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Blogue citoyen

12 novembre 2015 17 h 31

VENTS

Marie Christine Bernard

Auteure et blogueuse

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| ALMA, 14 novembre 2015 — Contrairement à ce que j’avais toujours imaginé avant de venir y vivre, au Lac-Saint-Jean, il vente fort. Pas comme en Gaspésie, où Éole est si omniprésent que l’on peut apprendre à le lire pour prévoir la météo… Chez nous au bord de la mer, le vent porte plusieurs noms, revêt toutes sortes d’apprêts. Durant les quatre saisons il souffle, sculpte le paysage, dicte leur conduite aux arbres. Il fait quasiment partie des gens, au même titre que la mer et les montagnes, qui sont ses amies intimes.

Au Lac, le vent est un invité plus rare. Mais il a ses habitudes. Ainsi en novembre, au changement de saison, il promène ses micro-rafales sur les forêts, couche les arbres, fait friser les toitures, joue à coucou avec l’électricité. L’été, aux jours les plus chauds (et il fait chaud, de cette chaleur sèche qui prend par surprise tellement elle est intense, quasi désertique), il y a des tornades. Oui oui, de vraies tornades qui virent les campings sans dessus-dessous, qui jettent des grêlons gros comme ça sur le monde et dont les dégâts, souvent considérables, ne sont pas couverts par les assurances. Il y en a quelques-unes par été. Et puis au printemps, au temps où la neige et la pluie ne savent plus c’est le tour à qui, il fouette les visages et fait se retourner les essuie-glace. Après plus de vingt ans de résidence au lac Saint-Jean, sa puissance m’étonne encore, d’autant plus qu’on ne sait jamais d’où il va venir. Tout à coup il est là, fou comme un balai, il mène le diable dans les cimes des épinettes noires, et il peut les faire danser comme ça des jours durant, sans discontinuer. Puis il repart, et on ne le voit plus durant de longues périodes. C’est un visiteur impromptu.

Chez nous, dans la Péninsule, ce n’est pas difficile. On le voit, le vent. La mer change de couleur, sa surface se ride dans un sens ou dans l’autre, on a grand de ciel pour voir les nuages virer de bord. Il vient de loin. Il s’annonce. On le connaît. C’est rare qu’on est surpris par sa venue.

Cela ne l’empêche pas, évidemment, de s’amuser à tendre de petites embuscades : tout le monde se souvient d’Arthur. Et puis il y a les squalls qui se lèvent parfois sans avertissement, surtout dans le temps des grandes marées, et qui soulèvent d’énormes objets comme si c’étaient de vulgaires ballons. Je me souviens, enfant, d’avoir vu un bateau de pêche jeté sur le quai par les vagues agitées par le squall. Je me souviens d’avoir vu nos meubles de jardin (vous savez les gros meubles en bois, tout le monde en a eu…) valser dans les airs tels des confettis. Dans ces moments-là, on regarde tout ce déchaînement, partagé entre la peur et l’émerveillement. Quelle puissance, quand même! Et puis l’hiver, il souffle en continu. Le climat maritime, enviable en principe parce que plus tempéré, en perd tous ses avantages : on est vite transi, peu importe le chiffre indiqué sur le thermomètre. Combien de fois j’ai pu marcher vers l’école à reculons, à cause du vent d’ouest trop insistant. On le connaît, le vent d’ouest : il souffle fort. Juste pour vous dire, quand j’avais douze ans mon père nous avait construit une maison : eh bien, l’année suivant notre emménagement il a dû changer de côté la porte d’entrée, parce que le vent d’ouest l’avait arrachée trois fois durant l’hiver. Mais le vent d’ouest est pourtant assez inoffensif : il souffle fort, mais ne favorise pas trop l’érosion, et puis l’été, bon prince, il se retire fidèlement le soir, vers dix-huit heures, pour laisser les gens profiter des soirs doux de l’été. On se méfie plus de son frère de l’est, surtout s’il s’acoquine avec les marées de la pleine lune : dans ce temps-là, dégât assuré. Mais on est habitués…

Il me manque, le vent. Oui, bien sûr, il vient me visiter, même parfois de façon intempestive : il lui arrive aussi de me faire un peu peur. Mais sa présence permanente, cette façon qu’il a de te flatter le visage et de t’ébouriffer les cheveux, son espièglerie, ses coups de gueule, son impétuosité me manquent énormément.

Mais je ne suis pas trop triste. Je sais que le vent qui m’a poussée à l’exil tôt ou tard me ramènera vers chez moi. Je retrouverai mes réflexes, alors, de retenir la portière de la voiture quand je l’ouvre, de regarder la mer avant de sortir, pour voir d’où il vient, de scruter les mouvements des feuillages pour m’informer si la pluie guette. De m’attendre à des congères sur les caps de Maria lorsque la neige est folle et que ça souffle de l’ouest. De savoir que l’absence de flocons n’empêche pas la possibilité d’une visibilité nulle à Val-Brillant (c’est là qu’ils font la poudrerie, j’en suis certaine). De ne pas m’inquiéter des arbres qui dansent follement en juillet, car j’aurai la certitude que tout se sera calmé pour mon souper dehors avec la visite.

Oui, je reviendrai me faire flatter la face par la ridée au bord du Barachois. Ça, c’est absolument certain.

D’ici là… bon vent!

30

NOTE SUR L’AUTEUR
Marie-Christine Bernard est native de Carleton et habite aujourd’hui à Alma ou elle se dédie à son art, l’écriture, en plus d’y enseigner la littérature au collège de l’endroit.
Primée plusieurs fois pour ses écrits, Marie-Christine Bernard a vu paraître récemment son 9e livre en plus d’avoir contribué à plusieurs oeuvres collectives. Plusieurs de ses romans parlent des amérindiens: Mademoiselle Personne (Mikma’k), Autoportrait au revolver (Abénakis) et tout récemment Matisiwin (juste les Atikamekw). Elle nous offre, chaque mois, un récit fictif inspiré de ses souvenirs d’enfance en Gaspésie.