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Blogue citoyen

20 octobre 2015 18 h 28

ENTENDS-TU MA DOUCE BERCEUSE, HARPER?

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Cette lettre que je t’adresse, aujourd’hui, 20 octobre 2015, je te l’écris, en pleine nuit. Tandis que la campagne électorale ne semble pas encore terminée. Tandis que je peux encore croire que nous sommes toujours le lundi 19 octobre. Et que le scénario que j’espérais peut encore être celui que choisiront les électeurs.

On dirait que j’ai encore de l’espoir. Une carapace d’étoiles et de lune qui me préserve de la réalité. Un bouclier de temps qui se réduit comme une peau de chagrin, qui me protège encore un tout petit peu de demain. Du moment où l’on me demandera ce que je pense des élections.

Tu sais, mon petit Harpy, je ne suis pas insomniaque.

La vérité, c’est que je ne dors pas en ce moment parce que je dois remettre ce texte demain matin et que j’avais tout faux. J’avais prédit ta victoire minoritaire, j’avais même rédigé d’avance un blogue qui ne t’était pas destiné. Ma lettre blâmait les Canadiens et Canadiennes d’avoir été trop lâches pour te montrer la porte. Dans mes prédictions complètement pourries et irréalisées, ils t’avaient réélu.

Il faut dire que j’avais écrit ce texte avant. Avant que Duceppe morde la poussière (encore). Avant que le NPD pique une plonge. Avant que la « trudeaumanie » cause la surprise et me vole mes précieuses heures de sommeil.
Oui, j’ai cru que l’on sous-estimait tes appuis.

Je me suis trompée. Sur un moyen temps, à part de ça. Mes secondes prévisions étaient libérales et minoritaires. Misère.
À ma défense, les sondages aussi étaient dans le champ. Et contrairement à moi, ils sont payés pour prévoir.
Je suis donc là, dans mes vieux joggings gris, sidérée. À essayer de comprendre ce qui vient juste d’arriver. Je suis encore bouche bée et ça fait plusieurs heures que la tendance se maintient. Ne m’embauche jamais, Stephy, comme médium ou comme analyste; je n’ai rien vu venir de cette soirée.

Mais bon, comme je ne peux fermer l’oeil de toute façon, je vais te faire une confidence.

Ce soir, j’ai eu de la peine, Steve.

De regarder d’excellents députés se faire jeter comme de vulgaires chaussettes sales. De constater que tout se joue encore entre les vieux partis. De sentir que plus ça change, plus c’est pareil. De voir que le vote stratégique l’emporte souvent sur les tripes, même si, moi, j’ai sorti les miennes et que je les ai mises sur la petite table derrière l’isoloir pendant que je votais.
Je suis découragée de voir qu’on sera encore coincés dans une machine majoritaire. Ça me fout la trouille, les gouvernements majoritaires.

Puis j’ai relu le blogue que j’avais pré-écrit. Celui où j’en voulais à la terre entière pour ta réélection. Et dans la noirceur de ma chambre à coucher, dans les vapeurs de tisane, dans le confort de mes bas de laine, j’ai souris.

Parce que tu es out. Game over. Et qu’au fond, c’est ce que je souhaitais le plus fort. Je me réjouis du seul fait que plus jamais nous ne te reverrons. Quand j’y repense, c’est la seule chose qui m’importe vraiment cette nuit.

Demain, « Quand le soleil dira bonjour aux montagnes », tu seras disparu. Ta prestation à « En mode Salvail », tout comme ta cassette des 10 dernières années, sonnait comme des ongles sur un tableau. Mais l’idée que tu ne t’endormiras pas dans ton pyjama de premier ministre ce soir, c’est de la belle musique à mes oreilles.

Entends-tu ma douce berceuse, Harper?

Nananana, nananana, hey hey hey, goodbye.

Je vais aller dormir. Sur mes deux oreilles.

Pour l’instant.

Parce qu’il n’y a plus de gros monstre bleu caché sous mon lit. Un monstre imprévisible, insatiable, destructeur. Un monstre de censure, de manipulation, de coupures.

Une bête conservatrice.
Roxanne Langlois, qui te souhaite de faire de très beaux rêves.