le Lundi 21 septembre 2026

Couche par couche, l’artisan verrier intègre délicatement des cendres dans le verre, créant des pièces commémoratives qui défient les conventions funéraires. Ses reliquaires en verre plein, translucide et lumineux, offrent une alternative délicate et artistique.

« Ce que les gens aiment de l’oeuvre, c’est qu’elle est discrète; personne ne sait qu’il y a des cendres dedans, explique le propriétaire de l’atelier-boutique Le Cueilleur de verre, situé dans le secteur de Tourelle. Les gens se sentent mal à l’aise de garder une urne chez eux, même si ça leur fait du bien. Le produit que je fais est une oeuvre d’art que les gens ont le goût d’avoir dans leur maison. »

Découverte née d’un deuil personnel

L’aventure funéraire d’Alexandre Bellemare commence en 2020, au hasard de recherches qu’il fait sur le verre soufflé. En explorant Internet, il découvre Artful Ashes, un atelier américain spécialisé dans l’intégration de cendres dans le verre. Il utilise alors les cendres du chien de son amoureuse pour créer une première pièce commémorative.

Le résultat initial est décevant. La pièce craque. Puis, une autre. Les cendres créent une contrainte thermique dans le verre qui, en refroidissant, se contracte. « J’ai fait des recherches et je me suis rendu compte qu’il faut que tout refroidisse à la même température pour que ça ne craque pas », précise l’homme de 36 ans.

Après avoir ajusté les températures de cuisson de son four et réalisé plusieurs tests, l’artisan verrier maîtrise enfin la technique. Le refroidissement lent devient la clé pour préserver l’intégrité des pièces. Ses premiers reliquaires survivent ainsi au processus de création.

De l’atelier au marché funéraire

Convaincu du potentiel de ses créations, Alexandre Bellemare fabrique un démonstrateur qu’il présente dans les salons et les marchés publics. L’intérêt est immédiat : un employé d’un salon funéraire de Matane aperçoit ses produits lors d’un événement. Après en avoir parlé à son patron, le salon commande un démonstrateur et commence à vendre les créations du Cueilleur de verre.

Le modèle se répète. Un deuxième salon funéraire sollicite les services du Cueilleur de verre, puis un troisième. La reconnaissance professionnelle culmine en juin au congrès des coopératives funéraires du Québec, tenu à Rimouski. Devant 270 congressistes, Alexandre Bellemare présente toute sa gamme : colliers, oiseaux de différentes espèces et boules lumineuses.

« J’ai misé sur le fait que je faisais partie du Conseil des métiers d’art du Québec, que j’étais un artiste professionnel, que je faisais des produits de qualité qui sont durables et que mes prix étaient compétitifs », raconte-t-il. Depuis, ses ventes ont explosé. Parmi ses clients, le jeune travailleur autonome compte maintenant une douzaine de salons funéraires d’un peu partout au Québec.

Processus artisanal

Les reliquaires en verre plein du Cueilleur de verre sont confectionnés selon une technique méticuleuse. Contrairement au verre soufflé traditionnel, cette approche ne nécessite aucun soufflage.

Les cendres apparaissent sous forme de petits fragments blancs, ajoutant une texture unique à chaque création. L’artisan les utilise comme élément décoratif. Plutôt que de les dissimuler, il les met en valeur. Chaque pièce devient un souvenir unique, qui peut refléter les goûts et la personnalité du défunt.

Les reliquaires peuvent être transformés en sources lumineuses grâce à des bases en bois munies d’ampoules à DEL. Cette dimension, qui a été la « plaque tournante » de l’entreprise d’Alexandre Bellemare, donne vie au reliquaire.

Pour ceux et celles qui préfèrent garder l’être cher près de leur coeur, l’artisan verrier propose des pendentifs d’éternité. Accompagnées d’une chaîne en acier inoxydable hypoallergène, ces créations délicates permettent de porter discrètement avec soi un fragment de l’être cher disparu.


Les reliquaires peuvent être transformés en sources lumineuses grâce à des bases en bois munies d’ampoules à DEL. Photo :Johanne Fournier

Au-delà de la crémation

L’innovation de l’entrepreneur annemontois ne s’arrête pas aux cendres. Il a développé une technique permettant d’intégrer des cheveux humains ou des poils d’animaux dans ses créations. « Je fais brûler les cheveux ou les poils entre deux épaisseurs de verre. En brûlant, tous les gaz qui s’échappent restent emprisonnés dans le verre et font des bulles. » Il manipule ensuite ces bulles pour créer des motifs uniques.

Cette option offre ainsi la possibilité aux familles dont le défunt n’est pas incinéré de posséder une pièce contenant un souvenir tangible de la personne aimée.


Les cendres sont délicatement intégrées dans le verre de chacun des reliquaires. Photo :Johanne Fournier

Gérer la croissance

Face au succès croissant de ses reliquaires funéraires, Alexandre peaufine son offre professionnelle. Il prévoit préparer un catalogue destiné aux salons funéraires, qui sera disponible en version papier et en ligne. Tous ses modèles, photographiés dans leurs différentes couleurs, y figureront.

Plus ambitieux encore, il veut développer une section réservée sur son site Internet qui sera accessible par mot de passe aux salons funéraires qui seront membres de son entreprise. Cette plateforme permettra aux directeurs funéraires de présenter en ligne les produits à leurs clients et de passer leurs commandes directement, sans avoir à compléter un bon de commande papier.

L’artisan envisage également de fabriquer un présentoir d’échantillons : de petites billes de verre dans toutes les couleurs disponibles, permettant aux familles endeuillées de visualiser concrètement l’ensemble de son offre.

Parcours de résilience

Si Le Cueilleur de verre connaît maintenant du succès, celui-ci n’a cependant pas été immédiat. Après avoir obtenu son baccalauréat en arts plastiques, il fait un retour en Haute-Gaspésie, où il enseigne sa spécialité. Par la suite, il enseigne l’anglais, l’art dramatique et la musique. En 2018, Alexandre décide de réaliser son rêve. « Je me suis dit que c’était assez et que, si je ne bâtissais pas mon atelier, je ne ferais jamais de verre et je passerais à côté de mon objectif de carrière. »

Il achète d’abord un conteneur maritime, puis acquiert l’équipement de deux ateliers d’artisans verriers qui ferment leurs portes près de Montréal. Il construit lui-même son atelier à partir du conteneur qu’il annexe à sa maison. Puis, survient un malheur : le four électrique, acheté au coût de 5000 $ US en Californie, lui est livré avec trois murs sur quatre cassés. Les réparations lui coûtent 10 000 $, mais demeurent moins onéreuses qu’un four neuf qui se détaille environ 36 000 $.

Il commence à produire en janvier 2020. Ses premières créations, des roses en verre, se vendent modestement. Il se concentre alors sur les méduses. Puis, viennent les bases lumineuses qui changent tout.

Aujourd’hui, 9 % des visiteurs de sa boutique repartent avec un achat. Les reliquaires funéraires représentent une part croissante de ses activités professionnelles. Cela prouve ainsi que l’innovation artistique et les besoins humains peuvent se rencontrer dans la lumière du verre en fusion.


L’artisan verrier Alexandre Bellemare dans son atelier, Le Cueilleur de verre. Photo :Roger St-Laurent

SAINTE-ANNE-DES-MONTS | Vingt ans après sa mort, Gilbert Langlois demeure une figure marquante du paysage culturel de la Gaspésie. Romancier, réalisateur, directeur artistique et militant culturel, cet homme aux multiples talents a consacré sa vie à l’écriture et au développement culturel de sa région natale.

Né à Sainte-Anne-des-Monts en 1946, Gilbert Langlois se fait d’abord remarquer en 1968 comme compositeur-interprète, remportant la demi-finale régionale du concours Jeunesse oblige, ce qui lui permet de se rendre aux éliminatoires nationales à Ottawa. Mais, c’est finalement vers l’écriture que le jeune homme décide de se tourner.

Au printemps 1968, une analyse critique de La Voix gaspésienne, réalisée dans le cadre d’un cours universitaire et publiée par le journal lui-même, éveille son désir de devenir journaliste et développe son talent d’écrivain. Tout en se consacrant à l’écriture, il complète son baccalauréat en cinéma et en littérature en 1972. Il a alors 26 ans.


Plusieurs membres de la famille élargie de Gilbert Langlois étaient présents lors de la commémoration du 20e anniversaire de son décès. À chaque extrémité de la première rangée, ses deux filles, Flavie et Élise. Photo : Johanne Fournier

Carrière littéraire lancée en trombe

En 1970, Gilbert Langlois soumet son premier roman au concours sur manuscrit des Éditions de L’Actuelle : Le domaine Cassaubon. Il remporte le premier prix. Publié en 1971, ce roman audacieux met en scène Josephte Cassaubon, une adolescente de 13 ans follement amoureuse de son frère Igor, avec qui elle vit une relation incestueuse. Ce personnage d’une grande ambiguïté donne au roman une saveur onirique et interroge la moralité. L’oeuvre est bien reçue par la critique.

Grâce à ce succès, le jeune écrivain obtient une bourse de 4000 $ du Conseil des arts du Canada pour écrire L’allocutaire, publié en 1973. L’auteur qualifie lui-même son roman « d’oeuvre bizarre, mais intéressante ». L’ouvrage présente les échanges entre un narrateur et un vieil auteur, Alexandre Périchonole, accompagné de son serviteur Castaut. Au fil de 11 entretiens, les deux hommes explorent les multiples avenues de la création littéraire.

Roman mythique

En 1974 paraît C’t’à cause qu’y vont su’a lune, qui est sans doute le plus célèbre roman de Langlois. L’histoire porte sur le propriétaire d’un camping de Sainte-Anne-des-Monts, Thyme Henley, lors de l’éclipse totale du soleil du 10 juillet 1972. Avec des dialogues en joual et une narration en français standard, l’auteur trace un portrait social d’une fidélité troublante avec la réalité.

Le problème surgit rapidement : Anthyme Perry, qui a inspiré le personnage principal, n’aime guère être ainsi dépeint. Il menace de poursuivre l’auteur et l’éditeur. Ce dernier cède et retire le livre du marché, bien que M. Perry
n’ait jamais donné suite à sa menace. Le roman, dont il ne reste que quelques exemplaires ici et là, est devenu un véritable mythe.

Pourtant, le portrait tracé par le romancier était plutôt sympathique, aucunement méchant. « À la limite, il s’agit d’un hommage à un personnage dont la truculence était connue de tous ceux qui le connaissaient », soulignera David Lonergan lors du 20e anniversaire du décès de Gilbert Langlois. Si l’auteur avait simplement changé le nom de son personnage, toute cette controverse n’aurait jamais existé.


Gilbert Langlois demeure une figure marquante du paysage culturel de la Gaspésie. Photo : Romain Pelletier

Un long silence, puis un retour

Après cette mésaventure, la carrière d’écrivain de Gilbert Langlois connaît une longue pause. Son roman suivant, Cuisses avec dos, ne paraît qu’en 1993 chez VLB Éditeur. Relatant l’histoire d’une infirmière installée dans un dispensaire isolé de la Basse-Côte-Nord, le roman se concentre davantage sur les scènes érotiques que sur les problématiques sociales sous-jacentes.

Son dernier roman achevé en 1994 demeure inédit. Écrit dans une langue simple et colorée, parsemée d’humour et d’émotions, Chez Hortence raconte l’histoire d’un restaurant menacé d’expropriation dans le village de Saint-Raymond. Malgré une galerie de personnages fortement typés et crédibles, le roman ne trouve pas preneur chez les éditeurs, à la grande déception de l’auteur qui le trouvait particulièrement réussi.

« Le cimetière est un endroit historique et patrimonial », explique le promoteur du projet, Yvan Chouinard. La paroisse de Saint-Alexis-de-Matapédia, qui est l’une des plus vieilles de la vallée de la Matapédia, a officiellement été fondée en 1871. Cependant, cette communauté trouve en réalité ses origines en 1860, lorsque les premiers colons acadiens ont foulé cette terre après un périple extraordinaire de quelque 500 km depuis l’Île-du-Prince-Édouard.

L’histoire de cette migration forcée prend des allures d’épopée. À Rustico, à l’Île-du-Prince-Édouard, les familles acadiennes louaient leurs terres aux Anglais, mais celles-ci étaient devenues trop petites pour nourrir leur famille grandissante. C’est alors qu’intervient un personnage haut en couleur : l’abbé Georges-Antoine Belcourt, surnommé « le bouillant » en raison de son tempérament de fonceur.

Napoléon III vient à la rescousse L’abbé Belcourt, un jésuite, avait noué une surprenante amitié avec Edme Rameau de Saint-Père, secrétaire particulier de Napoléon III, le neveu de Napoléon Bonaparte. Grâce à cette alliance, l’empereur français a lui-même contribué au financement du déplacement de dizaines de familles acadiennes de Rustico. Pour faciliter ce qui prenait les allures d’une autre déportation, les Acadiens avaient créé la Banque des fermiers de Rustico.

L’arrivée en terre matapédienne s’est déroulée en deux temps. En juillet 1860, sept hommes sont arrivés en éclaireurs, repartant avec « des poignées de terre dans leurs poches pour montrer aux leurs la qualité du sol », décrit Laura Chouinard, qui vient en soutien à son frère Yvan dans le projet. Le deuxième groupe, composé de 35 hommes, femmes et enfants, a débarqué en novembre de la même année, juste avant les rigueurs de l’hiver.

Leur survie a été assurée grâce à la générosité du propriétaire du prestigieux Restigouche Salmon Club, Daniel Fraser, qui les a hébergés durant le premier hiver difficile marqué par la famine. Puis, à partir de 1864, l’établissement était devenu suffisamment productif pour que ces nouveaux arrivants puissent commencer à vendre les produits de leurs terres.

Restauration minutieuse

Le projet de restauration du cimetière embrasse la même philosophie d’entraide qui caractérisait ces pionniers. Financé uniquement par des dons privés de quelques milliers de dollars, il mobilise des bénévoles déterminés à « mettre de l’huile de bras », selon les mots d’Yvan Chouinard. « Les mots clés du projet sont histoire, culture et patrimoine, ajoute sa soeur Laura. C’est ce qu’on transmet aujourd’hui pour les générations futures. »

La première phase des travaux a nécessité l’abattage de 250 des 320 arbres qui ceinturaient le cimetière et qui menaçaient de s’effondrer sur les monuments funéraires. Depuis janvier, l’émondeur professionnel Philippe Castonguay, nouvellement établi à Saint-Alexis, s’est chargé de cette tâche titanesque. « Les arbres faisaient 70 pieds (21,3 mètres) de hauteur, indique Laura Chouinard. On ne voyait plus rien! »

Maurice Gallant, un autre citoyen de l’endroit, contribue au nettoyage du site, parcourant le terrain sur son tracteurtondeuse. Malgré le handicap qui le prive de l’usage de ses jambes, cet infatigable bénévole incarne l’esprit de solidarité qui anime cette communauté.

Des sculptures racontent l’histoire locale

Quand les arbres du cimetière ont été abattus, Laura Chouinard a souhaité que certains arbres situés à l’entrée du cimetière ne soient pas coupés à ras le sol afin de les transformer en oeuvres d’art. Ainsi, dans l’un de ces troncs d’épinette, Pierre D’Amours de Ristigouche-Sud-Est a sculpté une Acadienne qui veille sur les siens, tandis que d’autres témoignent du métissage local.

Sur l’une de ces sculptures en cours de réalisation, on peut lire la devise acadienne Ave Maris Stella, qui côtoie la fleur de lys du Québec et la feuille d’érable du Canada. Sur une autre, un saumon est gravé avec l’inscription mi’gmaq wela’lin. « Ça veut dire merci, précise Mme Chouinard. C’est pour rappeler l’aide précieuse des Premières
Nations à l’endroit des Acadiens. » Ces sculptures transforment ni plus ni moins ces vieux arbres en livres d’histoire vivants, célébrant ainsi l’harmonie entre les cultures qui façonnent cette région.

Vision d’avenir et innovation

Les organisateurs ne se contentent pas de restaurer le lieu : ils innovent. Chaque monument funéraire sera éventuellement équipé d’un code QR permettant d’accéder aux informations historiques, grâce à l’inventaire
méticuleux réalisé en 2009 par Claudette Gallant.

Depuis quelques années, Yvan Chouinard a entrepris de numériser les archives de la paroisse, qu’il projette de rendre accessibles à toute personne intéressée par l’histoire de Saint-Alexis.

Pour remplacer les arbres coupés, le projet prévoit également la plantation de thuyas occidentalis brandon, une essence rustique résistant à des températures de -40 degrés Celsius. Chaque arbre pourra être commandité au coût de 100 $.

Au-delà de la restauration, les promoteurs envisagent la création d’un bâtiment d’accueil, d’un parc de recueillement et de jardins communautaires. Pour ces derniers, le groupe pourra compter sur l’expertise de Patricia Gallant, ancienne horticultrice en chef des Jardins de Métis pendant 37 ans.


Les marguilliers Yvan Pitre et Prudent Bossé, le promoteur du projet Yvan Chouinard ainsi que les bénévoles Laura Chouinard, Mario Gallant et Philippe Castonguay entourent la sculpture de l’Acadienne conçue par Pierre D’Amours. Photo : Johanne Fournier


Le cimetière de Saint-Alexis-de-Matapédia révèle une histoire méconnue de l’Acadie, vieille de 165 ans. Photo : Johanne Fournier

BONAVENTURE | Depuis bientôt un an, la série En Gaspésie avec Joanie met de l’avant les liens authentiques que tissent diverses personnalités avec la péninsule gaspésienne. Par ses balados, Joanie Robichaud réussit son pari de changer le regard des autres sur sa région, une conversation à la fois.

Lorsque Joanie Robichaud écoutait des balados et entendait mentionner brièvement les origines gaspésiennes d’un invité, elle restait sur sa faim. « Chaque fois qu’il y avait un invité qui était natif de la Gaspésie, on lui posait une petite question relative à la Gaspésie, puis on parlait de sa carrière, explique celle qui est originaire de Caplan et qui vit maintenant à Bonaventure. Mais moi, c’est de son lien avec la Gaspésie dont je voulais entendre parler! »

C’est à partir de ce besoin inassouvi que l’idée de créer sa propre série de balados a germé. Ainsi est née la série En Gaspésie avec Joanie, lancée à l’automne 2024 après un an de préparation minutieuse. Un projet 100 % indépendant qu’elle gère de A à Z : de la recherche d’invités au montage final, en passant par les préentrevues et les entrevues.

Un territoire qui fascine

La force du concept réside dans sa simplicité : explorer l’appartenance territoriale des gens ayant un lien avec la Gaspésie, qu’ils y soient nés, qu’ils y aient vécu ou qu’ils aient choisi de s’y établir. « Je ne fais pas la promotion de la Gaspésie, précise-t-elle. Je cherche plutôt le filon de l’appartenance territoriale. Je veux comprendre comment les gens sont attachés à ce territoire. »

Cette approche authentique porte ses fruits. En 20 épisodes diffusés, Joanie Robichaud n’a essuyé pratiquement aucun refus. « Ce qui est beau, avec la Gaspésie, c’est que tout le monde veut en parler. C’est un sujet qui est facile et
intéressant. » L’humoriste P-A Méthot et la comédienne Viviane Audet, entre autres, ont accepté avec enthousiasme de partager leur vision de la région.

Des sujets variés et sans tabous

Les conversations abordent des thèmes diversifiés, souvent relatifs à l’art, à la culture et à l’environnement, mais sans se limiter à ces domaines. Joanie Robichaud a notamment discuté des changements climatiques avec la scientifique Alexandra Gellé, de l’identité autochtone avec Emily Roberts, conseillère élue de la Nation Mi’gmac de Gespeg et de l’homosexualité en Gaspésie avec deux invités qui ont partagé leur réalité d’hommes gais dans la région.

« Des fois, les souvenirs relatifs au territoire ne sont pas nécessairement positifs, nuance toutefois la créatrice de contenu. Je pense que c’est correct qu’on n’ait pas seulement des trucs positifs à dire sur la Gaspésie. » Cette honnêteté transparaît dans les échanges, comme avec Marc-Antoine Dufresne du Festival en chanson de Petite-Vallée, qui lui a confié les défis qu’il a vécus en grandissant dans l’Estran, en tant qu’homosexuel dans les années 1990 et 2000.

Briser les préjugés

Au-delà du divertissement, les balados de Joanie Robichaud s’inscrivent dans une démarche plus large qui tente d’abattre certains préjugés. Journaliste de formation, elle observe encore aujourd’hui la persistance de clichés tenaces sur sa région. « En faisant des vidéos sur les réseaux sociaux depuis quelques années, je me rends compte que des gens pensent encore qu’il n’y a pas d’emplois en Gaspésie, que ce n’est pas dynamique, qu’il n’y a pas une belle vie culturelle », constate-t-elle.

Cette mission de démystification s’étend à sa pratique professionnelle. Travailleuse autonome en communication, elle collabore notamment avec l’équipe de Vivre en Gaspésie et développe un volet marketing d’influence appelé Joanie Gaspésie. Son objectif est clair : « Je veux que, si on pense à la Gaspésie, on pense à moi. »

Un succès qui dépasse les statistiques Avec environ 200 écoutes par épisode, Joanie Robichaud mesure le succès de sa série de balados davantage sur le plan qualitatif que quantitatif. « Je me souviens d’une fille qui m’a dit qu’elle avait pleuré en écoutant mon premier épisode où j’expliquais mon retour en région et qu’elle se rendait compte qu’il fallait qu’elle revienne en Gaspésie », raconte la consultante en communication et en développement régional.

Un enseignant de Grande-Vallée lui a aussi écrit pour lui dire qu’après avoir écouté l’épisode avec Marc-Antoine Dufresne, il réalisait qu’on ne parlait pas assez de l’Estran à l’école et qu’il inviterait ce dernier à venir rencontrer ses élèves.

Diffusés toutes les deux semaines sur différentes plateformes, dont principalement Spotify et Apple Podcast, les balados peuvent aussi être visionnés sur YouTube. « Les réseaux sociaux laissent bien peu de traces, tient-elle à préciser. Mais, sur YouTube, mes balados laissent des traces sur la Gaspésie. »

Avec une liste d’au moins 150 personnes qu’elle trouve intéressantes, Joanie Robichaud n’est pas près de manquer de matière. Elle continuera à faire des balados tant qu’elle aura « l’énergie et l’envie de parler de la Gaspésie » et que ce projet continuera à la nourrir.


Joanie Robichaud veut comprendre l’attachement de ses invités au territoire. Photo : Genevieve Smith


Par ses balados, Joanie Robichaud réussit son pari de changer le regard des autres sur la Gaspésie, une conversation à la fois. Photo : Genevieve Smith

En accédant au site Internet, le roulement des vagues immerge immédiatement le visiteur dans l’esprit maritime des Capucins. En entrant dans les trois pièces de la petite maison rose, des objets s’animent. En cliquant dessus, ils mènent le visiteur vers la rencontre d’artisans, d’artistes et de musiciens qui racontent des bouts d’histoires, récitent des poèmes, partagent des recettes et plus encore.

Le documusée ouvre les portes du studio d’art de la regrettée Yohanne Goddard. « Ils peuvent découvrir des artistes de la région : des violoneux, des gens qui faisaient des rigodons, décrit sa fille Valentine. Tout ça fait partie de notre culture à valoriser et à faire connaître. » La Petite Maison rose prend aussi la forme d’un petit guide touristique. « Quand mes amis vont en Gaspésie, je leur dis que tout est là! »

En cliquant sur l’illustration d’une petite radio, on peut entendre un extrait de la chanson intitulée 1977 de Patrice Michaud. L’auteur-compositeur-interprète originaire de Cap-Chat y parle « du croche des Capucins », là même où se situe la vraie petite maison rose. « Patrice a gentiment accepté de nous laisser diffuser un extrait de sa chanson dans la petite radio du musée », s’enthousiasme celle qui a mis de l’avant le projet, Valentine Goddard.

Valentine Goddard a mis à profit ses talents artistiques pour concevoir toutes les illustrations et les cartes qui se trouvent sur le site Web. Plusieurs autres personnes ont contribué à la réalisation du projet.


La page d’accueil de La Petite Maison rose, dont l’illustration a été créée par Valentine Goddard. Photo : Valentine Goddard

La vraie petite maison rose

Jusqu’à la fin de sa vie en 2001, Yohanne Goddard a habité une petite maison qu’elle avait peinte en rose et qui, bien que mal en point, se dresse toujours dans la courbe de la côte des Capucins. Au grand malheur de sa fille, elle n’est cependant plus habitable ni récupérable.

Une réplique miniature de la vraie petite maison rose est placée devant celle-ci en bordure de la route 132. « Au lieu de faire une pancarte, on a fait une maisonnette, explique la conceptrice du projet, qui est artiste et avocate. Parfois, les gens arrêtent et se prennent en photo avec la maisonnette. Ils mettent ça sur les réseaux sociaux. Ça fait de la promotion. Il y a un code QR et le nom du site Web dessus. »


La vraie petite maison rose où a grandi Valentine Goddard et qui a servi d’inspiration pour le musée virtuel interactif du même nom. Photo : Yohanne Goddard)

L’horoscope gaspésien

Dans le bureau de La Petite Maison rose, qui est donc une réplique virtuelle de la maison de Mme Goddard, l’internaute est invité à jouer à « l’horoscope gaspésien ». Le jeu est composé de 12 questions associées à autant d’animaux, d’insectes, d’oiseaux et de mollusques dont la région regorge. La personnalité propre à chacun d’eux guidera le visiteur vers des visites et des sorties.

« C’est un petit clin d’oeil à ma mère », lance Valentine Goddard en riant. Les gens qui ont connu la propriétaire de la petite maison rose se souviennent encore de sa passion pour l’astrologie.


L’avocate et artiste Valentine Goddard est la créatrice de La Petite Maison rose. Photo : Yohanne Goddard

Le concept

L’idée de La Petite Maison rose est venue à l’esprit de Valentine Goddard après avoir gagné le prix Médias créatifs de Mozilla, avec 10 autres artistes à travers le monde. Cette récompense consistait à créer un site Web interactif. « Avec mon chapeau d’artiste, j’aime beaucoup utiliser les médias créatifs interactifs pour l’engagement social et la sensibilisation sur différents sujets. »

Si l’histoire derrière le concept de La Petite Maison rose consiste à mettre en valeur le secteur des Capucins et de la Gaspésie, Valentine Goddard tenait aussi à faire revivre la maison où elle a grandi, qui est aujourd’hui abandonnée. « C’est un projet qui a un volet personnel. Les Capucins, c’est mon village. Plus jeune, comme j’allais de maison en maison pour livrer les journaux, tout le monde me connaissait. »

Selon celle qui vit maintenant à Montréal, la population des Capucins l’a adoptée. « On est arrivé là quand j’avais 7 ans. Les gens ont été vraiment généreux et gentils, même si on a toujours dit de Yohanne qu’elle était « une étrange » parce qu’elle ne venait pas de la région! Mais moi, j’étais la petite fille des Capucins; c’est devenu mon chez-moi. J’ai toujours gardé un attachement à la région. J’y descends souvent. » Pour elle, ce projet rend aussi hommage à celle qui a donné une âme à la petite maison rose : sa maman Yohanne.

Introduction à l’intelligence artificielle

La Petite Maison rose permet de faire des découvertes sous un angle ludique. « Je veux que le monde entre dans la maison des Capucins comme ils le faisaient dans le temps, souligne sa créatrice. Des fois, les gens venaient pour y manger. Ma mère faisait de la bouffe assez originale, comme de la lasagne à la morue, que le monde n’était pas habitué à manger. »

Le documusée est aussi un projet introductif à l’intelligence artificielle et à l’utilisation de données pour le développement économique de La Haute-Gaspésie, tant sur le plan agrotouristique que sur celui du développement touristique et culturel. C’est l’un des objectifs poursuivis par sa conceptrice, qui a fondé AI Impact Alliance, un organisme sans but lucratif, dont la principale mission repose sur la recherche des implications sociales de l’intelligence artificielle.

Recherche

Avant de réaliser le site Internet, l’avocate et artiste est retournée sur les lieux de son enfance et de son adolescence pour faire une recherche guidée par un objectif de valorisation patrimoniale. « Je suis allée voir certaines personnes que je connaissais pour aller chercher des bouts d’histoires qui auraient été autrement oubliés. Je voulais parler de la baie [des Capucins], qui est un marais salé et dire pourquoi il est important pour la diversité biologique. J’ai aussi fait une petite recherche pour en savoir davantage sur le territoire autochtone. J’ai découvert des gens des Capucins qui ont des origines autochtones. »

Pour Mme Goddard, le projet représentait une occasion unique de pouvoir compter sur un engagement créatif de la population locale. « À travers la page Facebook, les gens m’envoyaient de l’information. Il y a eu un beau processus de cocréation avec la région. »

Legs

Pour son initiatrice, ce musée interactif poursuit la tradition que représentait la vraie petite maison rose. « Les gens arrêtaient chez nous parce qu’ils aimaient comment la maison était peinturée. Ils voyaient bien que c’était une artiste qui habitait là. Ils venaient jaser avec ma mère et elle leur disait ce qu’ils pourraient manger, où aller, ce qu’il y avait à visiter. Elle faisait la promotion des artisanes avant que l’artisanat soit reconnu comme une forme d’art. »

Sa volonté de transmettre cet amour de la région et de la valoriser est un legs de sa mère Yohanne. « C’est un beau cadeau que ma mère m’a fait. Je suis née en Californie. On est ensuite resté dans les Cantons de l’Est. Puis, on est parti de Sherbrooke pour arriver aux Capucins. Quand j’y vais, c’est vraiment chez nous! »

Plus de 5000 visiteurs

Valentine Goddard a lancé La Petite Maison rose en juillet 2024 dans le cadre du 140e anniversaire de Cap-Chat. Elle avait fait imprimer de petites affiches qui ont été posées dans les commerces de l’endroit et des autocollants sur lesquels il était écrit : « Que dit le ciel de la Gaspésie sur vous? » Un hyperlien les conduit alors directement au jeu de l’horoscope gaspésien. « Les gens ont beaucoup aimé le projet et l’ont soutenu dans son envolée », se souvient-elle.

Jusqu’à maintenant, plus de 5000 visiteurs sont entrés dans La Petite Maison rose. La majorité d’entre eux sont du Québec et du Canada. « Ils proviennent ensuite des États-Unis, continue Mme Goddard. Il y a aussi des visiteurs de la Chine, du Japon et des Pays-Bas. Ça s’explique du fait que j’ai un réseau international et que j’ai fait la promotion du projet. Donc, ces gens-là découvrent la Gaspésie! »

Pour visiter La Petite Maison rose : lapetitemaisonrose.com

Claude Rioux : la pratique de l’art pour faire une différence

RIVIÈRE-À-CLAUDE | Claude Rioux a quitté Montréal en 1992 avec l’idée en tête de faire la différence dans sa Gaspésie natale. L’artiste multidisciplinaire est revenu à Rivière-à-Claude avec le rêve de réaliser des sculptures monumentales un peu partout autour de la péninsule, voire dans chaque municipalité.

Aujourd’hui, s’il n’y en a pas partout, il y a quand même 11 oeuvres de Claude Rioux dans la région. Il y a eu La morue, « la plus grosse au Canada » selon son auteur, ainsi que Le soldat inconnu, qui ont toutes deux été érigées à Cloridorme, pour être plus tard déboulonnées en raison d’un litige entre le sculpteur et la municipalité. « La directrice générale a fait peinturer la sculpture du soldat sans me consulter », justifie M. Rioux.

Quant à La morue, l’artiste souhaite l’offrir à la localité de Rivière-au-Renard, capitale québécoise des pêches maritimes du Québec. « Rivière-au-Renard mériterait d’avoir cette sculpture pour rehausser sa visibilité, estime le sculpteur. Je vais leur offrir aussi de refaire l’affiche qui va avec. »


Claude Rioux à l’oeuvre devant l’une de ses toiles en 3D. Photo : Johanne Fournier

Mythologie, spiritualité et art religieux

Inspiré par la mythologie, la spiritualité et l’art religieux, Claude Rioux a sculpté La source de l’ange, située au belvédère Pierre-Drapeau de Rivière-à-Claude. « Comme toutes les oeuvres où il n’y a pas de surveillance, elle a été vandalisée », déplore l’artiste. Mais, il en faut plus pour éteindre la flamme créatrice du sculpteur. « J’aimerais faire un immense parc de sculptures », rêve-t-il. Ce terrain où est située la fameuse sculpture, connue maintenant comme la Montagne des Anges, appartient à l’artiste. « J’ai fait planter 2500 érables sur la montagne en 2002. Ils font maintenant 25 pieds [7,6 mètres]. » Depuis la réalisation de La source de l’ange, « je suis aussi devenu un réparateur d’anges », ajoute-t-il en souriant.

En 2011, à la demande d’André Poulin, un citoyen de Mont-Louis qui avait une grande dévotion pour le Frère André, il a réalisé une sculpture monumentale du saint personnage d’une hauteur de 13 pieds (4 mètres). Aujourd’hui propriété de la Fabrique, l’oeuvre en béton armé pesant près de 5 tonnes se trouve près de l’église. Puis, gît aussi Le Héron à L’Anse-Pleureuse, d’une hauteur de 8 pieds (2,4 mètres).


La source de l’ange, située au belvédère Pierre-Drapeau de Rivière-à-Claude. Photo : Johanne Fournier

OEuvre prémonitoire?

Murdochville possède deux oeuvres monumentales de Claude Rioux. On ne saurait manquer S.A.M., un mineur de 17 pieds (5,2 mètres) de hauteur devant l’ancien Centre d’interprétation du cuivre et la fresque intitulée 60 ans, qui tapisse un mur de l’ancien édifice de la Baie d’Hudson. Panneau par panneau, l’artiste a peint cette murale de 200 pieds (61 mètres) de longueur dans son atelier pour commémorer le 60e anniversaire de la ville.

Comme s’il avait eu une prémonition, il a terminé l’oeuvre avec un phénix, désirant ainsi illustrer que la mine renaîtrait de ses cendres. « C’est ce qui arrive », mentionne-t-il, faisant ainsi référence au projet de la compagnie minière Métaux Osisko, qui a acquis le site de l’ancienne mine de cuivre pour éventuellement réexploiter le gisement.

À Marsoui, la sculpture monumentale nommée Si-Sea-Scie, fabriquée avec des lames de scierie, loge au sein du parc Alphonse-Couturier. « Elle rend hommage aux bâtisseurs de Marsoui, aux travailleurs du moulin à scie, et à tous ceux qui ont oeuvré en forêt pour développer la région », explique son créateur.

Nommons aussi ses expositions solos Sur la route des Orants dans les églises de Cloridorme, de Marsoui et de La Martre.

Bien avant l’avènement de la première Fête du bois flotté de Sainte-Anne-des-Monts, Claude Rioux travaillait déjà ce matériau. Son atelier fourmille d’ailleurs de personnages qui prennent vie à même ces morceaux de bois que rejette la mer de la Haute-Gaspésie. En 2011, en 2012 et en 2015, il a réalisé des oeuvres dans le cadre de la Fête du bois flotté.


La sculpture Si-Sea-Scie, fabriquée avec des lames de scierie, loge au sein du parc Alphonse-Couturier à Marsoui. Photo : Johanne Fournier

Au-delà de la Gaspésie

L’oeuvre de Claude Rioux rayonne bien au-delà de la Gaspésie. En marge du Symposium de sculptures monumentales de Lac-Mégantic de 2015, il a créé une sculpture en acier et en pierre intitulée Citnagem (les lettres du mot Mégantic à l’envers). Elle est l’une des 47 sculptures dédiées à la mémoire d’autant de victimes de la tragédie ferroviaire de juillet 2013. Elles sont érigées dans la partie qui avait été détruite par le funeste accident.

En 2019, l’artiste a redonné vie à l’ermite Toussaint Cartier qui, avec son chien, regarde l’île Saint-Barnabé, en face de Rimouski. L’immense sculpture L’esprit des lieux se dresse à côté du Bureau d’information touristique de Rimouski.

Né à Sainte-Anne-des-Monts en 1953, Claude Rioux a été adopté par un couple de Rivière-à-Claude, où il a vécu jusqu’à l’âge de cinq ans, après quoi la famille a déménagé à Montréal. Le Gaspésien d’origine a vécu pendant 45 ans dans la métropole, où il a travaillé pendant 20 ans chez Molson. « Je travaillais à la soude caustique, un des emplois les plus importants de la chaîne de production », fait-il savoir.

Avant d’être sculpteur, Claude Rioux a été peintre à Montréal. De 1988 à 1991, il a été propriétaire de la Galerie-Atelier 1000 Azurs sur le Plateau Mont-Royal. Ses tableaux ont fait l’objet d’une bonne dizaine d’expositions, notamment à la Pyramid Gallery dans le quartier SoHo à New York. « Mais, ce n’est pas comme ça qu’on devient riche, à moins d’avoir des contacts, ce qui n’est pas mon cas », laisse-t-il tomber.

La peinture est un art qu’il pratique encore aujourd’hui. Parmi ses toiles, soulignons Pérégrinatio, d’une dimension de 91 cm sur 122 cm, qu’il a exposée dans l’église de Marsoui en 1998, à l’occasion du Rendez-vous des arts marsois.

« Lorsque mes parents adoptifs ont redéménagé à Rivière-à-Claude vers 1990 ou 1991, j’ai quitté mon emploi qui me sécurisait financièrement », raconte M. Rioux, qui a décidé de revenir vivre dans son alma mater, plus précisément dans la maison qu’il avait achetée en 1989.

Depuis, sa demeure a subi des agrandissements majeurs en 1994 et en 2014 pour y juxtaposer un vaste atelier et un espace en hauteur pour créer ses sculptures monumentales. Un imposant dragon orne la devanture du lieu nommé La Galerie magique du dragon d’art.


La plus récente exposition de Claude Rioux, Symphonie chromatique, était présentée à la Maison de la culture de Sainte-Anne-des-Monts. Photo : Johanne Fournier

Parcours professionnel

Peintre et sculpteur autodidacte depuis 1985, Claude Rioux croit qu’il faut vraiment être passionné pour faire de l’art. « C’est vraiment la passion qui m’anime, mais ce n’est pas facile. Ça a pris du temps avant que je sois reconnu par le RAAV [Regroupement des artistes en arts visuels]. Je commence à être dans les livres d’art et d’histoire. » Il est également membre du Conseil des métiers d’art du Québec.

L’artiste a reçu divers prix et reconnaissances, dont la médaille de bronze lors du Concours national d’arts visuels de Montréal en 1989, une bourse de la Société de développement des entreprises culturelles en 2015 et 2016 ainsi qu’une bourse de déplacement du Conseil des arts et des lettres du Québec. Depuis peu, Claude Rioux est administrateur du Conseil de la sculpture du Québec.

Retour aux études

Au début des années 2000, l’homme est retourné aux études sur une période de sept ans. Il a d’abord obtenu une attestation d’études collégiales (AEC) en conception et réalisation de sites Web du Cégep de Sainte-Foy à Québec, pour ensuite compléter une AEC en programmation Web et réseaux du Collège Bart à Québec, et pour enfin terminer avec une AEC en animation 3D du Cégep de Limoilou.

Pour pouvoir payer son appartement à Québec et sa maison à Rivière-à-Claude, il est retourné à Montréal en 2009 et 2010 pour travailler dans le domaine de la construction. Pendant ces mêmes années, il a été illustrateur, infographiste et webmestre pour Les Bouts de papier de la Haute-Gaspésie, un organisme voué à l’alphabétisation situé à Sainte-Anne-des-Monts.

Claude Rioux a suivi différentes formations artistiques, notamment en techniques de moulage avec Jacques Bodart de Saint-André-de-Kamouraska ainsi que des cours en restauration et reproduction d’ouvrages anciens en fer forgé offerts par Les Forges de Montréal.

Il a aussi participé à des résidences d’artiste à la Maison des métiers d’art de Québec et, l’été dernier, à la Chapelle du Cap à Cap-au-Renard, où ses oeuvres ont fait l’objet de l’exposition L’art du trait. Ses tableaux ont ensuite été vendus lors d’un encan silencieux, à l’issue duquel la moitié des profits a été versée à la Chapelle du Cap. Puis, du 27 mars au 24 mai derniers, il a présenté l’exposition Symphonie chromatique à la Maison de la culture de Sainte-Anne-des-Monts.

Que peut-on souhaiter à Claude Rioux? « J’aimerais avoir plus de visibilité pour vendre mes oeuvres », répond celui dont l’atelier déborde de sculptures et de toiles.

En attendant, l’artiste a plusieurs cordes à son arc. Il crée notamment des monuments funéraires personnalisés. « Pour survivre, je fais aussi du tatouage et du vitrail », termine-t-il.

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-Harold Arsenault
-Programmation estivale collective

 

CAP-CHAT | En 2016, Éric Deschamps abandonne tout pour débarquer à Cap-Chat. À 25 ans, incapable d’expliquer pourquoi, il ressent le besoin de voir autre chose. Sa famille et ses amis sont inquiets. Puis, une première rencontre avec un orignal dans les Chic-Chocs change complètement le cours de sa vie. Elle deviendra la bougie d’allumage d’une carrière à laquelle il n’avait jamais pensé : photographe de nature sauvage.

Né à Saint-Basile-le-Grand, sur la Rive-Sud de Montréal, Éric Deschamps y a vécu jusqu’à l’âge de 25 ans. Titulaire d’un certificat en comptabilité de l’Université du Québec à Montréal, le jeune homme étudiait au baccalauréat en actuariat dans le même établissement. « Je croyais depuis toujours que les maths représentaient mon avenir et que c’était l’entrepreneuriat qui m’était destiné. Mes parents étaient des entrepreneurs dans le domaine de l’acier. » Passionné de technologie, il travaillait chez Apple pendant ses études. En 2016, il décide de faire le grand saut. En deuxième année d’actuariat, il abandonne tout. « Je savais qu’il fallait que je fasse autre chose, mais je ne savais pas quoi. » Presque 10 ans plus tard, il n’est toujours pas capable de dire pourquoi il devait changer d’air.


Sa première rencontre avec un orignal a complètement changé le cours de la vie d’Éric Deschamps. Photo : Éric Deschamps

Déménagement à Cap-Chat

Il déménage donc à Cap-Chat, dans un petit appartement appartenant à son frère Ugo, qui habite dans cette municipalité depuis un certain temps. « Quand je suis arrivé ici, je n’avais jamais fait de photo ni monté de montagnes, se souvient-il. Je n’ai même aucun souvenir d’avoir monté le mont Saint-Hilaire, près de chez moi, ni même d’avoir regardé le ciel ou les étoiles. »

Installé en Haute-Gaspésie depuis peu de temps, quelqu’un lui propose alors une randonnée sur le mont Ernest-Laforce, dans le parc national de la Gaspésie. Déjà totalement renversé par le paysage à perte de vue qui s’ouvrait devant lui, sa première rencontre avec un orignal demeure à jamais gravée dans sa mémoire. « Ça paraissait qu’il était vieux, décrit-il. Ses yeux étaient abimés. Il portait une cicatrice. Mais, il avait un beau panache. »

Celui qui était déjà fanatique de solitude, qui ne connaissait que le bruit du métro de Montréal et des déneigeuses, découvre alors un nouveau monde. « Ça a tout changé », confirme-t-il. C’est ainsi que lui vient l’idée d’acheter son premier appareil photo. « C’était pour montrer à ma famille que je faisais quelque chose, rigolet-il. Je prenais des photos à gauche et à droite. Elles n’étaient pas très bonnes ! »


Éric Deschamps est photographe de nature sauvage. Photo : Éric Deschamps

Rencontre marquante

Le 2 novembre 2016, Éric Deschamps fait une autre rencontre marquante. « Je suis tombé sur un troupeau d’orignaux. Il y en avait partout ! Sur le mont Ernest-Laforce, une femelle orignal est venue vers moi. J’ai tout filmé. Puis, j’ai décroché mon appareil photo de son trépied. Elle s’est amusée avec mon trépied et l’a plié. Je reculais et elle continuait à s’approcher de moi. J’ai mis cette vidéo sur Facebook. Elle a été virale ! » Cette rencontre a été l’élément déclencheur pour le motiver à aller vers les animaux. « J’avais le goût de trouver le moyen de rendre justice à leur beauté », spécifie-t-il.

L’homme aujourd’hui âgé de 33 ans n’a jamais suivi de cours de photographie. « J’ai appris à 100 % sur Internet. J’ai longtemps fait seulement des photos d’orignaux. Ce sont ces animaux qui ont bouleversé ma vie. J’étais tellement bien avec eux ! J’avais toujours hâte au lendemain pour aller dehors et essayer de les trouver. Ce sont ces animaux qui m’ont donné le goût d’un monde meilleur. »

Tout en faisant de la photo, Éric Deschamps a travaillé de 2016 à 2020 à l’Auberge de montagne des Chic-Chocs, perchée à 615 mètres d’altitude, au coeur de la réserve faunique de Matane, située au sud de Cap-Chat. « À 5 h du matin, j’étais dehors pour essayer de trouver des orignaux ! »

Nature en vue

Au début de la pandémie, Éric Deschamps prend la décision de se consacrer exclusivement à la photographie. « Je me suis dit qu’il y avait assez de gens qui aimaient mes photos pour que je sois prêt à prendre le risque. » L’entreprise
Nature en vue prend ainsi son envol. En septembre 2020, il fait imprimer des calendriers d’orignaux, d’oiseaux, de renards et de nature sauvage. Puis, il publicise ses calendriers sur les réseaux sociaux. En quelques minutes, il est renversé par le flot de commandes qui entre. En peu de temps, il vend pour environ 10 000 $ de calendriers. Son étonnement est à son plus fort.

En plus d’un calendrier, le photographe publie annuellement, depuis quatre ans, un magazine de 70 à 75 pages. « Je raconte en images et en textes mes récits d’aventures au Québec. Je visite toutes les régions. Le Québec est tellement beau et riche en matière d’observation. Je reçois tellement de commentaires de gens qui me disent découvrir le Québec grâce à mes magazines ! Je donne aussi des conseils en photo de plein air. Les gens aiment ça parce que c’est pur et vrai à 100 %. Ce n’est pas écrit en français de France. C’est écrit dans mon style. C’est atypique. »

Le volume 1 de Nature en vue le magazine a d’abord été imprimé à 3000 exemplaires. « En 17 heures, je les ai tous vendus, se souvient-il. Je suis retourné vers mon imprimeur et j’en ai fait réimprimer 5000 ! » Le volume 4 sortira à la fin avril ou au début mai et sera imprimé à 5000 copies. « Les calendriers et les magazines, c’est une roue qui tourne », constate-t-il.

Pour l’automne 2026, pour célébrer ses 10 ans de carrière, l’artiste prépare un livre qui sera publié par les Éditions Cardinal. « Ce sera un beau livre qui racontera mes débuts, l’histoire d’un orignal que j’ai suivi pendant quatre ans, mes rencontres avec les animaux, le récit de mes moments clés en Gaspésie, mon cheminement professionnel et créatif. »


Photo : Éric Deschamps

Coeur d’enfant

Par son art, Éric Deschamps souhaite inspirer les gens, les dépayser. « J’aime écrire, prendre des photos et faire des vidéos. J’ai un coeur d’enfant pour la nature. Mon rôle est de montrer le beau ; c’est mon créneau ! Mes photos servent à imager ma connexion avec la nature. Le côté aventure est aussi important pour moi. Je ne suis pas un activiste, je n’aime pas les sujets polarisants. » Que ce soit en camping, en kayak, en raquette ou en ski, le photographe de nature sauvage croit cependant que, pour connaître la nature, il faut investir beaucoup de temps.

Seul dans la nature et au contact des animaux, tant de jour que de nuit, le Haut-Gaspésien d’adoption a le sentiment de vivre dans un monde à part. « Tout va mal, philosophe Éric Deschamps. Les médias le rapportent. Mais moi, je suis tellement loin de ça ! Il y a du beau dans ma vie. Il n’est pas à la télévision ou entre quatre murs de béton : il est dehors. L’eau est pure et bonne, les arbres sont magnifiques. On est dans un secteur où on a quatre saisons tellement différentes qu’il est facile de créer du positif et de produire de merveilleux souvenirs. Il faut encourager le monde à se connecter avec la nature. Je pense qu’on a besoin de ça. »

Le trentenaire croit que les gens sont de moins en moins courtois et indifférents les uns par rapport aux autres. « Mais, dans la nature, les gens sont plus ouverts, se parlent plus naturellement, parce que leur sensibilité et leur côté rose prennent le dessus, observe-t-il. En se connectant avec la nature, les gens se connectent aussi ensemble. Moi, je le fais au travers de mes images d’animaux, de plein air, d’expéditions et d’aventures. »

Exposition

Une exposition regroupant plusieurs oeuvres d’Éric Deschamps est en cours dans les locaux de la Société d’histoire de La Haute-Gaspésie à Sainte-Anne-des-Monts. Plusieurs personnes sont venues rencontrer le photographe lors du vernissage de l’exposition qui s’est tenu le 27 novembre. « C’est rare que les gens me voient, admet l’artiste solitaire. Ça a été merveilleux ! J’ai reçu assez d’amour pour les cinq prochaines années ! Je n’aurais jamais pu prédire tous les témoignages que les gens me partagent. Au fil des années, je réalise combien j’ai touché de monde, combien je les ai fait pleurer. »

Un encan silencieux a été organisé lors de l’événement au profit de la Fondation Louise-Amélie, qui apporte son aide et son soutien aux femmes victimes de violence et à leurs enfants. L’oeuvre, qui a permis d’amasser 700 $, représente un pluvier argenté. « Le titre de cette image est Douceur, précise son auteur. C’est un oiseau fragile. C’est une image que j’ai spécialement choisie pour sa fragilité, mais aussi pour son équilibre, pour sa force et pour sa vulnérabilité. »


La photo d’un pluvier argenté intitulée Douceur, dont les profits de la vente ont entièrement été versés à la Fondation Louise-Amélie. Photo : Éric Deschamps

SAINTE-ANNE-DES-MONTS | La Haute-Gaspésie attire de plus en plus de nouveaux arrivants. Au cours de la dernière année seulement, elle est devenue la terre d’accueil de quelque 400 personnes venues d’ailleurs. En provenance notamment de la Côte-d’Ivoire, du Cameroun, de l’Ukraine, de la France, de la Belgique, du Portugal et d’autres régions du Québec, ils sont devenus Hauts-Gaspésiens d’adoption.

En deux ans seulement, la communauté africaine de La Haute-Gaspésie s’est enrichie de 125 nouveaux arrivants.


La Grande Bienvenue 2025 a accueilli une centaine de nouveaux arrivants en Haute-Gaspésie. Photo : Johanne Fournier

Haute-Gaspésie me voici !

« On ne sait pas toujours pourquoi ils ont décidé de venir vivre ici », admet le directeur de Haute-Gaspésie me voici !, Éric Archambault. Le nouvel organisme, qui regroupe les services de Place aux jeunes en région et du Service d’accueil des nouveaux arrivants, offre un accompagnement complet à toutes les personnes qui choisissent de s’établir en Haute-Gaspésie, quel que soit leur âge ou leur provenance. Haute-Gaspésie me voici ! soutient également les initiatives locales favorisant l’intégration des personnes issues de l’immigration au sein de la communauté.

L’organisme n’a pas systématiquement rencontré tous les 400 nouveaux arrivants de la dernière année. « Ils n’ont pas tous passé par nous », indique M. Archambault, qui assure la direction depuis novembre 2023.

Mais, ceux qui cognent à la porte de l’organisme peuvent compter sur une aide élargie. « On a des gens du Cameroun qui sont arrivés en octobre en gougounes, se souvient le directeur. On les a amenés chez Partagence [une ressource axée sur la réponse aux besoins de base des personnes vivant sous le seuil de la pauvreté] pour trouver des vêtements pour la saison. Souvent, ce sont des gens qui sont passés par Montréal et qui n’ont pas toujours un parcours facile. Parfois, ils se sont sauvés de leur pays. »

Si la vie en Haute-Gaspésie peut sembler meilleure pour plusieurs d’entre eux, d’autres doivent composer avec certains aspects plus sombres. « Il y a des familles qui vivent dans un 3 et demi, alors qu’ils devraient vivre dans un 6 et demi », donne-t-il comme exemple. Mais, dans l’ensemble, l’intégration se passe plutôt bien, et ces nouveaux arrivants apportent leurs talents, leurs espoirs, leurs savoirs et leurs histoires qui méritent d’être entendues. « Je trouve ça vraiment enrichissant, souligne M. Archambault. Ils contribuent au développement de notre région démographiquement et économiquement. »

De la Côte-d’Ivoire à Sainte-Anne-des-Monts

Bélinda Ahou, de la Côte-d’Ivoire, est débarquée à Montréal le 18 octobre 2023 avec son fils Elasse, âgé de 3 ans et demi. Deux jours plus tard, la femme et l’enfant sont arrivés à Sainte-Anne-des-Monts. Ferdinand Kouassi, le mari de Mme Ahou, a rejoint sa famille plus tard, soit le 12 décembre 2023.

Infirmière dans son pays depuis trois ans, Bélinda Ahou est venue suivre la formation en soins infirmiers offerte à Sainte-Anne-des-Monts par le cégep de la Gaspésie et des Îles, qu’elle a complétée en juin. Pendant sa formation à temps plein, elle travaillait comme préposée aux bénéficiaires au CHSLD de Cap-Chat.

La situation professionnelle de son mari est moins rose. L’arpenteur-géomètre devra faire une formation d’appoint, mais seulement après avoir obtenu sa résidence permanente. De plus, il n’y a qu’un seul bureau d’arpenteurs-géomètres à Sainte-Anne-des-Monts. En attendant, il fait l’entretien ménager à la Résidence Vita Nobilis de Sainte-Anne-des-Monts.

La première difficulté pour Bélinda a été le froid, elle qui supportait à peine le climatiseur en Côte-d’Ivoire. « Je suis arrivée en octobre à Sainte-Anne-des-Monts et il y avait un peu de neige. Ça a été le choc ! Mais, quand mon fils a vu la neige, il a commencé à faire des boules de neige. Il ne voulait plus rentrer ! Mon fils s’est rapidement intégré, même si, au début, les enfants blancs ne voulaient pas le toucher ! » Ferdinand avait aussi beaucoup de mal à endurer le froid. « Mais maintenant, ça va, dit-il. Je marche beaucoup et quand il fait froid, j’aime ça. »

Un autre choc pour la femme de 32 ans a été de composer avec la quasi-absence de transport en commun en Haute-Gaspésie. « Je pensais pouvoir prendre l’autobus pour aller à mes cours et pour travailler. Sinon, je croyais pouvoir héler un taxi. Je ne m’attendais pas à ça ! Alors, je me suis dit que je n’avais pas le choix d’avoir une voiture. » D’ailleurs, la conduite automobile en hiver a représenté l’un des principaux défis pour l’Africaine d’origine. « Je ne voulais pas conduire l’hiver. J’ai attendu en mars et Haute-Gaspésie me voici ! nous a donné une formation sur la conduite en hiver. »

Bélinda a aussi été étonnée de constater les limites de la profession d’infirmière au Québec. « En Côte-d’Ivoire, l’infirmière a le droit de faire des consultations, de poser un diagnostic, de prescrire des médicaments. Sans médecin, une infirmière peut très bien travailler. Mais, pas ici, même s’il faut connaître les médicaments. »

En revanche, il y a bien quelques aspects de la profession d’infirmière au Québec que la femme de 32 ans apprécie. « J’adore le plateau technique ici, au travail. Il n’y a pas de manque de matériel, à comparer à chez nous. Il n’y a pas de pénurie. De ne pas penser au matériel nécessaire donne envie de travailler. Aussi, le résultat des analyses arrive à nous ; on n’a pas besoin d’aller le chercher. »

À l’issue de sa formation, la jeune femme estime que son plus grand défi consiste à répondre aux exigences de la profession au Québec, et à être à la hauteur des attentes de la population. Quant à son mari, son plus gros défi est de pouvoir retravailler un jour dans son domaine. « J’adore ma profession, fait savoir l’homme de 40 ans. Je garde la foi. »

S’il y a bien quelques inconvénients de sa nouvelle vie en Haute-Gaspésie, la famille ivoirienne considère néanmoins s’être bien intégrée. « On a été tellement bien accueillis, souligne Bélinda. Quand je suis allée à l’épicerie Metro pour la première fois, ça m’a marquée : les sourires, les gens qui nous ont approchés, qui nous ont parlé et qui parlaient à notre fils. C’est rassurant ! Ça nous donne de la force et nous encourage à aller de l’avant. »


Originaires de la Côte-d’Ivoire, Ferdinand Kouassi, Elasse Kouassi et Bélinda Ahou ont immigré à Sainte-Anne-des-Monts à l’automne 2023. Photo : Johanne Fournier

La Grande Bienvenue 2025

Pour la première fois, Haute-Gaspésie me voici !, en collaboration avec ses partenaires, a célébré l’arrivée d’une centaine de nouveaux arrivants. L’événement festif, qui s’est tenu le 7 février à la Maison de la culture de Sainte-Anne-des-Monts, a mis en lumière l’apport de ces personnes qui enrichissent le tissu social, partagent leur culture et contribuent à pourvoir des emplois locaux.

Ponctuée de témoignages et animée par Dominic Gagné, de Mont-Louis, l’activité s’est déroulée sur un ton humoristique. L’animateur, lui-même un néo-Gaspésien, a raconté qu’il y a 13 ans, il est déménagé sur un coup de tête à Saint-Louis-de-Gonzague, en Beauce. « Le village est comparable à Mont-Saint-Pierre, à part les montagnes, a-t-il relaté. J’ai été conseiller municipal, pompier volontaire et bénévole. J’ai même organisé des méchouis, moi qui suis végane. Mais, après quatre ans, je ne m’étais fait aucun ami. Je n’ai jamais été invité à souper. J’étais toujours considéré comme un étrange. »

En 2016, une deuxième tranche de vie commençait pour lui. « J’ai troqué Saint-Louis-de-Gonzague pour Mont-Louis en Gaspésie. On a acheté une maison face à la mer ; c’était notre rêve. Le premier soir de mon arrivée, je suis allé prendre un verre à L’Amarrée. Des gens sont venus me parler, et j’ai été invité à une soirée dans une maison privée. Arrivé chez nous, j’ai pleuré de joie. Après 8 ans et demi, je peux dire que j’ai trouvé ma place. Jamais je ne me suis senti comme un étrange. »

Présent à cette grande célébration, le préfet de la MRC de La Haute-Gaspésie a soutenu que « chaque nouveau visage est une opportunité de bâtir des ponts solides entre les générations et les communautés, tout en faisant de la région un modèle d’inclusion et de solidarité ». Pour Guy Bernatchez, les nouveaux arrivants contribuent à bâtir une Haute-Gaspésie plus dynamique, plus ouverte et plus résiliente.

Dans une vidéo tournée exceptionnellement pour l’occasion, le scientifique et humoriste Boucar Diouf a insisté sur l’apport bénéfique de la diversité culturelle. La Grande Bienvenue 2025 a pris fin sur un cocktail et des bouchées composées de produits locaux. Pendant que leurs parents échangeaient entre eux, les enfants ont pu écouter un conte animé et s’adonner à une activité de bricolage.

Pour le directeur de Haute-Gaspésie me voici !, ce premier événement d’accueil a marqué le début d’une tradition annuelle. Selon Éric Archambault, l’objectif de La Grande Bienvenue va bien au-delà de l’intention de célébrer les nouveaux arrivants. Elle permet de renforcer les liens communautaires.


Lors de La Grande Bienvenue, les enfants ont eu droit à un conte animé. Photo : Johanne Fournier 

L’élève de 4e secondaire de l’école Gabriel-Le Courtois de Sainte-Anne-des-Monts s’adonne à la création de structures en briques Lego depuis sa plus tendre enfance. « Vers l’âge de 12 ans, je suis devenu très bon et je me suis mis à en faire plus », dit-il.

Amiel a travaillé au cours des trois derniers étés comme guide touristique au phare de La Martre. « Les gens me disaient que ça prenait de l’argent pour l’entretien du phare et de ses bâtiments, raconte-t-il. Il y a plus d’un an, j’ai commencé à penser à mon projet. J’ai fait le projet tout seul, y compris le graphisme. »


Amiel Zachaël a conçu un modèle du phare de La Martre en briques Lego qu’il a vendu en 100 exemplaires. Photo : fournie par Amiel Zachaël

Financement

Les frais de production des 100 exemplaires du phare se sont élevés à 2100$. Le Carrefour jeunesse-emploi Haute-Gaspésie a remis au jeune entrepreneur une bourse de démarrage de 200 $. Puis, l’entreprise Concept K de Sainte-Anne-des-Monts a soutenu son projet en offrant gracieusement les autocollants visant à identifier le produit sur les boîtes.

Pour financer l’achat des briques Lego, l’adolescent a lancé une campagne de sociofinancement sur La Ruche, dont l’objectif était de 1500 $. Celui-ci a été dépassé de 76 $. En versant 30 $, chaque donateur avait droit à son exemplaire du phare qu’il pouvait venir chercher à la boutique ou, moyennant des frais additionnels, recevoir par la poste.

Outre quelques exemplaires vendus par Amiel à des gens qu’il connaissait, une quarantaine ont été achetés sur La Ruche et 53 autres ont trouvé preneur chez les visiteurs du phare, en moins de quatre semaines. « Au début, mes phares en briques Lego étaient en première position des ventes par rapport aux autres objets de la boutique, mentionne-t-il. Par la suite, ils étaient dans le top 3. »

Après avoir vendu ses 100 exemplaires, il a dégagé un profit de 235 $ qu’il a remis à la Corporation de La Martre.

 


Guide touristique depuis trois étés au phare de La Martre, Amiel Zachaël a versé 235 $ pour l’entretien du bâtiment.  Photo : Johanne Fournier

Des centaines d’heures et 13 800 briques

Le vaillant jeune homme n’a pas calculé les heures consacrées à la réalisation de son projet. Il sait cependant qu’il lui a fallu une douzaine d’heures pour créer le design du modèle en 3D sur son ordinateur. Il a aussi passé du temps à jouer avec les couleurs, à concevoir le plan et les instructions qui sont disponibles à partir d’un code QR.

Par la suite, il a investi une douzaine d’autres heures à l’élaboration de sa campagne sur la Ruche et à répondre aux courriels. Il lui a fallu encore une douzaine d’heures à chercher les briques requises et à les commander sur le site Lego Pick a Brick. « Elles sont arrivées à différents moments, indique-t-il. Certaines sont arrivées cinq jours après, d’autres deux mois plus tard. » En attendant les précieuses livraisons, il a créé l’illustration et le graphisme pour l’impression des autocollants.

Une fois les pièces reçues, il s’est affairé à les placer dans chacune des 100 boîtes. « Je me suis aperçu que je devais avoir 400 pièces d’une fleur verte et qu’il en manquait 50, raconte-t-il. J’ai appelé chez Pick a Brick. Les gens sont très gentils. Je les ai reçues environ deux semaines après. »

Mais, le jeune homme n’était pas au bout de ses peines. Il a réalisé qu’il lui manquait aussi une toute petite brique de 1 cm sur 1 cm. Croyant sur le coup qu’il s’agissait d’une autre erreur de Lego Pick a Brick, il a ensuite dû se faire à l’idée qu’il avait tout simplement oublié de la commander. « J’étais déçu, raconte-t-il. J’étais stressé parce que j’avais peur de ne pas la recevoir avant le début de la saison touristique. »

Lorsqu’il a reçu les 100 minuscules briques quelques jours plus tard, il a dû rouvrir les 100 boîtes une par une pour insérer la fameuse pièce dans chaque sac de plastique. Pour arriver à placer les 13 800 briques dans les sacs et les boîtes, il lui aura fallu de 50 à 60 heures.

Amiel a aussi réalisé quatre vidéos pour sa chaîne YouTube qui expliquent les étapes de son projet, dont l’une est une animation en stop motion produite à partir de 1700 photos. La dernière vidéo présente un récapitulatif du projet dans son ensemble (https://youtu.be/CJCA-KSNOkE).


Le modèle du phare de La Martre conçu par Amiel Zachaël. Photo : Amiel Zachaël

Un passionné ambitieux

Le phare de La Martre ne sera pas le dernier modèle créé par le passionné de ces petites briques de Rivière-à-Claude. Il a proposé à des boutiques de La Haute-Gaspésie de vendre de nouveaux modèles qu’il projette d’inventer. Plus tard, que rêve-t-il de faire comme métier? Pas surprenant d’apprendre qu’après ses études secondaires et collégiales, Amiel Zachaël a l’ambition de compléter des études universitaires avec l’objectif, à la fin de son parcours scolaire, de créer des modèles pour la compagnie Lego.

Pour commander un exemplaire du phare de La Martre en briques Lego, il suffit de se rendre sur la page Facebook de H-g Bricks.

 

« La population l’attend, fait savoir la directrice générale d’Exploramer, Sandra Gauthier. Il n’y a pas une journée où je ne me fais pas demander quand les requins arrivent. » Elle insiste : Exploramer est fin prêt à accueillir son pavillon des requins. « On pourrait commencer la construction immédiatement, souligne-t-elle. Demain matin, la « pépine » pourrait être là pour creuser le trou. »


La maquette du pavillon des requins du Saint-Laurent. Photo : Johanne Fournier

Rencontre refusée avec le premier ministre

Lors du dernier passage du premier ministre en Gaspésie le 27 juin dernier, les dirigeants d’Exploramer ont sollicité une brève rencontre d’urgence avec lui. « Il est la seule personne, au gouvernement, capable de prendre une décision raisonnée et responsable dans notre dossier, évoquait Sandra Gauthier. Nous faisons appel aux compétences comptables du premier ministre. »

Prétextant un agenda très chargé, François Legault a décliné la demande. Exploramer considérait qu’étant donné la condition économique peu enviable de La Haute-Gaspésie, les quelques minutes réclamées avec M. Legault n’auraient été « ni un luxe ni une faveur irréaliste ».

C’est d’autant plus dramatique pour Exploramer que, s’il n’obtient pas le manque à combler pour démarrer la construction du pavillon, le musée perdra près de 6 millions de dollars (M$) qui ont déjà été dépensés, notamment pour les plans, les devis, la scénarisation de l’exposition, les demandes de permis, l’analyse des sols et les salaires, calcule le trésorier du conseil d’administration, Sylvain Tanguay.

Les statistiques ne mentent pas. Exploramer est une attraction touristique bien établie en Gaspésie. À bord de son navire scientifique, le musée est le seul à offrir des sorties en mer avec de l’interprétation scientifique pour faire découvrir la biodiversité marine du Saint-Laurent. Après avoir traversé plusieurs crises depuis sa fondation en 1995, Exploramer est demeuré authentique et a, contre vents et marées, toujours su se renouveler, même après qu’on ait annoncé sa fermeture en 2015.

Une MRC mal aimée?

Pourquoi le gouvernement du Québec accepte-t-il d’investir 25,5 M$ pour la sauvegarde de la villa Frederick-James à Percé ainsi que de prévoir 871,8 M$ pour la réfection du chemin de fer du côté sud et de la pointe de la Gaspésie, mais qu’il n’arrive pas à trouver 4 M$ pour ce projet?

Se classant déjà au dernier rang des MRC les plus dévitalisées au Québec, La Haute-Gaspésie récolte une bien petite part du gâteau, si l’on en croit les données publiées par le gouvernement du Québec. Du 21 octobre 2022 au 24 février 2024, la MRC d’Avignon a reçu un total de 234,4 M$ de financement public, tandis que sa voisine, Bonaventure, a pu compter sur 237,5 M$. C’est La Côte-de-Gaspé qui a été la plus gâtée avec 244,7 M$ de Québec, alors qu’à côté, la MRC du Rocher-Percé a bénéficié de 236,5 M$. Pendant la même période, La Haute-Gaspésie n’a récolté que… 3,7 M$. Comment explique-t-on ce déséquilibre?

En entrevue avec GRAFFICI, le député de Gaspé reconnaît que La Haute-Gaspésie aurait largement besoin d’un tel projet pour relancer son économie. « Là n’est pas la question, indique Stéphane Sainte-Croix. C’est un projet qui a évolué depuis le début et je persiste et signe : nous sommes partenaires de ce projet à la hauteur de 11 M$ sur les 18 M$ projetés. Donc, on est au rendez-vous. »


La directrice générale d’Exploramer, Sandra Gauthier, attend toujours la réponse de Québec pour obtenir l’argent nécessaire pour que le chantier de construction du pavillon des requins puisse se déployer. Photo : Johanne Fournier

Exploramer a refait ses devoirs

Les gouvernements ont demandé aux gestionnaires d’Exploramer de refaire leurs devoirs et ils les ont refaits, assurent ces derniers. Alors, qu’est-ce qui cloche? La directrice générale de l’institution n’arrive pas à répondre à cette question. « On sait que ce projet est rentable parce que les banques acceptent de nous prêter de l’argent, argue Sandra Gauthier. Personne ne prêterait de l’argent dans ce projet s’il n’était pas rentable. »

Donc, Exploramer a déposé un « rephasage » du projet de construction du pavillon, ce qui permettrait de livrer une partie du projet avec les sommes déjà obtenues. « Pour l’heure, Exploramer attend l’approbation du gouvernement du Québec, le fédéral ayant déjà accepté le rephasage proposé », indique Mme Gauthier.

Le maire de Sainte-Anne-des-Monts rappelle à Québec que la somme demandée n’est pas énorme et que tout le monde dans sa ville est favorable au projet. « On a fait beaucoup de représentation et on nous a demandé de refaire la modélisation financière, confirme Simon Deschênes. Le travail a été fait par Exploramer avec la firme comptable Raymond Chabot. » La réponse de Québec tarde à venir, mais l’élu préfère user de patience. « Je veux donner la chance au coureur. J’aime mieux croire que les signaux sont positifs. Mais, il faudrait qu’une réponse rentre cet automne! »

Le député Sainte-Croix confirme que son gouvernement a pris connaissance du nouveau plan d’affaires, qui comprend une nouvelle évaluation des équipements nécessaires pour le pavillon des requins. « Le dossier chemine. Il est actuellement au bureau du premier ministre. On est en dialogue avec les promoteurs pour arriver à des solutions le plus tôt possible. Mais, il y a des analyses qui doivent se faire et on a certains questionnements sur l’acquisition des requins. » Le parlementaire n’avance aucun échéancier.

1,3 M$ espérés du ministère du Tourisme

Exploramer souhaitait une contribution de 1,3 M$ du ministère du Tourisme du Québec, soit le montant maximal autorisé dans le cadre du Programme d’aide à la relance de l’industrie touristique. Pour en savoir davantage, GRAFFICI a sollicité une entrevue auprès de la ministre Caroline Proulx. Celle-ci a refusé.

En revanche, le conseiller en communication de son cabinet a offert, par courriel, quelques éléments de réponse à nos questions. « Considérant l’importance des investissements supplémentaires requis et dans un souci de saine gestion des fonds publics, le ministère du Tourisme a demandé à Exploramer, dans une lettre transmise le 10 juin 2024, de lui soumettre un plan d’affaires révisé, lequel devra comprendre une description détaillée du projet révisé, une ventilation des coûts, le montage financier complet et confirmé (sic) ainsi que tous les éléments permettant d’en démontrer la viabilité », écrit Jean-Manuel Téotonio.

À la lumière d’une mise à jour du plan d’affaires, le ministère du Tourisme a indiqué qu’il pourrait réexaminer le projet, peut-on lire dans le courriel. « Son financement dépendra alors cependant des sommes disponibles, poursuit M. Téotonio. Pour le moment, Exploramer n’a pas donné suite à la demande du ministère du Tourisme. »

Sandra Gauthier reçoit une haute distinction

Des rumeurs laissent entendre que la paralysie du dossier pourrait être causée par une forme de vendetta contre la directrice générale d’Exploramer, notamment pour son acharnement dans le dossier. Si ces rumeurs sont venues aux oreilles du maire Deschênes, il refuse cependant de confirmer leur véracité. Il préfère les réfuter en soulignant que Sandra Gauthier a, le 8 août, reçu la décoration pour service méritoire de la gouverneure générale du Canada, Mary May Simon. Parmi les plus hautes au Canada, cette distinction honorifique lui est conférée pour « ses réalisations exceptionnelles et sa contribution à la nation », est-il écrit dans la lettre dont GRAFFICI a obtenu copie. De l’avis de Simon Deschênes, cette distinction devrait être prise en considération. « On souhaite que ça puisse convaincre les bailleurs de fonds », note l’élu municipal.

Pour revenir à la question de départ : « Où est le frein dans le projet de construction du pavillon des requins d’Exploramer? » La question demeure entière.

Lire la suite du dossier – Est-il éthique de garder des requins en captivité?

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