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Éditorial
16 novembre 2023 14 h 53

Carte électorale : un seuil de déconnexion abyssal

Gilles Gagné

Éditorialiste

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Le degré de déconnexion des réalités régionales exprimée par les commissaires assignés à la refonte de la carte électorale gaspésienne constitue sans doute l’élément le plus troublant d’à peu près tous les changements suggérés au cours des 30 dernières années.

L’écart entre la perception des commissaires et celle des citoyens qui suivent ces changements est tel que chaque tentative de refonte donne le vertige. Comment les commissaires peuvent-ils proposer des projets de carte électorale aussi mal fagotés, aussi distants des réalités gaspésiennes?

Ces écarts de perception surviennent quasi invariablement, que les commissaires travaillent pour la Commission des circonscriptions électorales fédérales pour la province de Québec ou pour la Commission de la représentation électorale du Québec.

Ces commissaires sont presque aussi invariablement originaires de l’axe Montréal-Québec. Il est permis de penser qu’ils sont profondément indifférents ou ignorants des réalités régionales, de la taille caractérisant les circonscriptions proposées, de la distance entre ces circonscriptions et les capitales, ainsi que l’absence physique de certains ministères dans les régions, ce qui oblige les députés à compenser pour ces lacunes.

Surtout, ils ignorent ce que tous ces éléments génèrent comme conditions de pratique du métier de député.

Et s’il y avait plus? Et si ces écarts entre la logique et la bête réalité arithmétique étaient voulus? Et si la proposition initiale était à ce point incongrue, qu’elle avait pour but de « forcer » les augustes commissaires à proposer des assouplissements en seconde mouture, et conséquemment une apparente démonstration de bonne volonté, devant le tollé que les propositions initiales provoquent?

Ces assouplissements sont souvent à peine moins étriqués, comme on l’a vu avec la carte électorale fédérale, mais ils permettent de sauver quelques apparences et de convaincre quelques citoyens plus malléables que les commissaires ne sont pas dogmatiques. Cela n’empêchera tout de même pas l’est du Québec de perdre Avignon-La Mitis-Matane-Matapédia à compter de la prochaine élection canadienne.

Pourquoi déstabiliser la Haute-Gaspésie?

Considérons la proposition initiale de carte électorale québécoise, qui suggère la fusion des circonscriptions de Bonaventure et de Gaspé, sous prétexte qu’elles ne comptent pas assez d’électeurs. On retranche du même coup la Haute-Gaspésie de la circonscription de Gaspé pour la joindre à un comté bas-laurentien, comme si les limites des régions administratives étaient dérisoires.

Initialement, comble de mépris, les commissaires avaient choisi de ne pas tenir d’audiences publiques dans Bonaventure, sous prétexte que cette circonscription ne subissait pas de charcutage, puisqu’elle était « simplement » fusionnée à Gaspé!

Rappelons que sous la loi actuelle, les circonscriptions doivent compter environ 51 000 électeurs, et que l’écart ne doit pas dépasser plus ou moins 25 %. L’écart à la baisse pour Bonaventure, avec ses 35 898 électeurs, s’établit à 29,2 % et à 40,6 % dans Gaspé, qui compte 30 131 électeurs. En 2017, la Commission avait appliqué une mesure d’exception pour ne pas toucher à ces deux circonscriptions.

Contestation inspirée

La députée de Bonaventure, Catherine Blouin, a contesté ce manque d’équité, soulignant avec justesse à la Commission que les citoyens de sa circonscription seraient obligés de rouler plusieurs centaines de kilomètres pour assister à l’audience de Gaspé ou à celles de Matane pour présenter leur argumentaire. Elle a aussi invité les commissaires à voir les contours de sa circonscription, sa dimension, et l’énorme tâche qui attend chaque député chargé de la représenter.

Les commissaires ont d’abord rejeté l’invitation avant de l’accepter. Le temps dira si l’audience du 26 octobre à New Richmond, devant 205 personnes, un record, n’était que cosmétique; si elle ne visait qu’à étaler une flexibilité factice, ou si elle les sensibilisera à la notion de représentation effective, bien plus importante que leur arithmétique simpliste.

Parce que c’est bien de ça dont il s’agit, ne leur en déplaise! Comment exiger qu’une députée ou qu’un député puisse bien servir ses citoyens, dans une circonscription grande comme certains pays, distante de 500 à 700 kilomètres de la capitale, dans une région aussi dépourvue de moyens de transport interrégionaux que la Gaspésie?

Comment espérer recruter des candidats de fort niveau, comme la région est en droit d’avoir, devant la lourdeur de la tâche, devant l’impossibilité de concilier travail et famille et de servir adéquatement la population? Comment éviter de penser que la stupide prépondérance de l’arithmétique constitue un autre obstacle à l’engagement des femmes en politique?

Il faudra bien un jour changer la loi électorale du Québec afin de focaliser sur la difficulté de représenter les circonscriptions rurales ou éloignées de la capitale ou de la métropole.

Il y aurait un moyen de régler la question en quelques semaines. Si on demandait pendant un mois ou deux à une quinzaine de députés en milieu urbain de venir ici et de suivre le rythme de leurs collègues de la Gaspésie, ou de l’est du Bas-Saint-Laurent, de la Côte-Nord, du Nord-du-Québec et de l’Abitibi-Témiscamingue, elles et ils deviendraient tous des ambassadeurs d’une modification de la loi déterminant la carte électorale. On pourrait demander aux gens de la Commission de la représentation électorale du Québec d’agir comme chauffeurs.

Ils concluraient tous qu’il faut instaurer certains statuts spéciaux, quitte à créer deux types de circonscriptions, cette réalité étant vérifiable dans la pratique. Reconnaître officiellement cette différence atténuerait la primauté des principes arithmétiques, en tenant compte davantage des conditions de pratique du métier de député.

Manque de profondeur

François Legault s’est une fois de plus distingué par une remarque simpliste au lendemain de l’annonce du projet de nouvelle carte électorale, indiquant qu’il y a autant de circonscriptions au Québec qu’en Ontario, une province 43 % plus populeuse, et qu’il n’y a conséquemment pas de raisons d’augmenter le nombre de sièges à l’Assemblée nationale.

Sans surprise, M. Legault, à la tête d’un parti supposément « des régions », n’avait pas pensé à la qualité de vie d’un député en milieu rural ou éloigné de la capitale. Il s’est repris quelques jours après la défaite dans Jean-Talon, qui semble l’avoir fait réfléchir. Un vote à l’Assemblée nationale tenu le 17 octobre a mené à l’adoption d’une proposition rejetant unanimement la fusion des circonscriptions de Gaspé et de Bonaventure.

Bon, la détermination de la carte électorale n’est pas une décision revenant aux politiciens, puisque le travail de la Commission de la représentation électorale est un organisme indépendant.

Toutefois, les politiciens peuvent l’influencer, cette commission, entre autres parce que, ultimement, ils peuvent changer la loi. Il serait grandement temps d’y voir!