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Blogue citoyen

31 octobre 2016 11 h 00

LA VIEILLE GOMME DE MADAME ARTHUR

Marie Christine Bernard

Auteure et blogueuse

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On trouvait donc que la nuit ne venait pas vite. Parce que dans ce temps-là on attendait la noirceur, ça faisait partie du truc. Et, jour de semaine ou pas jour de semaine, le rendez-vous avec la nuit du 31 octobre était incontournable.

Puis, l’heure enfin venue, le village s’emplissait de cortèges bigarrés, les petits trottinant dans le sillage des plus grands, les pieds s’enfargeant parfois dans un costume de fantôme trop long. Il y avait certains groupes de grands — trop grands pour avoir encore le droit de faire ça, disions-nous — qui, eux, s’amusaient à se cacher pour faire des peurs. Mais c’étaient des petites peurs. Rien de grave. Nous allions, libres dans la nuit pour la seule fois de l’année, et le village était à nous. Car nos parents restaient bien sagement à la maison, les pompiers aussi. On nous laissait tranquilles, les grands prenaient soin des petits et ça allait comme ça. La paix.

Toutes les maisons ne nous ouvraient pas leurs portes. Nous allions quand même frapper partout. Il n’y avait pas de signes extérieurs vous comprenez, pas de décorations, pas de lumières spéciales. Les maisons demeuraient elles-mêmes. Lorsque la porte s’ouvrait, on découvrait des mondes inconnus d’odeurs de souper, de lampes chaleureuses, de tapis jaune-or et de Mireille Mathieu, et c’était merveilleux d’entrer dans les maisons des autres, d’y être accueillis, tout esprits de la nuit que nous étions. « Entrez, entrez! Oh que vous êtes beaux! Viens voir, Lucien, les beaux mi-carêmes! Allez-vous chanter une chanson pour des bonbons? » Et on chantait. Au clair de la Lune. Frère Jacques. Ce qui venait. Puis on tendait la citrouille en plastique ou la taie d’oreiller et on y regardait tomber les offrandes: bonbons durs qui seraient les derniers mangés, kisses qui collaient au dents mais goûtaient si bon la mélasse et le beurre, chocolats précieux, mini sacs de chips, une poignée de cacahuètes, une pomme d’amour. Le gling gling des sous qui tombent dans la tirelire Unicef.

Il arrivait que l’on pousse l’audace, si c’était un jeudi ou un vendredi, jusqu’à entrer au Continental, au marché Carleton ou chez Frédéric. Tout dépendant de qui était à la caisse, on avait droit à un petit quelque chose. Chez Frédéric, quand c’était Mike, on n’avait aucune chance. Marielle était plus tendre.

Certaines maisons étaient habitées par de vieilles, vieilles personnes. Elles entrouvraient avec méfiance, puis, découvrant la grappe de diablotins dont l’haleine boucanait sur le seuil, leurs visages s’éclairaient. « Ah ben, ah ben! Venez donc en-dedans, là. J’ai pas de kisses, mais j’ai ben un p’tit quelque chose pour vous autres. » La vieille personne disparaissait alors. On l’entendait fouiller dans ses armoires. Puis elle revenait avec une pomme, une banane, parfois une petite chaudière blanche où restait un fond de bonbons de Noël, vous savez les bonbons durs multicolores aux formes carrées, qui finissaient par nous couper la langue, elle fourrageait d’une pogne tremblotante au fond de la chaudière pour nous en décoller quelques-uns et les fourrer dans nos besaces. Une fois, madame Arthur a voulu nous donner sa vieille gomme. Celle qu’elle avait dans la bouche, je veux dire. Nous nous sommes enfuis avec des cris de dégoût. Cette vieille, très vieille madame était souvent seule. Nous aurions dû avoir moins peur et rester un peu, la laisser tapoter nos chapeaux, caresser nos joues rouges. Mais la solitude, l’isolement, l’abandon des vieilles personnes, ce sont des choses que les enfants ne savent pas. Je repense souvent à elle et à ses appels, depuis sa galerie où elle se berçait toute seule, tout l’été, quand nous jouions autour. « Voulez-vous des beaux candys? J’en ai! » Tout le monde se sauvait. On savait ce que c’était, ses candys. Des vieux machins tout collés par l’humidité, des gommes déjà mâchées. Non merci. Certains lui disaient qu’elle sentait mauvais. C’était même pas vrai. Elle était juste vieille. Et toute seule.

On rentrait fourbus, les pieds gelés, la morve aux nez, nos sacs pleins. Je cachais le mien dans le fond de mon garde-robe et j’y pigeais de temps en temps, pas trop souvent, pour que ça dure. Et ça durait. Presque tout l’hiver. Et quand je voyais le fond du sac, c’était bien aussi, parce que ça voulait dire que Pâques s’en venait, et qu’il y aurait du chocolat.