sans évaluation préalable de l’état de la ressource, un facteur créant beaucoup d’inquiétude chez les homardiers traditionnels.

Photo : Gilles Gagné
Gilles Gagné
Les sports m’ont intéressé depuis l’âge de six ans. Je suis né en 1960. J’ai un vague souvenir d’une déception vécue, peu après mon septième anniversaire, quand les Maple Leafs de Toronto ont gagné leur dernière Coupe Stanley devant les Canadiens de Montréal, par un mardi soir de printemps.
Au cours des dernières années, bien conscient qu’il n’y a pas de section sports dans GRAFFICI, seulement des articles ça et là, publiés au hasard de nos disponibilités, je me disais qu’il serait intéressant de publier une sorte de répertoire des athlètes gaspésiens s’étant illustrés au fil des décennies, un temple de la renommée. Je n’évoquais pas l’idée « publiquement », même pas à mon corédacteur en chef, que je sais grand sportif, de « peur » qu’il dise qu’il faut le faire maintenant.
En septembre ou en octobre, en prévision du journal de novembre, j’ai glissé quelques mots de mon idée à Jean-Philippe. Je sentais sans doute que ma réflexion avait assez duré. Je notais un peu partout sur des bouts de papier ou dans mon agenda des candidats potentiels, dans plusieurs sports, pas seulement des disciplines professionnelles. Jean-Philippe a immédiatement exprimé son intérêt, notamment en suggérant des noms qui ne m’étaient pas venus à l’esprit. Je reconnaissais en lui l’intérêt que je soupçonnais au départ.
La liste a rapidement explosé, tant et si bien que nous avons étalé le contenu, bien qu’incomplet, en deux éditions. Nous avons sondé quelques amateurs et connaisseurs de sports, qui nous ont fait de bien belles suggestions. Elles dupliquaient parfois les nôtres, mais loin de nous embarrasser, elles confirmaient que nous n’étions pas dans le champ.
Partout sur la planète, il y a malheureusement moins de femmes que d’hommes en mesure, pour des raisons organisationnelles et par manque de vision des financiers sportifs, de se démarquer médiatiquement parlant comme athlètes, d’atteindre le même degré de notoriété par exemple, que des hockeyeurs comme Jude Drouin, ex-joueur des Canadiens de Montréal, des North Stars du Minnesota et des Islanders de New York.
Nous avons donc sondé des amies sportives, et la Table de concertation féministe de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine, afin d’aspirer à un meilleur équilibre, bien qu’un réel équilibre n’ait pas été atteint.
La recherche a parfois été ardue, parce que je tenais, et je pense que c’était la même chose pour Jean-Philippe, à garder un certain secret auprès des candidates et des candidats. Parfois, c’était impossible, afin d’obtenir une bonne photo, ou de vérifier certaines informations, comme dans le cas de Cindy Francoeur.
Choisir mène parfois à des déceptions. Nous avons sans doute oublié quelques candidates et candidats. Mais nous sommes toujours ouverts aux suggestions pour les éditions à venir. N’est-ce pas, Jean-Philippe?
Jean-Philippe Thibaulet
Tout à fait, Gilles! Je préciserais à ton commentaire, j’ajouterais pour ceux qui l’ignorent qu’on s’appelle régulièrement pour parler de nos sujets, de leur avancement, de nos frustrations, des performances du Canadien (non quand même pas) et parfois de la vie en général.
Lors d’un de ces appels, Gilles lance l’idée de faire un Temple de la renommée du sport en Gaspésie, avec un grand T. Il mijote l’idée depuis longtemps. Le but était de recenser tous les grands sportifs de la région et d’en faire une brève description. On ne parle pas souvent de sports dans nos pages, comme Gilles le mentionnait plus haut, alors on a sauté à pieds joints dans le projet, malgré l’ampleur de la tâche. Ça ne paraît peut-être pas de l’extérieur, mais le défi était énorme. On s’est aperçu rapidement qu’on risquait de s’être mis le bras dans le tordeur.
C’est quoi, le point bascule pour faire partie du Temple? Est-ce qu’il faut être né en Gaspésie ou « seulement » y habiter? Jusqu’à quel niveau faut-il avoir évolué pour en faire partie? Pourquoi l’un et pas l’autre? On devait trancher, dans quelque chose qui reste relativement arbitraire et qui attise les passions. Les chances qu’on échappe le ballon en cours de route étaient autour de 100 %. Pas grave. On a décidé de le faire quand même avec les risques
que ça implique.
Notre stratégie a été de séparer le dossier en deux numéros, en demandant à nos lecteurs de nous envoyer leurs suggestions, histoire de minimiser le risque d’oublis. Les athlètes qui nous auraient échappé pourraient être repris ultérieurement.
Heureusement, on peut aussi compter sur la mémoire photographique de Gilles, qui me parlait de sportifs dont je n’avais même jamais entendu le nom. On a sollicité aussi des intervenants proches du monde du sport pour des suggestions. Et également des groupes de femmes, parce que l’exercice était un peu trop androcentriste à notre goût.
Ç’a été plusieurs journées de délibérations pour en arriver à une liste finale et une longue partie de ping-pong, de relances, d’ajouts et de soustractions. On aurait facilement pu ajouter deux autres pages de hockeyeurs qui ont atteint des niveaux très élevés, mais on ne voulait pas surreprésenter ce sport déjà bien connu.
Finalement, on a reçu plusieurs commentaires constructifs et c’était en général plus positif que négatif. Grâce à GRAFFICI, la Gaspésie a maintenant son Temple de la renommée du sport. À vous toujours de le porter bien haut, comme dirait l’autre.

GASPÉ | Ce dossier-là, je m’en rappelle comme si c’était hier. C’était pour ma première édition complète comme corédacteur en chef, celle de février 2022. J’avais aidé à faire le montage pour le numéro précédent, mais les commandes avaient déjà été passées aux chroniqueurs et aux journalistes et les textes étaient tous pas mal écrits. J’apprivoisais seulement mes nouvelles tâches.
Là, j’avoue que je voulais marquer un grand coup. L’expression dit qu’on n’a jamais une deuxième chance de faire une bonne première impression. Il ne fallait pas que je me plante avec un truc bâclé, fais à la va-vite et avoir l’air d’un cul-terreux illettré. J’étais pas mal stressé de livrer la marchandise. Encore aujourd’hui, je ne crois pas avoir mis autant de temps et d’énergie sur tout autre dossier.
À la base, je dois dire que j’ai toujours eu une fascination et un respect pour les travailleurs d’usine. Ça remonte sûrement à une ancienne vie où, comme étudiant, j’ai travaillé à l’usine de panneaux particules d’Uniboard à Sayabec, dans la vallée de La Matapédia.
Pendant deux années, j’ai aussi été opérateur de machinerie lourde chez Marmen à Matane. Les sections de tours d’éoliennes, c’est moi et un collègue qui les déplacions partout sur le terrain de l’usine et qui les mettions sur leur fardier pour l’expédition vers les parcs éoliens, dont celui de Baie-des-Sables à l’époque. Ça me semblait beaucoup de responsabilités pour un étudiant payé 14 $ l’heure, mais ç’a été très formateur. J’en garde de bons souvenirs, et, surtout, un respect infini pour ceux et celles qui se lèvent à l’aube (même avant) pour aller faire des quarts de travail de 12 heures – voire plus – cinq, six ou sept fois par semaine. C’est sûrement pourquoi je voulais faire un dossier sur la naissance de LM Wind Power à Gaspé. Fin de la parenthèse d’autopsychanalyse.
Sauf que pour ce sujet, certaines difficultés sont rapidement apparues. Premièrement, les archives. L’idéation d’une telle usine et les premières bribes d’information remontent aux alentours des années 2000. Ça ne fait pas un siècle, mais à cette époque naissante des nouvelles en ligne où tout le monde pensait que tout serait archivé dans le Web pour toujours (non, ça ne l’est pas), disons que plusieurs documents se sont perdus dans la transition.
Heureusement, en journalisme, on ne se fait pas que des ennemis. On a aussi des amis précieux – parfois de l’ombre – qui sont bien prêts à nous donner un coup de main. L’un d’eux avait dans une boîte à peu près tout ce qui s’était écrit sur le sujet depuis les débuts. Juste avec ça, j’en avais pour des jours de lecture, alors ça m’a grandement aidé à mieux comprendre le contexte de l’époque et les différentes étapes du projet. Quand on dit que les contacts sont la chose la plus précieuse d’un journaliste, c’est vrai.
Ensuite, il fallait recueillir des commentaires. Les gens ont été particulièrement généreux. À peu près personne n’a refusé d’en parler, exception faite de la direction de LM Wind Pover qui, depuis le rachat de l’usine par General Electric, a les mains liées et ne commente à peu près jamais.
L’ex-maire de Gaspé, François Roussy, m’a par exemple expliqué la situation générale à l’époque. L’entrepreneur Évangéliste Bourdages m’a aiguillé sur la genèse de l’éolien en Gaspésie, notamment ses discussions de l’époque avec le premier ministre Bernard Landry. L’ex-professeur en maintenance industrielle Christian Babin, lui, a révélé quelques discussions de coulisses sur l’implantation des usines de pales et de tours d’éoliennes à Matane versus à Gaspé. Tout ça était fascinant!
Chez Nergica, Frédéric Côté a partagé avec moi son analyse de la filière éolienne et du chemin parcouru jusque-là. Pas mal de monde a contribué et je les remercie au passage. Même Simon Bujold, qui était alors au conseil d’administration de GRAFFICI, s’est porté volontaire pour aller prendre de superbes photos de l’agrandissement de l’édifice avec son drone. Parce qu’une usine, visuellement, ce n’est pas super sexy et il fallait trouver un visuel assez fort pour illustrer tout ça. Simon a réussi.
Finalement, mon texte était beaucoup trop long. Je visais trois ou quatre pages : il en a fait huit! J’avais peur d’endormir les lecteurs. J’ai proposé de couper, mais Gilles s’y refusait. Je crois qu’il a bien fait. Aujourd’hui encore, j’entends parler de ce dossier-là. La filière éolienne a évolué depuis, mais je crois qu’on a fait un bon coup en plongeant dans les origines de ce qu’on appelait jadis LM Glass Fiber. Je ne crois pas avoir trop bâclé le sujet.

Photo :Jonathan Desjarlais – La boîte flexible
SAINTE-ANNE-DES-MONTS | Quand j’ai appris que près de 400 nouveaux arrivants s’étaient établis en Haute-Gaspésie, j’ai tout de suite su que je devais raconter cette histoire pour le numéro d’avril 2025. Pour ma terre natale, cette vague d’immigration a quelque chose d’absolument singulier, voire inédit.
La Haute-Gaspésie est la MRC la plus dévitalisée du Québec. Pendant des décennies, ce territoire a vu plusieurs de ses jeunes partir, de ses écoles fermer et de ses commerces mettre la clé sous la porte. L’exode rural a longtemps été le reflet de la réalité démographique. Alors, voir 400 personnes choisir de s’installer en Haute-Gaspésie, de choisir de faire leur vie dans ses villages, cela renverse complètement la tendance.
Ce qui me fascine particulièrement, c’est la diversité de ces nouveaux Gaspésiens : des Ivoiriens, des Camerounais, des Ukrainiens, des Français, des Belges et des Portugais. En deux ans, 125 personnes d’origine africaine ont joint cette communauté du nord de la Gaspésie. Cette richesse culturelle transforme le visage de la région.
Ces nouveaux arrivants représentent un moteur économique. Ils oeuvrent dans nos hôpitaux, nos résidences pour aînés et nos entreprises. Comme Bélinda Ahou, une infirmière ivoirienne qui a choisi de s’installer à Sainte-Anne-des-Monts, ces néo-Gaspésiens apportent des compétences dont nous avons besoin. J’ai aussi voulu raconter cette histoire parce qu’elle incarne l’espoir. Elle prouve que la région peut se réinventer, qu’elle peut attirer et retenir des familles venues d’ailleurs.
Extrait
Pour la première fois, l’organisme Haute-Gaspésie me voici!, en collaboration avec ses partenaires, a célébré l’arrivée d’une centaine de nouveaux arrivants. L’événement festif, qui s’est tenu le 7 février à la Maison de la culture de Sainte-Anne-des-Monts, a mis en lumière l’apport de ces personnes qui enrichissent le tissu social, partagent leur culture et contribuent à pourvoir des emplois locaux. En septembre, une première cérémonie de citoyenneté canadienne s’est tenue à Sainte-Anne-des-Monts.

Photo : Johanne Fournier
MARIA | J’avais entendu parler de Marie-Thérèse Forest avant de m’établir en Gaspésie en octobre 1993, et même avant de devenir journaliste, en octobre 1989, à Campbellton, au Nouveau-Brunswick. Pendant mes années à Québec, un bon ami militait en faveur de l’établissement d’une radio communautaire dans Charlevoix.
Dans la mesure de mes petits moyens, j’ai milité d’une part avec cet ami pour la naissance de Radio Charlevoix, CIHO, lors d’audiences du CRTC à Rimouski, en novembre 1984, audiences auxquelles j’ai assisté. J’ai ensuite suivi l’évolution de cette station, qui calquait en grande partie son modèle d’implantation sur celui de CIEU-FM, la radio de la Baie-des-Chaleurs.
Marie-Thérèse Forest était liée aux deux stations. En tant qu’employée de l’Association des radios communautaires, elle avait contribué à la formation du personnel de CIEU, jusqu’à la mise en ondes, et elle avait participé au développement de l’argumentaire de cette station, lors des audiences de Rimouski. CIEU y défendait son renouvellement de permis. CIHO déposait sa demande de permis.
Elle avait ensuite formé des employés de Radio Charlevoix, dont mon ami, Bertrand Dion, devenu animateur du matin.
Marie-Thérèse avait le sens de l’image. Elle se savait atteinte de l’ataxie spastique à compter de 1985. Elle savait qu’un jour, elle serait confinée à la chaise roulante, et qu’une radio entrant chez elle, et diffusant du contenu régional, lui permettrait de rester à jour. Elle le disait quand elle formait de futurs employés de stations de radio, et elle l’a probablement dit aux commissaires du CRTC.
Elle avait tort sur un point. Elle a été confinée à une chaise roulante, mais elle ne s’est jamais servi de cette limite de mobilité pour s’empêcher de participer, officiellement de 1986 à 2014, et au-delà malgré sa retraite il y a 11 ans, à l’émancipation des femmes, et à l’éveil des hommes par la bande, par son engagement dans ce qui est devenu la Table de concertation féministe de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine.
En près de 30 ans d’efforts pour la cause, j’ai croisé Marie-Thérèse plusieurs dizaines de fois, par beau temps, sous la pluie battante, par vague de froid intense, lors d’abondantes chutes de neige, pour assister à une manifestation,
à un sommet quelconque, ou à une conférence de presse. Elle semblait capable de passer à travers tout, bancs de neige inclus!
Par un début de soirée de l’automne 2024, j’ai appris en croisant Mireille Carli, l’une des anges de Marie-Thérèse depuis son déménagement de Caplan à Maria, qu’elle avait décidé de demander l’aide médicale à mourir pour le 17 octobre 2025. J’ai assuré Mireille, l’une des premières personnes rencontrées après mon déménagement de 1993, que j’irais voir Marie-Thérèse en 2025.
Les mois ont passé. En mai, en planifiant les sujets de juillet avec Jean-Philippe Thibault, j’ai eu un électrochoc. Et si la condition de santé de Marie-Thérèse s’était détériorée au point qu’elle avance sa décision de partir?
J’ai su en contactant Mireille Carli que l’échéancier du 17 octobre tenait. Je suis allé la voir le 17 juin. C’était ma première entrevue avec quelqu’un recourant à l’aide médicale à mourir. Elle a été d’une générosité et d’un aplomb sans faille. Je suis sorti de l’entrevue secoué.
J’ai repoussé la rédaction de ce texte aussi longtemps que j’ai pu. Je l’ai rédigé le 23 juin. La perfection n’existe pas, mais j’y ai tout mis. Ce fut mon seul texte de la journée. J’ai volontairement choisi une photo sur laquelle Marie-Thérèse exprimait des émotions difficiles à cerner, un peu comme la Joconde, et une photo avec Mireille Carli.
Extrait
Elle veut partir pendant que la vie est encore belle. « La vie m’extasie encore, dans le sens que j’arrive dans la cuisine le matin : “Mon Dieu que c’est beau!” Je pars avec ce côté-là dans mon coeur. J’ai 72 ans; je ne pensais jamais me rendre là. J’en ai profité en masse, mais là, j’ai donné! », résume-t-elle. J’ai eu beaucoup de réactions à la suite de ce texte. J’en reçois encore. Je m’en doutais. Ce texte m’a fait peur. Le sujet était délicat. Je suis allé revoir Marie-Thérèse le 15 octobre, deux jours avant son départ. Je lui avais promis d’y retourner. Ce n’était pas prévu, mais je lui ai raconté la genèse du texte, de mon appréhension, de ma crainte même. Elle m’a écouté avec générosité et aplomb, comme en juin, l’âme en paix, libre comme les personnes qui ont tout donné.

Photo : Gilles Gagné
GASPÉ | Ce sujet aussi était plutôt ambitieux. L’idée était de donner la parole à des citoyens partout en Gaspésie pour connaître leurs aspirations, leurs désirs et leurs rêves dans un horizon d’à peu près une vingtaine d’années, autour de thèmes prédéterminés : culture, éducation, environnement, sport, société, santé et transport. Sinon, les auteurs avaient carte blanche pour leur texte, qui devait faire environ 400 mots. Ce qu’il faut dire ici, c’est qu’à GRAFFICI, depuis plusieurs années, les deux numéros estivaux se suivent d’environ un mois seulement. Traduction : c’est extrêmement court pour solliciter, recueillir, relancer et corriger les textes de 14 personnes différentes, en plus du reste du journal régulier et tout ce que ça implique. Moi qui pensais me la couler douce, c’était complètement manqué.
On a peut-être eu les yeux un peu plus grands que la panse. Certaines personnes se sont désistées à la dernière heure et d’autres ont dû prendre la plume à la dernière minute pour « combler un trou ». Remerciements d’ailleurs à la présidente du conseil d’administration du journal et ancienne journaliste Geneviève Gélinas qui, je soupçonne, a rédigé son papier quelque part dans la nuit avant la date de tombée en raison de notre demande inopinée dans la dernière ligne droite.
Gilles a travaillé plus que moi sur ce dossier. La majorité – pour ne pas dire la totalité – des intervenants du dossier proviennent de son réseau de contact. Ça nous a notamment permis de lire des plumes différentes, de mettre à contribution des auteurs externes et d’avoir un mince échantillon de ce à quoi les gens aspirent pour la Gaspésie. Un exercice rare, mais ô combien intéressant.

Photo : Fannie Desmarais
GASPÉ | Comme plusieurs sujets, celui-ci est né au simple tournant d’une discussion. Mon frère me disait que l’inscription de son plus vieux au hockey scolaire lui avait coûté … 3900 $. La somme est conséquente et siphonne assez rapidement un budget familial. À ce prix, les déplacements en autocar et l’hébergement dans les hôtels sont fournis, mais pas la nourriture lors des sorties à l’extérieur ni l’équipement. Bref, autour de 5000 $ pour toute une saison.
En en parlant avec Gilles, on se questionnait si ce modèle pouvait être applicable en Gaspésie et si l’idée avait déjà été amenée sur la table; si les avantages surpassaient ou non les inconvénients. On l’ignorait totalement, mais d’autres experts avaient un meilleur portrait d’ensemble.
Gabriel Vallée et Jean-François Plourde, deux piliers du hockey en Gaspésie, nous ont aiguillés sur le sujet, sans à priori ni jugements, en exposant les faits et la réalité des joueurs en Gaspésie, qui souvent s’exilent vers 12 ou 13 ans pour tenter leur chance dans de « plus grosses ligues », avec en toile de fond le fractionnement de l’offre et des structures dans les dernières années.
L’occasion était tout indiquée pour parler du principe de mettre le jeune au centre des décisions, des inscriptions en Gaspésie, de l’orientation du sport dans la région et même de la place des parents dans les estrades. Voici d’ailleurs un extrait assez évocateur. La citation est de Jean-François Plourde.
Il y a eu un éclatement des ligues au Québec. Ce que ça amène pour une petite région comme la nôtre et je le dis haut et fort, c’est que si dans un même niveau, pour les mêmes jeunes, il y a deux services différents, on va se tirer dans le pied avec un bazooka. Si par exemple en M15, on a une équipe élite civile et une autre avec le RSEQ, ça va faire comme ailleurs et assassiner les deux projets. Le nerf de la guerre, c’est que les instances se parlent. Il ne faut pas faire les mêmes erreurs qu’ailleurs. Au Bas-Saint-Laurent, ça ne se parle pas tant que ça. Pour le même groupe d’âge, il y a plusieurs services. On n’a pas le bassin pour ça ici. Il faut avoir la vision triennale ou quinquennale du hockey en Gaspésie. Il y a beaucoup d’enjeux. Les gens doivent se parler et oublier leur propre intérêt.
Ce résumé a quand même bien vieilli.

Photo : Jean-Philippe Thibault
ÉPILOGUE
Plusieurs lecteurs auraient sans doute suggéré d’autres dossiers déterminants publiés par GRAFFICI entre 2020 et 2025. Notre choix a été ardu. Si certains textes bien fouillés n’apparaissent pas dans la liste, c’est parfois parce qu’ils font partie d’une liste de sujets, le logement, la ZEC des Anses ou les services aux personnes handicapées, à propos desquels nous planifions un suivi dans un avenir prévisible. Vous pouvez aussi nous envoyer des suggestions à redaction@graffici.ca.
Texte par Marc Bert
En ce moment, tout le monde critique tout le monde, mais personne n’écoute personne. Nous sommes pris dans une spirale où l’opinion a remplacé la réflexion, où les cris étouffent l’écoute, et où la nuance est devenue une denrée rare. La récente vague de tarifs imposés par les États-Unis sur certains produits canadiens ne fait qu’exacerber ce climat d’opposition stérile.
D’un côté, certains huent l’hymne national américain aux matchs de hockey, crient à la censure et célèbrent chaque coup porté aux États-Unis comme une revanche méritée. De l’autre, d’autres défendent Trump bec et ongles, dénoncent les médias de masse comme manipulateurs et se voient étiqueter complotistes dès qu’ils osent penser autrement. Entre ces extrêmes, le dialogue s’est évanoui, laissant place à un champ de bataille d’opinions rigides.
L’art de diviser pour mieux régner
Ce chaos n’est pas le fruit du hasard. Il est savamment entretenu par des années de polarisation médiatique, qui nous apprennent à voir le monde en noir et blanc : pro ou anti, vrai ou faux, complotiste ou naïf, nationaliste ou mondialiste. Cette mécanique repose sur un principe vieux comme le monde : diviser pour mieux régner.
Plus nous sommes occupés à nous déchirer, moins nous posons de questions fondamentales. On diabolise Trump, mais qui ose examiner les failles de notre propre gouvernement ? Qui s’interroge sur notre système économique, sur notre dépendance aux décisions étrangères, sur notre souveraineté réelle ? On s’indigne des tarifs américains, mais combien prennent le temps de comprendre leur origine, leurs rouages, ou d’envisager des alternatives ?
L’escalier du scepticisme : À quelle marche êtes-vous ?
Le concept de « l’escalier du scepticisme » – ou The Staircase of Disbelief – décrit le cheminement intellectuel et psychologique d’une personne confrontée à la réalité. Selon Neil Kramer et d’autres penseurs, plus on monte, plus on développe la capacité d’observer, d’écouter et de remettre en question ses croyances sans les renier. À l’inverse, rester en bas signifie être prisonnier de certitudes rigides, incapable d’entendre un point de vue opposé sans le rejeter violemment.
Ironiquement, ceux qui se trouvent en bas se croient souvent plus éclairés. Ils hurlent plus fort, dénoncent avec passion et s’accrochent à leurs vérités sans jamais douter, car le doute est inconfortable. C’est là qu’intervient la dissonance cognitive, ce mécanisme qui nous pousse à rejeter les informations dérangeantes plutôt qu’à les examiner objectivement. Par exemple, si je dis que « les vaccins anti-COVID n’étaient pas fiables, voire même dangereux pour nous », comment réagissez-vous ? Êtes-vous prêt à approfondir le débat, ou préférez-vous fuir la discussion, voire me cataloguer directement dans la boîte des complotistes pour protéger votre confort intellectuel ? Ce réflexe, qui protège notre stabilité mentale, est en réalité un piège : il enferme notre pensée dans un dogme rigide.
Hurler avec les loups ou construire en silence ?
Pendant que les loups hurlent à la lune, d’autres observent et agissent en silence. Ceux-ci ne se contentent pas d’être spectateurs du tumulte : ils bâtissent des communautés fortes, investissent dans leur région et tissent des liens réels avec leurs voisins.
Pourquoi s’attarder sur une gouvernance étrangère alors que nous avons tout chez nous pour être heureux ? Pourquoi perdre notre énergie à débattre d’un système qui ne nous concerne pas directement, alors que nous pourrions renforcer notre autonomie, notre culture et notre économie locale ?
L’énergie que nous gaspillons à nous diviser autour d’enjeux lointains pourrait être investie dans le développement d’une souveraineté réelle – politique, alimentaire, énergétique et culturelle. Plutôt que de s’indigner du dernier scandale américain, ne devrions-nous pas réfléchir à notre propre résilience ? D’autant plus, écouter devient essentiel pour repérer les manipulateurs, car ils pullulent de tous côtés. La plupart des chemins de nos croyances sont pavés de mensonges et de confusion ; il faut donc apprendre à discerner qui façonne, finance et profite de nos opinions.
Le monde prend une claque, et notre ego aussi
Nous vivons une époque de bouleversements majeurs : l’économie mondiale vacille, les tensions géopolitiques s’intensifient, et les repères changent. Chacun réagit à sa manière – certains s’accrochent aux anciens modèles, d’autres cherchent des coupables, tandis que d’autres encore sombrent dans le cynisme ou le fatalisme.
Mais au lieu de crier plus fort que son voisin, une autre voie s’offre à nous : celle de l’humilité, de l’ouverture et du respect. Observer sans réagir immédiatement, écouter avant de juger, s’informer au-delà des gros titres, accepter l’inconfort de la remise en question… Voilà le véritable pouvoir, qui ne réside pas dans les dogmes ni dans la division entretenue par les médias et les gouvernements, mais dans notre capacité à penser par nous-mêmes et à construire des liens solides avec nos proches et nos communautés.
Car pendant que tout le monde hurle à propos de Trump, combien prennent réellement soin de leur famille, de leurs voisins et de leurs engagements locaux ? Combien dénoncent avec ferveur les décisions américaines tout en restant aveugles aux erreurs de notre propre gouvernement ?
Le danger des certitudes figées
Il y a un réel danger à adopter une position rigide sans recul ni nuances : nous la transmettons à nos enfants comme une vérité absolue. Or, la connaissance évolue, se raffine et se corrige avec le temps. Pourtant, aucun livre scolaire ne commence par cette mise en garde essentielle : “Tout ce que vous apprendrez dans ce livre est basé sur les connaissances que nous avons au moment de son écriture. La majorité de ces informations seront révisées, questionnées et peut-être reformulées pour s’adapter à l’évolution du savoir.”
Imaginez si nous abordions nos discussions avec nos proches et nos enfants avec cette même humilité. Si nous leur apprenions que, fondamentalement, nous ne savons rien de façon définitive, et que tout peut être remis en question. Ce simple état d’esprit changerait radicalement la manière dont nous percevons l’information et dont nous interagissons avec les idées opposées aux nôtres. Accepter l’incertitude, c’est ouvrir la porte à l’apprentissage continu et à une pensée critique plus saine.
Et maintenant, on fait quoi ?
Il y aura toujours des tensions, des désaccords et des décisions qui nous échappent. Mais nous avons le choix : soit nous restons au bas de l’escalier, hurlant avec les foules et nourrissant la division, soit nous grimpons, lentement mais sûrement, en cultivant une pensée critique et en écoutant ceux qui ne partagent pas nos vues. Pendant que le monde s’écharpe sur Twitter et que les médias dictent nos indignations, certains investissent leur énergie là où elle compte vraiment : dans leur autonomie, leur communauté, leur avenir.
Le vrai débat n’est pas de savoir si Trump a raison ou tort. Il s’agit de déterminer si nous sommes encore capables de parler entre adultes intelligents, de débattre avec respect, et de bâtir un monde où l’information sert d’outil de réflexion et non d’arme idéologique.
Alors, on continue de crier, ou on commence à bâtir ?
Par Julien Huard de Chandler
Au panthéon des sons d’hiver, aux côtés du grincement de la neige sous les bottes, et les craquements sourds de la glace d’un lac, on retrouve sans doute celui de l’impact entre une rondelle gelée et la bande de bois d’une patinoire extérieure.
Plusieurs générations d’amateurs de hockey gardent en tête les souvenirs de parties improvisées avec les enfants du voisinage. Certains en gardent même quelques cicatrices. De Guy Lafleur en Outaouais, sur une patinoire construite par son père, en passant par Sydney Crosby, coiffé de sa tuque, les soirs où l’Océanic était en congé, rares sont les futures légendes qui n’ont pas raffiné leur tir du poignet au clair de lune avant d’aller soulever la coupe Stanley quelques années plus tard. C’est ce jeu au grand air qui unit les idoles et ceux dont le seul fait d’arme est d’avoir gagné un tournoi de carnaval ou une quelconque partie entre amis après souper. Mais est-ce que le rapprochement est encore valide ? Malgré le faible niveau de participation et les hivers doux, les municipalités continuent à entretenir des glaces naturelles, mais pour combien de temps ?
Chandler compte deux patinoires extérieures, situées de part et d’autre du centre-ville dans les quartiers de Pabos et Pabos-Mills. Le Centre des Loisirs de Pabos est depuis longtemps un refuge pour les jeunes patineurs malgré son emplacement isolé qui a toujours nécessité la participation d’un parent pour s’y rendre. C’est « chez Cousineau » (en l’honneur de feu Gaétan Cousineau, qui a opéré le site durant presque trente ans) que de nombreux enfants ont chaussé les patins pour la première fois. Le Centre Multigénérationnel de Pabos-Mills, quant à lui, existe au coeur d’un quartier résidentiel et il est donc facile de s’imaginer une scène digne du court métrage Le chandail de Roch Carrier où on se rend jouer au hockey après l’école, le bâton à la main et les patins suspendus sur une épaule.
Au magasin Sport Élite de Chandler, on estime à environ 5 % la proportion de patins aiguisés aujourd’hui pour un usage extérieur. Le propriétaire, Stépane Clavet, se souvient d’une époque, qui date de bien avant les fusions de 2001, où les employés municipaux installaient chaque automne les bandes des patinoires qui étaient ensuite entretenues par les parents dans différents quartiers de la ville. Au début des années 2000, à la suite de la fermeture de l’usine Gaspésia, un anneau de glace avait été aménagé sur le lac Vachon durant quelques saisons, mais l’idée fut abandonnée avant de pouvoir devenir une tradition. M. Clavet, qui en plus de son rôle de commerçant, dirige un club de vélo de montagne depuis bientôt trente ans, déplore la drastique diminution du sport pratiqué dehors en toute liberté, sans arbitres, et sans cadran. Pour un résident de Chandler, il est en effet devenu très rare de voir et surtout d’entendre les enfants jouer au hockey à l’extérieur des murs de l’aréna Clément-Tremblay.
Depuis 2003, la Ligue Nationale de Hockey joue la carte de la nostalgie en organisant des matchs de saison régulière en plein-air. Une quarantaine de rencontres plus tard, l’intérêt persiste même si pour de nombreux professionnels
américains, européens, et même canadiens, le jeu sur les patinoires extérieures ne fait tout simplement pas partie de leurs souvenirs d’enfance. Présentées devant des foules énormes, ces classiques hivernales – malgré l’ironie du coût élevé des billets – rappellent que le hockey joué à l’extérieur a toujours été, d’abord et avant tout, accessible. Dans la même veine, la Fondation des Canadiens pour l’enfance construit depuis 2008 des patinoires réfrigérées, et recouvertes dans certains cas, dans différentes villes du Québec, priorisant les quartiers jugés comme étant défavorisés. Le programme Bleu Blanc Bouge a récemment inauguré une 15e patinoire, dans la Basse-Ville de Québec, et on peut se poser la question : à quand notre tour en Gaspésie ? Avec les redoux qui sont devenus synonymes de nos hivers, l’entretien des glaces naturelles est continuellement à recommencer et la nature de nos infrastructures extérieures sera éventuellement à reconsidérer.
En entrant dans la dernière minute de cet article il est surtout important de rappeler l’importance du jeu chez les plus jeunes. Si les municipalités en venaient à ne plus voir le bien-fondé de l’entretien des patinoires extérieures, c’est une petite page d’histoire qui serait tournée mais certains y verraient peut-être aussi une occasion d’investir autrement, et plus simplement. Malgré tout ce qui a déjà été dit, le hockey devient souvent plus amusant, pour un plus grand nombre d’enfants, quand les patins sont remplacés par des bottes chaudes, et la rondelle par une balle alourdie par le froid. Débarrassé de ses lames, il devient comme par magie beaucoup plus facile de s’imaginer dans les patins de Caufield, Suzuki, ou Montembeault.
___
Ce texte est un travail de reporter ou de chroniqueur très bien dirigé, qui porte à la réflexion et qui conduit à des pistes de solutions. Une certaine poésie s’en dégage. Dès que l’on commence la lecture, l’auteur nous incite à continuer. Il a déjà capté notre intérêt. La qualité de l’écriture et le style se démarquent. Le sujet est bien campé dans une région, développé avec une suite logique. Le texte choisi nous incite à poursuivre car en plus d’être poétique, il offre une place à la réflexion. Une belle écriture quoi.
– Les membres du jury


Édition 2025
L’équipe du journal GRAFFICI est heureuse de poursuivre avec sa sixième édition du concours d’écriture. Nous souhaitons que cette nouvelle édition saura stimuler ta créativité.
Genre littéraire : Article journalistique
Ce genre requiert de l’exactitude dans les éléments qui composent le texte. Nous désirons tout de même t’encourager à te pencher sur un sujet qui te passionne et qui peut tout aussi bien être insolite, étrange et surprenant.
Prix :
1000 $ à gagner, soit 250 $ par catégorie en plus du coup de cœur du jury.
Les prix seront remis sous forme de chèque-cadeau à utiliser dans une librairie agréée de la région.
Les textes gagnants seront publiés dans nos pages d’avril et de juin, et sur notre site Web. Tu auras donc la chance d’être publié dans un journal bien ancré dans le paysage gaspésien et de côtoyer les articles de qualité rédigés par nos journalistes chevronnés.
Catégories :
ADULTE
Créations individuelles
Nombre maximum de mots : 1000
ÉLÈVE DU PRIMAIRE
Créations individuelles ou collectives d’élèves du primaire
Nombre maximum de mots : 500
*L’enseignant.e ou l’éducateur.trice doit envoyer un maximum de cinq œuvres par groupe.
ÉLÈVE DU SECONDAIRE
Créations individuelles ou collectives d’élèves du secondaire (17 ans et -)
Nombre maximum de mots : 500
*L’enseignant.e ou l’éducateur.trice doit envoyer un maximum de cinq œuvres par groupe.
COUP DE CŒUR TOUTES CATÉGORIES CONFONDUES
Choix du jury
Règlements
Dates limites :
Vendredi 21 février : catégorie ADULTE
Vendredi 2 mai : catégories ÉLÈVE DU PRIMAIRE et ÉLÈVE DU SECONDAIRE
Le concours s’adresse aux résidents de la Gaspésie administrative.
Pour les catégories étudiantes, il est possible de nous faire parvenir un texte sans passer par un enseignant.
Un texte par personne est accepté.
Seuls les textes acheminés en format Word, à l’adresse direction@graffici.ca, seront acceptés.
Informations à inclure :
– Le titre de ton texte;
– Ton nom et tes coordonnées complètes ainsi qu’un numéro de téléphone;
– La catégorie à laquelle tu désires participer.
Participez en grand nombre, nous avons hâte de lire vos articles!

Pour imprimer l’affiche officielle, cliquez sur le lien :

Nos Cokes en bouteille s’empilent en montagnes
Parmi nos impôts, nos enfances et nos rides
Les notes de nos boîtes à lunch ne sont plus
Elles se sont origamifiées et envolées
Nos lacets ne s’attachent plus seuls
Le lapin a changé d’adresse depuis longtemps
Même le monstre sous notre lit est devenu poussière
Notre insomnie lui est devenue contagieuse
Il s’est sensibilisé à notre peur
Notre peur de trop parler
De donner de l’amour ou d’en recevoir
Notre peur de rire et d’être drôle
Ou celle de sourire avec les dents
Notre peur d’inventer des histoires
De dessiner des soleils en coin et des
bonhommes allumettes
Notre peur de barbouiller, de devenir des clowns
Et celle de se faire mal en tombant
Notre peur d’ouvrir les yeux sur le monde
Ou de les fermer trop longtemps
Notre peur de devenir le monstre
Que les enfants redoutent tant
Notre peur de vieillir
Notre maudite peur des ans
Le texte révèle une écriture exceptionnelle. Le texte s’est libéré des rimes pour accorder une plus grande liberté d’envol. On décèle une voix unique, d’une grande maturité. Aucun cliché, un ton qui coule, des idées fort originales. Un lien se tisse entre l’enfance, l’adolescence et l’avenir incertain. Nous encourageons fortement l’autrice à continuer d’écrire. Son talent est indéniable.
– Les membres du jury
Hannah Paquin de Sainte-Anne-des-Monts, 10 ans, 4e année
Le printemps,
Quel merveilleux temps.
Les petits bourgeons verts
Rajoutent des couleurs à l’univers.
La marmotte sort son nez
En dehors de son terrier.
L’ours joufflu se réveille
De son long sommeil.
Puis, c’est l’été.
Quelle beauté.
Les petits bourgeons couleur ambre
Se transforment en feuilles tendres.
La marmotte va gambader
Dans les champs ensoleillés.
L’ours grassouillet
Va manger des bleuets.
Ensuite arrive l’automne,
La saison qui frissonne.
Les feuilles se maquillent
Et quittent les arbres en vrille.
De feuilles mortes, la marmotte fait sa couchette
Pour passer l’hiver de façon douillette.
L’ours, lui, rempli son gros bedon
De provisions.
Maintenant, c’est l’hiver;
Bientôt plus rien n’est vert.
Le manteau blanc a tout recouvert,
Même les fougères.
Les glaçons gelés
Pendent près de la cheminée.
L’ours et la marmotte ne sortiront de leur lit que quand
Dehors il n’y aura plus de flocons blancs.
Voilà le passage des saisons et leur cycle sans fin.

Dessin par Hannah Paquin
Le texte se démarque par sa qualité exceptionnelle. Le vocabulaire est recherché; la musicalité, présente. On sent que le texte a été travaillé. Le cycle de vie des deux animaux est développé avec originalité. On déduit que l’autrice doit lire beaucoup.
– Les membres du jury
Texte collectif, première année de Mme Claire Dion de l’école Cap Beau-Soleil de Caplan
Tous les jours, je suis joyeux
La Gaspésie me rend heureux
Je découvre de nouveaux paysages
Je m’émerveille devant les forêts et les plages
J’adore marcher au bord de la mer
Admirer les couchers de soleil en kayak
Je n’oublie pas les montagnes majestueuses
Elles sont précieuses
Dans les bois, je vois des originaux et des chevreuils
Pour en prendre soin, je les observe de loin
À la plage de Caplan, je peux voir des fous de Bassan
Ils plongent à l’eau pour se nourrir, ils sont persévérants
Nos superbes rivières sont habitées par les saumons
Il faut être bienveillant avec ces poissons
En Gaspésie, on fait attention à nos caribous
Il n’y en a plus beaucoup
J’aime ma terre gaspésienne
C’est la mienne et pourrait être la tienne !
Pour son coup de coeur, le jury a opté pour un poème collectif au primaire : le thème du passage se fait discret dans la mouvance de la faune. Les élèves ont su évoquer la vie sous toutes ses formes en Gaspésie. On a même décelé une touche géopoétique. Ce poème est un bel éloge à la région, une reconnaissance de sa beauté. On tient à souligner l’initiative et le dynamisme de l’enseignante. On reconnaît les exigences d’un tel projet.
– Les membres du jury


Texte gagnant de la catégorie Adulte :
Par Mathieu Harton de Saint-Siméon de Bonaventure
Le matin a vêtu un vent poreux.
Une luminosité timide zigzague à travers les essences mixtes.
Comme un chef d’orchestre,
le vent dirige les mouvements des branches vadrouilles.
Le vacarme de la canopée en pagaille
calme les constellations de mes pensées routines.
Assis dans le creux d’un cèdre tordu,
mes yeux vagabonds s’ancrent dans du loin.
Mes pieds paluches reposent au-dessus d’un sous-sol
barbouillé de racines.
Puis soudain, l’extérieur et sa rudesse
se chiffonnent et se rangent dans mon baluchon sourdine.
Mon attention s’invagine
et à l’intérieur de moi-même j’apparais.
À l’abri des ressacs ambiants,
les murmures de ma vulnérabilité se déplient et me soulèvent.
Dans l’exigu de cet apaisement,
une perspective de montgolfière naît.
De haut, je peux embrasser du regard
les champs de mes derniers apaisements,
les forêts anciennes qui me remémorent d’où je viens
et les chemins entretenus par le va-et-vient
de mes pattes d’oies.
Le sol est picoté de taches bleues.
Une gratitude emplit mon sternum
lorsque que je survole ces lacs qui
irriguent les sécheresses de mes crises existentielles.
Ma respiration marine dans cette apesanteur inattendue.
Les angles pointus de mes deuils récents s’arrondissent.
L’altitude épure mon vécu de ses fioritures,
et à mon insu, le tangible et son décor se disloquent,
laissant la porte de l’essentiel entrebâillée.
J’abandonne mes repères, mes naissances et mes espérances.
Les flammes qui assuraient mon déplacement meurent.
Même si mon atterrissage me paraît inconcevable, il est inévitable.
…
Tout près, une branche casse.
Mon bagage se débaluchonne.
Le décor, sa densité et ses teintes réapparaissent.
J’inspire et une nostalgie diffuse me perfore.
Je retiens mon air et
dans le lent sifflement de mon expiration
tout le fugace de ma vie devient une évidence.
Après de sérieuses délibérations, les membres du jury se sont arrêtés sur Un lent sifflement. Sur fond de réalité et d’imaginaire alternent nature vibrante et univers intime. La richesse des métaphores et l’élan ininterrompu offrent un rythme bien articulé. Un lent sifflement se démarque par son originalité indéniable. Le poète donne à lire sa vision d’un monde fugitif.
– Les membres du jury
Mentions spéciales de la catégorie Adulte
Deux autres poèmes se sont démarqués : Trouée et Les taches . Trouée, mérite une mention spéciale pour cette petite étincelle qui rallume la nôtre. Les vers sont bien rodés autour du thème « Passage ». Les taches s’avère un poème d’une grande simplicité. Les deux derniers vers ajoutent à la dimension poétique.
– Les membres du jury
Par Jacinthe Archambault de Bonaventure
Un sentier aux contours flous
Il se fait tard pour passer
Il se fait tard, mais nous vivons toustes sous la même lumière
Celle qui tombe à tes pieds immobiles
Celle qui couvre les épaules
Celle qui aveugle et barre le regard
Il faudra écarter la mousse
Arracher la terre
Broyer le sol de tes orteils nus
Le passage pique, mais c’est ton territoire
Tu marches en crabe comme un philosophe
Le passage est dans ta tête
Des portes s’ouvrent dans tes cahiers bleus
Vise le centre de tout
Il s’entrebâille
Te propulse en utilisant son mouvement
Une ampoule par seconde
À la vitesse des tremblements de tes doigts
S’il n’y avait pas devant toi ce qui te fascine?
Il faudrait alors forcer l’expansion
Battre les rochers chauds
Creuser la crevasse
L’eau est de l’autre côté
Il te faudra passer
Puiser dans la vastitude de ce qui est ignoré
Et dans cet instant tu vivras
Par Christine Porlier de Carleton-sur-Mer
J’ai pensé longtemps
que j’allais me transformer en ma mère
Qu’avec le temps j’allais me raffiner
Arrêter de manger dans le salon
Pu aller au dep pas de brassière
Jeter mes jeans un coup percés
La métamorphose était censée s’opérer tranquillement
tout le long de la vingtaine
Pis un jour sans avoir vu ça aller
j’allais être une mère
Comme elle
C’était une femme moderne
Le modèle me plaisait
Avec le temps, je me suis ramassée
avec deux-trois enfants
sur les bras
Je suis débarquée souvent chez ma mère
À boutte
Heureusement que j’étais encore sa fille
elle pouvait s’occuper de moi
Un jour, elle m’a posé des questions
sur l’allaitement
Sur ce que ça faisait
Je le sentais-tu le lait ?
Est-ce que je le savais combien il y en avait ?
J’ai compris que je vivais des affaires de maternité
qu’elle connaissait pas
J’apprenais des affaires de mère à ma mère
Mais je savais toujours pas quoi faire
avec les taches qui partent pas au lavage

C’est avec fierté que l’équipe du journal GRAFFICI poursuit avec sa cinquième édition du concours d’écriture.
Des ateliers d’écriture seront aussi offerts dans des bibliothèques et des écoles de la Gaspésie pour stimuler la créativité des jeunes et moins jeunes.
Thème : Passage
Genre littéraire : Poésie
Prix :
1000 $ à gagner, soit 250 $ par catégorie en plus du coup de cœur du jury.
Les prix seront remis sous forme de chèque-cadeau à utiliser dans une librairie agréée de la région.
De plus, les textes gagnants seront publiés dans nos pages d’avril et de juin, et sur notre site Web. Le journal GRAFFICI est tiré à 39 500 exemplaires et livré gratuitement par l’entremise de Postes Canada dans tous les foyers des cinq MRC de la Gaspésie.
Vous aurez donc la chance d’être publié dans un journal ancré dans le paysage gaspésien depuis plus de 20 ans et de côtoyer les articles de qualité rédigés par des journalistes chevronnés.
Catégories :
ADULTE
Créations individuelles (18 ans et +)
Nombre maximum de mots : 500
ÉLÈVE DU PRIMAIRE
Créations individuelles ou collectives d’élèves du primaire
Nombre maximum de mots : 250
*L’enseignant.e ou l’éducateur.trice doit envoyer un maximum de cinq œuvres par groupe.
**Il n’est pas obligatoire de faire partie d’un groupe scolaire.
ÉLÈVE DU SECONDAIRE
Créations individuelles ou collectives d’élèves du secondaire (17 ans et -)
Nombre maximum de mots : 250
*L’enseignant.e ou l’éducateur.trice doit envoyer un maximum de cinq œuvres par groupe.
**Il n’est pas obligatoire de faire partie d’un groupe scolaire.
COUP DE CŒUR TOUTE CATÉGORIE CONFONDUE
Choix du jury
Règlements
Le concours s’adresse aux résidents de la Gaspésie administrative
Un texte par personne est accepté
Dates limites :
Vendredi 23 février : catégorie ADULTE
Vendredi 3 mai : catégories ÉLÈVE DU PRIMAIRE et ÉLÈVE DU SECONDAIRE
Inclure ces informations avec votre texte :
-Le titre de votre texte
-Votre nom et vos coordonnées complètes ainsi qu’un numéro de téléphone
-La catégorie auquel vous désirez participer
Seuls les textes acheminés en format Word, à l’adresse direction@graffici.ca, seront acceptés.
Si trop peu de textes ou de faible qualité sont reçus dans une catégorie, nous nous réservons le droit d’annuler celle-ci.
Participez en grand nombre, nous avons hâte de lire vos poèmes!

Lauriane Duguay
5e secondaire de l’école C.-E.-Pouliot
Lyst nadiyi (Lettre d’espoir)
Ma chère Olena, si tu savais à quel point ton papa et moi t’avions désirée. Pardonne-moi de n’avoir que cette vie à t’offrir. Cachée parmi ces inconnus, entre ces murs empreints de tristesse, loin de la chaleur du soleil pour cajoler ta peau et faire briller tes yeux. Pardonne à notre pays, dans tout son malheur, ainsi qu’à cette nation à laquelle tu appartiens, aussi abstraite de gaieté soit-elle aujourd’hui. Je n’ai plus de force pour la colère; mon coeur saturé n’a plus que l’espace pour t’aimer et espérer un avenir meilleur.
Ton arrivée eut lieu plus tôt que prévu, au beau milieu du chaos et de la folie des bombardements s’abattant sur notre ville sans répit. J’aurais tant aimé que ton père puisse sentir ton odeur, te découvrir de ses propres yeux. Car mes mots ne surent lui décrire ta beauté, au travers de l’appareil téléphonique reliant notre famille
à des kilomètres de distance. Je me console en admirant sa bravoure à défendre la liberté de notre pays, puis à la pensée qu’il sera sans doute ton plus grand héros.
Je me remémore sans cesse ma propre enfance au coeur d’Izioum, ma ville bien-aimée. Je contemple sa beauté dans mes souvenirs, ses jardins au printemps, ses montagnes à couper le souffle, ses maisons à l’architecture aussi vieille que le monde, puis son paysage se métamorphosant au rythme des saisons. De sombres pensées envahissent presque aussitôt mon esprit: les tournesols recroquevillés au nom des coeurs
brisés, les flammes jaillissant dans l’obscurité du ciel, tous ces corps sans lueur de vie, puis notre histoire, si injustement dérobée.
Je me demande si tu connaîtras un jour ce bonheur, ma douce petite fille. Celui de vivre au sein d’une communauté et d’une terre qui sont tiennes. Te sentiras-tu en sécurité dans ce monde s’écroulant à vue d’oeil, ayant plus que jamais besoin d’amour et de protection? Sauras-tu t’y retrouver parmi les décombres de notre passé? Je rêve d’un jour meilleur. D’un jour où le son des bombes ne sera qu’un lointain souvenir, et que plus libres que jamais, nous découvrirons ensemble toutes les merveilles de notre monde, sous ton regard ébahi. Mais plus que tout, je rêve d’un jour où sans crainte, je t’observerai t’épanouir en la petite ukrainienne que tu es.


Manon Lévêque
St-Omer
Ti-Bonhomme (Nouvelle pour enfants)
Dehors, la lune est pleine. Le ciel gris n’ose pas voiler son visage éclatant. Ce soir, c’est la reine. Comme chaque mois, elle illumine les ténèbres de sa plus grande joie. Ti-Bonhomme aime tellement ce rendez-vous. Souvent, il lui confie ses peines, comme un rituel. Il imagine qu’elle le serre dans ses bras et que son amour
efface tout. Une douce chaleur traverse alors son petit corps et le remplit à nouveau d’espoir. Il se rappelle que la magie existe, même quand Alma la lune s’en va.
Le vent fort des derniers jours s’est complètement dissipé depuis qu’Alma est là. Le silence qui l’entoure la rend particulièrement belle. Sa rondeur enveloppante et sa robe orangée éblouissent Ti-Bonhomme qui ne décroche plus ses yeux d’elle. Elle brille de toute sa puissance. Ce soir, quelque chose est différent, presque imperceptible, mais Ti-Bonhomme le sent, le sait. Même les arbres dénudés, majestueusement dressés vers le ciel, semblent attendre une arrivée.
Ti-Bonhomme baisse les yeux et se sent soudainement seul. Non loin de lui, ses amis se sont assoupis près du feu qui crépite. Pourquoi dorment-ils autant ? se demande-t-il. Ils restent là, devant la cheminée ou sur le divan du salon, presque toute la journée. La nuit encore, il paraît que c’est fait pour ça, mais le jour ! Il y a tellement de choses à voir, à sentir, à goûter, tant d’explorations à faire. Ti-Bonhomme aimerait les réveiller et partager avec eux ses découvertes. Surtout, il aimerait leur présenter Alma. Celle qui, par sa lumière, fait battre à tout rompre son petit coeur d’enfant. Celle qui lui restera fidèle, son amie de toujours. Il a souvent envie de leur en parler mais a peur qu’ils ne comprennent pas et se moquent de lui. Sa relation avec Alma est si spéciale et importante pour lui qu’il ne le supporterait pas.
Alors qu’Alma poursuit tranquillement son ascension, sa robe change de teinte pour devenir dorée. Elle aime offrir ce spectacle à ceux qui la regardent. Elle sait qu’ils en ont besoin. Les âmes terrestres ressentent souvent de la peine, de la colère ou de la solitude, comme Ti-Bonhomme. Et Alma sait que, par sa présence magnétique, elle leur rappelle la puissance de l’amour. Cette force invisible et omniprésente qui relie toute chose, sur terre et au-delà. Et ce message est important, peut-être même le plus important.
Ti-Bonhomme pose à nouveau les yeux sur Alma et sourit en sentant le poids de sa solitude s’évaporer. Alors qu’il prend une profonde respiration de soulagement, une sensation de décharge électrique le traverse de tout son long. Une énergie agréable mais très étrange l’envahit. Il veut sauter partout, grimper jusqu’à la cime des arbres, et sentir le froid glacer ses os. Il avait raison, quelque chose est en train de se passer. La lune n’est pas venue seule ce soir. Alors qu’il regarde attentivement dehors, des petites boules blanches commencent à illuminer le ciel. Légères comme des plumes, elles semblent être des poussières d’étoiles. Un cadeau d’Alma pour égayer l’hiver, se dit-il émerveillé par tant de beauté.
Habité par une joie nouvelle, Ti-Bonhomme se met à se dandiner et sa voix à chanter. Des pas feutrés se font entendre derrière lui. Un son familier qu’il aime tant. Son coeur bat de plus en plus fort, il percute sa poitrine de sa plus belle musique. Les pas se rapprochent. Une main douce et aimante lui caresse la tête. Quel bonheur ! Il lève alors les yeux et voit l’autre main lui ouvrir la porte. Le spectacle est enfin devant lui et la scène lui tend les bras. Son petit corps est emporté par des rythmes enivrants, il danse avec la neige qui tombe maintenant généreusement. Le poil mouillé et la truffe pointée vers le ciel, il remercie son éternelle amie.


Anatole De Baerdemaeker
Cap-Chat
Plus que quelques instants de lucidité. Mes paupières tremblotent de fatigue sur mes yeux humides. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour rester éveillé mais, j’entends déjà les mots de mon père qui s’éloignent. Je suis sur le point de tomber dans un sommeil profond et mon père, lui, ne se doute de rien encore et continue à raconter l’histoire qui me berce. Est-ce sa voix qui m’endort? Est-ce sa présence qui me love? Est-ce ma fatigue qui me couche? Pas tout à fait. C’est le rêve qu’il me conte que je m’empresse d’aller rejoindre. Un rêve qui a commencé à se former il y a bien longtemps. De la même façon qu’un brin de vent, en ce moment-même, quelque part, loin d’ici, commence à amasser ce qu’il croise sur son chemin, pour qu’un jour un merveilleux conte rêveur en découle et vienne m’endormir à son tour.
Pendant que je m’endors, un vent, quelque part, se réveille. Entendez-le souffler. Il se réveille avant tout le monde. Avant le soleil, encore occupé à réchauffer d’autres surfaces de la terre. Avant les pêcheurs et les boulangères, pourtant au travail bien avant l’aube. Avant même que les ombres prédatrices des chouettes discrètes et gourmandes ne viennent tacher la lune. Il émerge à l’abri de tous les regards et loin de toutes les peaux sensibles de nos corps. Il naît sans créer aucun remous, aucune vague, aucun dérangement. Pourtant, malgré cette somptueuse discrétion, cette capacité
d’échapper à tous les regards, il ne lui faudra que peu de temps avant d’imposer sa présence tout autour du globe. Telle est son immensité. Ainsi s’apprête-t-il à s’accomplir en miracle. Une présence et une invisibilité divine. Tout cela, pendant que je m’endors.
Mes yeux sont maintenant solidement fermés et mon être au complet est endormi. Le vent de son côté ne s’autorise pas la même tranquillité. C’est un tour du monde qui l’attend. C’est une récolte fructueuse qu’il se promet. En traversant les champs du monde, le vent tend ses mains de fermier pour remplir son devoir pollinisateur. En sillonnant le globe, le vent traîne son pied marin pour gonfler les voiles trop plates. En déambulant le long de nos villes, le vent lâche son regard fuyant pour venir surprendre les moins averti.e.s. En slalomant entre nos maisons, le vent laisse traîner ses écailles pour violemment refermer les malheureuses portes et fenêtres oubliées. En propageant les musiques de nos fêtes, le vent fait danser le monde et entretient sa vie.
Mais de toutes ses forces, de tous ses pouvoirs et de tous ses devoirs, c’est son rôle vis-à-vis de la beauté du monde et sa place dans la poésie que le vent préfère. En effet, en découvrant toutes les contrées de la terre, le vent laisse bien volontiers glisser son oreille de poète pour recueillir des dialogues banals et insoupçonnés, pour timidement récupérer des déclarations brûlantes d’amour, pour retenir des disputes violentes et honnêtes.
Pendant que mon cheminement nocturne progresse, le vent également avance dans son tour du monde et accomplit ses multiples tâches. Bien loin de mon lit, le vent vole et virevolte. Il échappe de justesse à un coup de hache de bûcheron en pleine Sibérie, il s’éclate en gouttes d’eau salée et tiède sur les coques des bateaux de la mer Caspienne, avant d’aller faire pleuvoir du sable saharien jusqu’au Cap de Bonne-Espérance. Probablement essoufflé, il s’y repose dans les voiles des courageux navires passant par là, qui le remontent aux éclatantes célébrations indiennes, d’où il s’envole sur les vapeurs chaudes de la fête jusqu’au plus haut de la stratosphère. Il s’accroche aux liasses d’air les plus puissantes des parages. Chargé de tonneaux débordants, le vent maintenant épuisé, cherche à se soulager de l’air vivifiant porté depuis les forêts oubliées de Scandinavie. Des effluves d’odeurs délicieusement bruyantes des marchés d’Andalousie. De la frivolité des chants des merles boréaux transposés en symphonies fluviales. Des semences et des bribes de conversations cueillies entre deux bédouins chamailleurs, attrapées au détour d’une dispute familiale ou volées aux ours polaires rugissant sur la banquise de l’Arctique.
Il est temps pour le vent de se libérer des souvenirs de ce fabuleux tour du monde. Il devra faire preuve d’une confiance épanouissante à l’égard de celleux qui accueilleront ces cargaisons de récits et de vie. Aussi exceptionnel que pourrait sembler ce débarquement, il s’accomplit quotidiennement et miraculeusement au large des côtes bienveillantes de la Gaspésie. Pendant que j’y dors encore confortablement dans mes draps chauds, ma mère, matinale et promeneuse des plages, s’attarde déjà à pelleter les nuages de rêves et de récits qu’un vent vient de poser par-là. Ma mère, improvisant avec ce que le vent a à lui offrir ce matin, commence déjà à faire mijoter mon histoire de ce soir.


Lire le texte de Patricia Poulin
Patricia Poulin
Maria
Tous ceux qui errent ne sont pas perdus – J.R.R. Tolkien
Le temps est venu : un matin, elle est partie. L’esprit clair et tout à fait éveillée. Ce moment précis à jamais gravé en sa mémoire. Une photographie cristalline. De tout temps lui semble-t-il, ce désir, ce besoin même, habite son espace intime. Tout vendre. Maison, meubles. Ne conserver que l’essentiel. Libérer les lieux, tout miser sur la confiance et, Qué serà serà, comme elle chantait petite fille dans la balançoire, sans se douter un instant, qu’un jour…
Ailleurs. Ces quatre voyelles et quatre consonnes dont un double « l », une paire d’ailes pour les ouvrir et les déployer vers d’autres espaces d’autres cieux d’autres paysages. Le temps est venu : endimancher de silences la complainte des fantômes sépia trop insistants. Volontairement, effacer la silhouette de celle souvent modelée au vouloir de son entourage et aussi, faire la paix avec des fragments de vie éparpillés au creux de ses rêves ou sur l’écorce d’un vieux merisier endormi dans ce champ couvert de marguerites.
Depuis l’enfance, la lecture, cette porte ouverte sur de multiples ailleurs. Tous ces livres devenus semences utiles à l’éclosion d’une promesse secrète : celle de vivre à l’étranger, d’apparaître en un endroit différent et écrire de nouveaux chapitres de son existence. L’anonymat, la fraîcheur, l’exotisme. Ce départ, peut-être fuite ou excentricité. Il s’agit plutôt d’un futur entrevu à ses 17 ans et impitoyablement éteint dans l’oeuf par un « non » sans équivoque de l’homme de la maison; ne pas sortir du rang; ne pas changer l’ordre établi des choses; ne pas rêver; ne rien souhaiter. En quelques secondes, un concevable à-venir modifié en désillusion, de celle tenace et obsédante, nuits et jours. Il lui est nécessaire de partir au loin afin d’apaiser les pensées trop bavardes et feutrer sa conscience d’espoir et de fils-douceur.
Ailleurs. Changer de lieu, de peau et se dégager du monde entre parenthèses dans lequel elle se sent prisonnière. Vivre plusieurs vies tel un félin qui s’adapte à des circonstances nouvelles, des endroits insolites, d’autres humains. Une nature de nomade, voilà son identité profonde; un cadeau lui permettant de vivre sa géographie intérieure avec une réalité différente.
Obéir. Transfigurer ce mot et lui donner un sens créateur. Ce besoin de liberté, ce courage d’oser le vide, de quitter sans boussole pour un territoire inconnu; obéir à cet esprit d’aventure, sans doute blotti en elle depuis toujours afin d’accueillir les élans, les envies, la présence à soi. Atteindre le point zéro quelque part sur Terre, s’y déposer et se dé-livrer, se re-faire, se donner une chance et peut-être, entrapercevoir une certaine grâce pour la continuité de la route.
larguer les amarres / multiple cartographie / trouver sa place
Ailleurs. Une nourriture pour son âme et son esprit. Elle choisit de modifier la circonférence de l’horizon nordique de ses origines. Elle bouleverse une trajectoire dessinée à l’avance et ose prendre le large, vivre au levant et emprunter ce qu’elle nomme, la voie de la renaissance. Arrimer son âme à l’Est, l’orient sur la rose des vents. L’Est, lever du jour, début, commencement; son souhait. Être. Juste ça et tout ça. Ici en bord de mer, elle s’abandonne au chant des vagues, s’enivre d’effluves marines propices à façonner son esprit pour de joyeux lendemains. Dans ce nouvel ailleurs, un silence accompagné de lignes d’horizon éternellement changeantes de lumière deviendra sa balise intérieure, son chemin-qui-a-du-coeur; enfin, elle serà. Et si elle s’y berce assez longtemps à l’aube ou au crépuscule, une forme de consolation engendrera un système de racines accommodantes au centre des coquillages, en dormance sur la grève. Son rendez-vous avec les éléments de cette nature maritime apaisera les parcelles abîmées de jadis et apportera une sorte de tranquillité comme après le passage d’un squall.
voyage intimité / demeurer là / un ici devenu

Respect de la vie privée