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Blogue citoyen

25 novembre 2016 14 h 01

RÉAPPRENDRE À VIVRE

David Lonergan

Blogueur culturel

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C’est un peu ces questions qui sont à la base de Matisiwin (Éditions Alain Stanké), ce très beau et émouvant roman de Marie-Christine Bernard qui est responsable du Centre autochtone du Collège d’Alma et qui a séjourné à plusieurs reprises dans ce grand nord qu’on connaît si peu.

Matisiwin signifie vivre en langue atikamekw. Vivre, tout simplement. Savoir respirer, savoir regarder, sentir, aimer. Savoir être. Pour Sarah, la situation est complexe et elle est déterminée à faire face aux démons qui l’ont menée sur des chemins tortueux.

Tout commence pour Sarah quand elle prend le chemin du pensionnat des blancs. Elle y laissera sa langue, ses traditions et sa pureté, violée par un de ces « bons frères » qui étaient chargés d’éduquer ces « Indiens ». Tout se dégradera par la suite jusqu’à ce qu’elle ait une fille, Dahlia et qu’elle décide de faire la marche, la longue marche, épuisante physiquement et moralement, qui dure des jours et des jours « sur le Chemin tracé par les Ancêtres » (p. 144) « à la rencontre de ses blessures » (p. 23). C’est cette longue route vers elle-même que raconte ce doux, tendre et en même temps dur roman.

L’auteure a choisi de donner la parole à la kokom — la grand-mère — de Sarah-Mijonic Ottawa. Elle est morte, mais comme le disent les Anciens, elle est là, dans « le bois, au-dessus des arbres » (p. 103) et elle voit. Elle parle à sa petite-fille, l’accompagnant dans sa marche, relevant les difficultés, soulignant les étapes, traçant le parcours. Elle parle à son âme, elle parle à sa pensée alors que Sarah affronte aussi bien ses blessures intérieures que les limites de son corps.

Ce faisant, l’histoire de ce village, de ce peuple nous apparaît. Comment les blancs ont fait disparaître le village d’origine sous un lac artificiel pour alimenter un barrage hydro-électrique, comment les Nehirowisiw ont été relocalisés et contraints à se sédentariser. Puis il y a eu les pensionnats où sont partis tous les enfants qui en oubliaient leur langue et leurs traditions, sans pour autant bien intégrer ce que les blancs appellent la civilisation : « À cause du pensionnat, de dire la kokom, je n’ai pas eu de fille et ta mère n’a pas eu de mère » (p. 79). Une génération coupée de ses anciens qui donnent naissance à des enfants qui sont démunis, divisés entre les anciens et leurs parents et qui à leur tour donnent naissance à d’autres enfants tout aussi confus. Et la société se décompose. Le portrait qu’en trace Bernard est saisissant.

Malgré tout, la kokom espère, elle qui parle encore la langue des ancêtres, elle qui distingue les valeurs des blancs de celles de son peuple. Elle qui rappelle à Sarah qu’« autrefois, le savoir n’était pas ancestral, les activités n’étaient pas traditionnelles. Nous n’avions pas besoin de classifier ces choses : elles étaient nous et nous étions elles » (p. 111).

Marie-Christine Bernard témoigne du destin des Nehirowisiw et rappelle la signification de leur nom : « l’être qui vit en équilibre avec son milieu » (p. 147). Un destin tragique qu’elle nous livre avec empathie et qu’elle parsème de nombreux mots atikamekw pour mieux nous faire découvrir l’esprit de ce peuple.