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Société
16 février 2022 10 h 21

« Parent/enfant », pas « gagnant/perdant »

| ESPACE Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, un organisme communautaire autonome dont la mission est de prévenir toutes les formes de violence commises envers les enfants, reprend ici sa participation à l’espace « blogue » offert par Graffici. Une série de textes portant sur divers thèmes entrant dans le champ de compétences de l’organisme suivront au cours des prochains mois.

Gabrielle Neveu

Intervenante en prévention et responsable pour le secteur anglophone à ESPACE Gaspésie-les-Iles

 

GASPÉ – Je commencerai avec une affirmation qui pourra sembler aller de soi pour certain-e-s, mais qui semblera utopique ou irréaliste pour d’autres : « les relations égalitaires existent ». Elles existent dans les relations entre adultes, mais aussi entre les adultes et les enfants. Une relation égalitaire, ce n’est pas nécessairement une relation dans laquelle les deux personnes ont le même pouvoir : évidemment, en tant qu’adultes, nous sommes d’emblée en position d’autorité lorsque nous nous retrouvons face à des enfants. Malgré cela, il est possible d’avoir une relation égalitaire si les besoins et les droits des deux personnes sont également considérés, également respectés.

Dans nos vies, plusieurs choses peuvent avoir miné notre confiance envers les relations égalitaires. On peut avoir eu peu de modèles, peu d’expériences qui allaient dans ce sens-là. On peut avoir grandi dans une famille où les enfants avaient intérêt à se taire, où les adultes agissaient comme si les enfants étaient des réceptacles pour leur colère. On peut avoir vu un de nos parents écrasé-e par l’autre, forcé-e à se plier à ses quatre volontés, sous peine de conséquences effrayantes. On peut avoir rencontré, dans notre parcours scolaire, un trop grand nombre d’enseignant-e-s qui humiliaient et inspiraient la peur, en croyant inspirer le respect. On peut avoir passé des années dans une école engluée dans des dynamiques d’intimidation, à devoir rire et encourager à contre-cœur les bourreaux, par crainte de devenir leur prochaine victime. Plus tard dans nos vies, des relations amoureuses teintées de suspicion et de surveillance, ou des milieux de travail dominés par un-e patron-ne assoifé-e de pouvoir, peuvent s’être ajoutés à cette triste liste.

Par toutes ces expériences, on apprend que, dans la vie, il y a des gagnants et des perdants. C’est tout. Pas de place confortable entre les deux, pas de rôle à l’extérieur de cet inévitable duo. On apprend que, si on ne veut pas se retrouver dominé-e, la seule option est de dominer les autres.

Pourtant, les relations égalitaires existent. Des relations dans lesquelles s’établissent la confiance et un sentiment de sécurité, des relations desquelles sont exclues la peur, le contrôle et la domination. Si nous n’avons pas eu beaucoup d’exemples dans notre passé, nous ferons sûrement face à des défis supplémentaires, des défis parfois de taille, mais c’est possible de créer des relations saines autour de nous.  La violence a tendance à être un cycle entre les générations, mais ce n’est pas un passage obligé. Il y a des moyens de briser ce cycle, pour offrir à nos être chers des conditions meilleures que celles que nous pouvons avoir endurées.

Les personnes qui croient fermement que le monde est constitué de gagnants et de perdants s’attendent, souvent inconsciemment, à ce que toute nouvelle relation entre dans ce moule. Elles seront à l’affût de signes indiquant qui cherche à dominer, ou qui au contraire sera plus facilement soumis. Malheureusement, l’arrivée d’enfants dans leur vie peut déclencher ce genre de réflexes, et les comporte­ments des enfants peuvent être interprétés à tort comme des tentatives de manipuler ou soumettre les parents. Qui n’a jamais entendu qu’il faut être durs avec les enfants, leur « montrer qui est le boss », sous peine d’en faire des enfants-rois ou des enfants-tyrans? Qu’il faut laisser les bébés pleurer pour leur apprendre qu’ils ne peuvent pas toujours avoir ce qu’ils veulent?

Ces croyances s’inscrivent dans la dynamique des gagnants et des perdants, en projetant l’image de jeunes humains dont l’intention serait de prendre le pouvoir, d’écraser les adultes. Ces derniers devraient donc s’en protéger en adoptant des attitudes parentales autoritaires et froides, réaffirmant sans cesse leur pouvoir dans la hiérarchie familiale. Cette conception du monde peut nous faire oublier qu’il est possible d’instaurer une relation parent-enfant dans laquelle les besoins et les droits des enfants peuvent être comblés, sans pour autant nier ceux des parents. Parfois, ce désir de montrer notre pouvoir et d’être les « gagnant-e-s » de la cellule familiale peut aussi nous amener à commettre de la violence : rejet affectif, coups, cris, dénigrement, humiliation…

Les relations égalitaires existent. Mais, comme nous l’avons vu, elles sont parfois difficiles à instaurer et à préserver. Créer des relations d’égal à égal avec les enfants représente de nombreux défis : cela dit, nous croyons que c’est un idéal vers lequel nous devrions toutes et tous tendre, un engagement que nous devrions toutes et tous prendre. Revoir nos modèles, oser avoir des attentes élevées envers nos relations, refuser toute forme d’abus de pouvoir, c’est une véritable transformation sociale. C’est prévenir la violence et briser son cycle.

Les relations égalitaires existent : elles s’apprennent. En tant que communauté, en tant qu’individus, il y a des efforts que nous devons déployer pour y arriver. C’est pourquoi, dans la série d’articles que mes collègues et moi vous proposerons sur ce blog, nous vous présenterons des réflexions pour déconstruire davantage nos idées préconçues sur les relations entre enfants et adultes, ainsi que des stratégies pour concrétiser cet idéal dans nos vies.