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11 mai 2015 10 h 10

LE MIRAGE

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À cette époque, le Québec des années 1960 vibre au rythme de la Révolution tranquille, alors que la Gaspésie vit des conditions économiques difficiles avec un taux de chômage élevé, un exode des jeunes, etc. Pour pallier à cette situation chronique, entre 1963 et 1966, le Bureau d’aménagement de l’Est-du-Québec (BAEQ), une création du gouvernement, va soumettre la région à une analyse en profondeur, la scrutant sous toutes ses coutures, grâce à une horde de jeunes professionnels, fraîchement émoulus des universités, avec l’objectif final d’injecter à la région un stimulant qui la sortirait du marasme.

Pour la région de l’Est, le plan de développement anticipe la création de 28 000 nouveaux emplois avec des salaires équivalents à 90 % du salaire moyen québécois. Au niveau du tourisme, le tome 5 du rapport institue cette industrie comme une des voies d’avenir du développement de la région et avance l’idée de créer un parc national, le « parc de Gaspé », tel que mentionné à l’époque, comme pivot de l’industrie touristique.

Le rapport prévoit également que 350 emplois seront créés dans ce parc et 3000 emplois dans sa zone limitrophe. Pour la région, avec la mise en application de ses recommandations, le plan du BAEQ estime que le nombre de visiteurs va passer de 225 000 en 1964, à de 500 000 à 600 000 en 1972, qui vont effectuer des séjours totalisant 3 500 000 nuitées.

Pour le BAEQ, la péninsule de Forillon avec ses paysages impressionnants, ses falaises vertigineuses, ses 230 espèces d’oiseaux, ses 120 espèces de poissons et ses 10 espèces de baleines dans ses eaux limitrophes, rassemble tous les attraits physiques, culturels, historiques et archéologiques que les touristes recherchent lorsqu’ils viennent en Gaspésie.

Dans les raisons justifiant la création du parc figure aussi l’avènement de la société des loisirs, une société dans laquelle le loisir et la récréation seraient au cœur de la vie de tout un chacun, car, avec leurs nombreux temps libres, les gens s’adonneraient à de multiples formes de loisirs dans le futur. La Gaspésie, en tant que région nature par excellence, serait grandement favorisée dans cette société des loisirs, car les gens fuiraient les villes pour profiter de la nature et des grands espaces. Un discours de développement qui a touché directement les Gaspésiens et les Gaspésiennes.

Dès 1967, le gouvernement fédéral se montre ouvert à la création d’un parc dans la région, le Québec étant à l’époque la seule province à ne pas avoir de parc national fédéral sur son territoire. L’année précédente, une firme d’architecte paysagiste de Guelph, en Ontario, avait d’ailleurs déposé une étude intitulée « Master development plan for the «Parc de Gaspé » ».

Les politiciens de la région, le libéral Guy Fortier à Québec et le libéral Alexandre Cyr à Ottawa, les élus municipaux de Gaspé et de nombreux citoyens appuient favorablement la création du parc. Manifestant certaines réticences, le gouvernement unioniste en place à Québec se voit accuser de retarder le dossier et de freiner le développement économique de la région gaspésienne. Après une longue période de flottement entre 1966 et 1968, ponctuée de très lentes négociations, trois ententes vont sceller le sort de la péninsule de Forillon.

26 mai 1968
Québec et Ottawa signent l’entente de coopération sur la réalisation du plan de développement de l’est du Québec, avec budget de 258 M$, dont 22 M$ consacrés au tourisme, défini comme étant un nouveau levier économique de la région. De cette enveloppe, près de la moitié servira à la mise en œuvre et à l’aménagement du parc national sur la péninsule de Forillon.

21 mai 1969
À Ottawa, Jean Chrétien, ministre fédéral responsable des parcs nationaux, Gabriel Loubier, le ministre québécois du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, et Marcel Masse, ministre de la Fonction publique et ministre responsable de l’ODEQ, signent l’entente qui officialise la création du premier parc national au Québec, le Parc national Forillon.

En vertu de cette entente, et après d’intenses négociations, le gouvernement unioniste de Jean-Jacques Bertrand accepte finalement de céder au fédéral le territoire avec un bail emphytéotique de 99 ans. Dans l’entente, une clause précise qu’aucun citoyen ne pourra demeurer sur le territoire du parc. Malgré cette entente, le pourtour exact du parc n’est pas encore défini, mais à l’été 1969, des rumeurs d’expropriation se répandent dans le milieu.

8 juin 1970
Suite à l’élection du gouvernement libéral de Robert Bourassa le 29 avril 1970, le dossier de création du parc s’accélère. Le 8 juin 1970, le ministre fédéral Jean Chrétien et ses homologues provinciaux Claire Kirkland-Casgrain et Gérard D. Levesque confirment la création du parc, le 1er parc national canadien en territoire québécois. Cette entente fait suite à l’Arrêté en conseil 509 du 11 février 1970 qui a statué sur les limites du parc et officialisé l’expropriation, Québec s’engageant à libérer le territoire avant le 31 décembre 1970.

Pour le gouvernement fédéral, la création du parc Forillon s’inscrit aussi dans les orientations du rapport HMR (Higgins-Martin-Raynauld) qui, toujours en 1969, statue que le développement économique du Québec passe par un unique pôle de développement, soit le Grand Montréal, et qu’un apport démographique est nécessaire à la région métropolitaine pour qu’elle puisse prospérer. Ce rapport précise également que la suppression du chômage et de la pauvreté dans les régions défavorisées passe par la migration des populations vers le Grand Montréal.

Au mois d’août 1970, les citoyens de la péninsule de Forillon reçoivent la lettre leur annonçant qu’ils doivent quitter leur maison et leur terre. En tout, 205 familles seront délocalisées, alors que 350 propriétés avec construction, 1690 propriétés boisées, 2500 parcelles de lots et 59 000 acres seront expropriés. Pour ces presque 1000 personnes, le mirage n’existait plus. Commençait alors un long cauchemar.

SUGGESTION DE LECTURE
Pour en connaître davantage sur cette histoire, suffit de « googler » les noms de Jean-Marie Thibault ou d’Aryane Babin.