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Culture
9 mai 2015 12 h 44

COQUILLAGES ET MINÉRAUX

Marie Christine Bernard

Auteure et blogueuse

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Il y en a dans toutes les pièces de ma maison. Je les prends en photo, les accumule dans des pots de verre ou dans des paniers, y sers de la nourriture ou les récupère comme cendriers, je les porte en bijoux achetés au fil de mes voyages. Il y en a dans ma voiture, j’en trouve à l’occasion dans mes poches ou dans ma sacoche, déposés là puis oubliés. Chaque fois c’est une petite joie. On me demande parfois pourquoi je ne m’en sers pas pour fabriquer des choses. Des mobiles par exemple, ou de petits tableaux. Ou encore des personnages comme jadis en faisaient les artisans de la Gaspésie pour vendre sur les abords de la 132. Tant qu’à en ramasser toujours. Tant qu’à en ramener encore et encore, chaque fois que j’ai le bonheur de poser les pieds sur une grève. Je ne sais trop que répondre. Je les amasse pour les amasser. Pour avoir un peu la mer avec moi, j’imagine.

Mes trésors viennent des Saintes-Maries-de-la-mer, de Saint-Malo, de Nouvelle-Écosse, de Californie, du Saguenay, du lac Saint-Jean, de la Côte-Nord, du comté de Kamouraska, de Port-Daniel, Percé, Mont-Saint-Pierre, Sainte-Anne-des-Monts, Matane… S’il y a une plage à l’endroit où je me trouve, tu peux être sûr que j’irai y glaner des trouvailles, dussé-je ne disposer que de cinq minutes pour le faire.

Lorsque je reviens à Carleton-sur-Mer cependant, la coureuse de grève en moi se réveille. La balade dans les galets devient le rituel incontournable de chaque jour. J’y vais tôt le matin, quand l’air est encore piquant, et tant mieux si la marée est basse. Avançant vers l’est, je peux voir dans le soleil oblique la lumière des agates encore humides de la dernière vague, comme si chacune était elle-même un petit soleil émergeant de terre. Chaque fois je me penche pour cueillir le joyau et, comme grand-maman me l’a montré, je l’élève dans les airs pour l’examiner: il faut que la lumière passe au travers, il faut qu’elle semble émaner du caillou lui-même. Sinon, c’est une roche d’eau, et je la rejette, poursuivant mon chemin. Les bons jours, il arrive d’en trouver des bien grosses, claires, de cette couleur saumon très pâle, comme du verre légèrement teinté. Il y en a des blanches, des vertes, des brunes, des rayées, des cernées, certaines ont une petite géode au coeur. Je me remplis les poches et, de retour à la maison, dépose consciencieusement mes précieuses dans le pot en verre destiné à leur servir de réceptacle. Lorsque le pot est plein, j’en commence un autre. Depuis des années je conserve les pots ou vases transparents aux formes originales, juste pour ça.

Je n’y mets pas que des agates, dans ces pots. J’y conserve des cailloux originaux, par la forme, la couleur, la composition. Des cailloux glanés eux aussi au fil des voyages, mais bien sûr, surtout sur mes lieux de promenade favoris. Galets gris, blancs, gris rayés de blanc, parfois pourpres ou verdâtres; j’ai eu longtemps dans ma salle de bains, en guise de décoration et pour faire une farce à la visite, un galet blanc qui épousait parfaitement la forme d’un savon. Je ne sais pas ce qu’il en est advenu. À travers les galets on trouve des fossiles, de la bauxite, de la calcite, de la quartzite, de l’oxyde de cuivre, du mica, de l’amazonite, un morceau de pyrite bien cubique offert il y a longtemps par mon grand-père à ma grand-mère. Des morceaux de porcelaine ancienne, des tessons de cruches à petit-miquelon, des cuillères rongées par le sel, témoins de naufrages réels ou imaginés, ou ou encore reliefs de pique-niques oubliés.

Et puis il y a les coquillages. Les petites églises, toutes seules dans un pot triangulaires, si délicates. Je sais où il y en a plein, mais je ne vous le dirai pas. Les dollars des sables qu’on ne trouve pas habituellement chez nous mais qui nous font des coucous, parfois, sur le banc de Paspébiac ou sur la grève de Port-Daniel. Les lunacies bien rondes dont la forme illustre parfaitement le nombre d’or. Les patelles arrachées des coques de bateau. Les couteaux. Les barlicocos (ceux-là aussi ont un pot rien que pour eux). Des pinces de crabe. Des moules et des coques. Ces derniers portent le souvenir de pêches sur la batture couronnées par de grandes chaudronnées de rires, la marmite posée sur la table avec les petits bols d’eau de mer où l’on trempait le mollusque autant pour le saler que pour le nettoyer de son sable, avant de l’enfourner proprement. Les moules aussi j’en ai pêché, , elles se tenaient en grappes sur les rochers, on les cueillait en mars et avril, jamais durant les mois sans « r », et on remontait le cap les pieds trempes et les mains gelées, pour faire cuire ça dans un peu d’eau de mer avec un oignon (si l’oignon noircissait, elles étaient empoisonnées — ça n’est jamais arrivé). J’ai souvenir aussi d’une grande chasse aux coquilles de moules, de toutes les dimensions, un printemps pré-jeux du Québec, afin de munir notre artiste des coquillages, Raynald Cullen, d’assez de matériel pour fabriquer des centaines de Ti-Mouque, petites effigies salées, si jolies comparativement à la grosse mascotte en carton et peluche qui allait accompagner les compétitions au son de: « Sors de ta coquille, Carleton t’invite! Les médailles brillent, plus loin, plus haut, plus vite! » J’ai gardé mon Ti-Mouque longtemps. Il a fini par disparaître lui aussi, englouti par la vie. Et ne vous méprenez pas sur l’auteur de la chanson. C’est un grand musicien. Si sa voix me parle encore aujourd’hui, et si ses musiques habitent encore mes heures, c’est parce qu’elles vibrent sur des mots bien plus forts. Gilles Bélanger peut chanter Miron et mettre Patrice Desbiens en musique, moi c’est sur la « Lettre d’Élise à Albert » et « La Traversée » que je vibre encore, et c’est « La 20 » qui joue dans mon auto chaque fois que je descends vers l’est pour retrouver mon pays.

Je contemple mes pots de verre, que je trimballe depuis plus de trente ans, et dont le nombre augmente sans cesse. J’en connais le contenu, me souviens pour certains objets du moment précis où je les ai trouvés, avec qui j’étais, dans quel état d’esprit. Amitiés, amours, chagrins et folies sont rattachés à ces petits morceaux de mon ailleurs intérieur. Je les ramènerai un jour sous le ciel iodé de mon enfance. Je serai une vieille dame avec encore plus de pots en verre remplis de coquillages et de minéraux.

— Oui, mais tu ne fais rien avec ça?
— Je les regarde.
— Mais les agates par exemple, tu pourrais les polir? Faire des bijoux, je sais pas?
— Je les préfère nature.
— À quoi ça te sert donc, de les garder comme ça?
— À rien. Elles sont belles. Ça me suffit.

Allez donc faire comprendre ça aux gens. Qu’une chose peut n’avoir pour seule utilité que sa propre existence. Et tout ce qu’y dépose la mémoire.

(c) Marie Christine Bernard 2015