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9 février 2023 13 h 20

ACCESSIBILITÉ UNIVERSELLE dans les transports et les commerces ; partie 2/3

En Gaspésie comme ailleurs, la situation des personnes à mobilité réduite par un handicap s’améliore, mais les progrès restent lents pour les principaux intéressés, les gens se déplaçant en fauteuil roulant et leur entourage. Elles et ils se butent à des édifices rarement conçus en fonction de leurs besoins d’accessibilité et à des services de transport en contraction, tout ça dans un contexte de pénurie de main-d’oeuvre qu’il serait possible d’atténuer avec leur participation accrue, pour peu qu’on leur faciliterait la tâche. Il s’agit aussi d’une question d’équité sociale, d’épanouissement culturel et sportif. GRAFFICI présente ici quelques angles à ce sujet.

TRANSPORT
« Il faut pouvoir s’y rendre, dans ces bâtiments adaptés »

MARIA | S’il est admis que la situation s’améliore, bien que lentement, en matière d’adaptation des bâtiments aux besoins des personnes handicapées, la situation décline en matière de transport adapté depuis quatre ans.

Ghislain Gagnon, directeur général du Regroupement des associations de personnes handicapées Gaspésie-Les-Îles, monte le ton d’un cran quand il parle de transport adapté.

« La crise du transport adapté est l’une des plus grosses injustices de notre société. Il y a 40 % moins de permis de taxi au Québec et on ne fait pas exception dans la région. De plus, tu ne peux presque plus acheter de véhicules qui sont adaptables. On oublie qu’une bonne partie du transport adapté se fait par taxi », précise M. Gagnon.

Il y a eu quelques « crises du taxi » au cours des dernières décennies au Québec, mais celle de 2019, portant sur la déréglementation de ce domaine d’activité, notamment afin de faire de la place à Uber et d’autres services du genre, a eu des effets dévastateurs sur les possibilités de déplacement des gens à mobilité réduite.

« Avec l’adoption de la loi 17, il y a donc moins de véhicules et moins de chauffeurs. On ne peut pas donner les mêmes services en loisir; ces sorties ont été tassées pour les rendez-vous médicaux. Ça prend aussi quelqu’un de qualifié en transport adapté. Le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) formait les chauffeurs. Comment conduire un autiste, ce n’est pas la même chose que de conduire quelqu’un qui est en fauteuil roulant. C’est du cas par cas. C’est une “tempête parfaite”. Des gens vivent du confinement comme avec la COVID à cause des lacunes de transport adapté », explique Ghislain Gagnon.

Il souligne que l’ex-ministre des Transports François Bonnardel a oublié un élément important dans le libellé de la loi 17. « L’argent était là, mais il a oublié qu’en perdant des chauffeurs formés, on créait un vide. »


La dérèglementation du secteur du taxi en 2019 cause depuis ce temps des maux de tête aux personnes handicapées, souligne Ghislain Gagnon. Photo : Gilles Gagné

Se déplacer, un déterminant de la santé

Au Québec, en 2019, environ 120 000 personnes étaient admises pour le transport adapté et 70 % de ces gens se déplaçaient en taxi. Une projection arithmétique pour la Gaspésie signifierait que 1300 personnes à mobilité réduite vivent sur le territoire et que 900 d’entre elles comptent ou comptaient alors sur le taxi pour se véhiculer.

« Le transport adapté en dehors des heures habituelles de bureau a été pratiquement éliminé. Le retrait de détenteurs de permis de taxi dans la région, c’est une grande perte pour les personnes handicapées. La mobilité est un puissant déterminant de la santé, selon l’Organisation mondiale de la santé et l’Institut national de la santé publique du Québec. L’inclusion passe par là. On peut parler de l’accessibilité aux bâtiments mais il faut pouvoir s’y rendre, dans ces bâtiments adaptés! », souligne Ghislain Gagnon.

« On n’accepterait pas qu’un restaurateur refuse quelqu’un sur la base de la couleur de sa peau. Alors, pourquoi accepte-t-on que les handicapés ne puissent entrer dans bien des endroits? Ça peut sembler gros comme affirmation, mais en fin de compte, c’est le résultat qu’on voit », enchaîne-t-il.

Certaines personnes à mobilité réduite, mais pouvant conduire ne sont parfois pas plus avancées. « Le temps d’attente est de plusieurs mois pour avoir un véhicule. J’ai un ami à Gaspé qui doit attendre neuf mois avant de recevoir son véhicule adapté », ajoute-t-il.

La pénurie de main-d’oeuvre vient accentuer le manque de conducteurs et le recrutement potentiel de nouveaux candidats. Ghislain Gagnon a rencontré l’an dernier le conseil d’administration de la Régie intermunicipale de transport Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, la RéGÎM, afin de voir les solutions à instaurer pour atténuer les problèmes de mobilité pour les handicapés, notamment en dehors des heures habituelles de bureau.

« J’ai été bien reçu. Je pense par contre que ce sera difficile d’arriver à des solutions tant que le transport des handicapés sera séparé du transport intermunicipal dit “normal”. On crée deux catégories de citoyens. Il faut parler de transport dans son ensemble », tranche-t-il, en agitant les mains pour former deux tours séparées.

« Je pense que la situation serait différente si un maire devait se déplacer dans son hôtel de ville en fauteuil une seule semaine », dit-il.

Pascale Poirier, de l’Association des personnes handicapées Action Chaleurs, précise que les réductions de services en transport adapté ont enlevé quelques activités importantes pour sa clientèle.

« On ne veut pas aller dans l’angle de taper sur la tête de personne, mais ça faisait 14 ans qu’on allait jouer aux quilles toutes les semaines, avec de 13 à 16 participants chaque fois. Les gens du transport adapté nous ont dit : “On ne peut plus à cause de la réalité de la main-d’oeuvre”. On n’a pas réussi à trouver une solution. Il faudrait que les personnes dépendant du transport adapté vivent du lundi au vendredi de 9 à 16 h. Ce n’est pas de la faute de Marie-Andrée [Pichette, directrice générale de la RéGÎM]. Il manque de chauffeurs, mais sans transport, on ne peut exister. On vise à briser l’isolement, à travailler sur la confiance des gens », explique-t-elle.

Gilles Gagné

 

COMMERCES
Un chemin de croix pour se déplacer

GASPÉ | Devinette. Qu’est-ce qui ne fait qu’environ 17 centimètres de haut et qui est un facteur considérable d’exclusion pour toute une frange de la population? Réponse : une marche, sans rampe d’accès.

Cette mauvaise énigme est tout sauf amusante. Comme l’est la situation des personnes à mobilité réduite qui tentent d’être des citoyens à part entière de leur propre ville et qui – sans mauvais jeu de mots – ont plus souvent qu’autrement des bâtons dans les roues.

Il y a une dizaine d’années, les Amirams de la Vallée – un organisme sans but lucratif situé dans La Matapédia, qui accueille et aide des personnes à mobilité et à capacités intellectuelles réduites – avaient organisé une activité ponctuelle de sensibilisation auprès du grand public. Citoyens et journalistes devaient tout simplement se mouvoir en chaise roulante, utiliser une rampe d’accès et entrer dans leur bâtiment, sans aide extérieure.

Plus facile à dire qu’à faire pour les non-initiés, même si les installations étaient évidemment bien adaptées à leur clientèle. Après beaucoup d’efforts, trop de temps et quelques jurons bien sentis, les participants finissaient par parvenir à leur objectif. L’idée était simplement de montrer de manière très pragmatique la difficulté que peuvent avoir les personnes à mobilité réduite à se déplacer même avec des conditions gagnantes, de surcroît en plein été et en comptant sur des équipements adéquats. Imaginez l’hiver!

L’initiative devrait-elle être exportée en Gaspésie, considérant les difficultés qui règnent encore aujourd’hui, et parfois le peu de considérations pour ces personnes trop souvent reléguées en citoyens de seconde zone? La question mérite d’être posée.

Le parcours du combattant

Jean-Michel Côté est bien placé pour analyser les bons et moins bons coups quant à l’accessibilité des personnes à mobilité réduite. Il a subi un accident de motoneige, il y a maintenant 13 ans. Depuis, il doit se déplacer en chaise roulante. Au fil des ans, il a pu observer l’évolution de sa ville, Gaspé. Malheureusement, selon lui, les choses n’ont que peu changé dans les dernières années. Une simple balade en automobile avec le principal intéressé permet de constater les difficultés quotidiennes. L’exercice avait d’ailleurs déjà été fait il y a cinq ans. Une demi-décennie plus tard, force est de constater que l’accès est toujours déficient, surtout chez les commerçants. Si plusieurs se sont enorgueillis au décès d’Élizabeth II que la matriarche de la famille royale britannique avait visité Gaspé en juin 1959, ce qui a mené au nom de la rue de la Reine, d’autres n’ont que peu d’intérêt pour ce tronçon pour la simple et bonne raison qu’il leur est pratiquement inaccessible dans son intégralité.


Selon un décompte de GRAFFICI, ce sont 21 commerces sur 28 qui ne sont pas accessibles sur la rue de la Reine en raison d’une ou plusieurs marches. Photo : Roger St-Laurent

Une marche, trois marches, deux marches, cinq marches, à peu près toutes les entrées sont impossibles d’accès pour les personnes en chaise roulante. Selon un décompte de GRAFFICI, ce sont 21 commerces sur 28 qui ne sont tout simplement pas accessibles.

« C’est la rue principale de Gaspé et t’as à peu près aucun commerce où tu peux aller. Ce qui me fait toujours enrager, c’est qu’il y a une partie de la population que tu mets à l’écart juste à cause d’une marche. Ç’a aucun sens! Les gens sont fins et vont aux commissions pour nous, mais est-ce qu’à un moment on peut faire nos affaires par nous-mêmes? Être autonomes et indépendants? On est des consommateurs autant que tout le monde », s’insurge Jean-Michel Côté.

À l’opposé, d’autres commerces sont accessibles, mais pas leurs salles de bain qui peuvent être situées sur un étage différent, sans dispositif particulier pour s’y rendre. Celui qui a complété un baccalauréat en travail social et qui travaille maintenant à temps complet pour le Centre de services scolaire des Chic-Chocs ne mâche d’ailleurs pas ses mots lorsque vient le temps de discuter de l’accessibilité aux commerces de Gaspé.

« Ça se peut qu’après une soupe ou un café, on ait envie d’aller aux toilettes nous aussi », ironise-t-il, en faisant remarquer du même coup le peu de considération pour les salles de bain adaptées. Récemment, l’une d’entre elles, à Rivière-au-Renard, servait également d’entrepôt pour la serpillière. « En plus d’avoir de la misère à fermer la porte, tu dois gérer une chaudière et une moppe. C’est pas un débarras. C’est pas compliqué, s’il y a des normes pour la grandeur, c’est pour qu’on ait de la place pour se virer dedans », fustige-t-il.

Et c’est sans parler des endroits bien adaptés, mais dont les stationnements réservés sont utilisés par monsieur et madame Tout-le-monde. Lors de cette même tournée dans les rues de Gaspé, une série de stationnements pour handicapés d’un supermarché était par exemple non déneigée et servait plutôt à des fins d’entreposage de matériaux. L’autre série, près de l’entrée, était à moitié occupée par des clients sans aucune vignette de stationnement réservée aux handicapés, un autre fléau quotidien.

« Il n’y a vraiment aucune considération pour nous […] Regarde, il y a sept stationnements et aucun n’est déneigé. Et regarde en avant. Vois-tu des vignettes? Non. Et essaie de débarquer-là en chaise roulante, tu vas te tuer. C’est le Far West et tout le monde fait ce qu’il veut », explique Jean-Michel Côté.

Le même scénario s’est répété ailleurs pendant cette tournée improvisée. Dans un autre supermarché, TOUS les stationnements pour handicapés, sans exception, étaient occupés par des véhicules sans vignette.

Et pour ceux qui auraient des rampes, le déneigement est souvent déficient. « Il y a quatre saisons de « marde » en chaise roulante et l’hiver c’est la pire », résume Jean-Michel Côté dans son langage coloré. « Au pire, mettez des rampes partout. As-tu déjà entendu quelqu’un se plaindre d’avoir à monter une rampe au lieu de monter des marches? Non, personne n’a jamais dit ça », suggère-t-il.

Dans la colonne des points positifs, l’accessibilité n’a pas été un problème outre mesure pour ses études collégiales au campus de Gaspé, même si quelques irritants demeurent. Les stationnements à mobilité réduite sont par exemple situés à l’arrière de l’école, donnant accès à une porte verrouillée. « Tu dois appeler pour t’annoncer pour te faire ouvrir. Mais si toi demain tu veux aller au cégep, tu passes par la porte principale et pas besoin d’appeler personne. Ce qu’on veut en bout de ligne, c’est être indépendant et ne pas avoir à devoir compter sur personne … comme tout le monde », ajoute Jean-Michel Côté.

« Tout ce qui est gouvernemental aussi, je n’ai pas un mot à dire, même si c’est rare que je vais dans les bureaux de Pêches et Océans Canada, lance-t-il à la blague. Mais je me dis qu’en tant que société, ça devrait être partout comme ça. Ce n’est pas parce que c’est adapté que je vais y aller à toutes les semaines, mais si j’ai le goût d’aller quelque part, que c’est là que ça se passe ce soir-là, ça serait l’fun que je ne doive pas trier sur le volet mes sorties, selon où je peux aller ou pas. »

Le défi du logement

Selon les dernières statistiques disponibles, le taux d’inoccupation des logements à Gaspé – soit leur quantité vacante – était de 0% en octobre 2022. « Si vous pensez que les logements en général sont rares, imaginez pour les personnes à mobilité réduite! », lance Jean-Michel Côté.

À sa sortie de l’Institut de réadaptation en déficience physique François-Charron, en 2014, ce dernier a eu tôt fait de devoir se trouver un logis adapté. « En sortant, j’avais deux options. Un appart adapté aux résidences du Cégep, ce qui était faux en fait parce que l’espèce de chaise sur rail ne fonctionnait pas, ou j’allais en CHSLD à Cap-des-Rosiers, à 27 ans. C’est tout. Franchement, ça n’avait aucun sens », explique-t-il. Ses parents ont finalement décidé de lui adapter un appartement au rez-de-chaussée de leur résidence.

Le travailleur social rappelle aussi que la population gaspésienne est vieillissante et qu’elle aura plus tôt que tard besoin de logements adaptés, à différents niveaux. Selon le plus récent bilan démographique de l’Institut de la statistique du Québec, la région de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine comptait toujours la plus importante part de personnes âgées de 65 ans et plus du Québec, avec une proportion de 30,2 %.

« On va avoir plus de besoins tantôt. Actuellement, avec ce que je vois présentement, on n’est pas prêts pour ça du tout », conclut-il.

Jean-Philippe Thibault

ACCESSIBILITÉ UNIVERSELLE dans les infrastructures et les services municipaux; partie 1/3
ACCESSIBILITÉ UNIVERSELLE pour la main d’oeuvre et coup d’oeil sur la situation  ; partie 3/3