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31 mars 2022 14 h 49

DE LA REINE, DU FAUBOURG ET DE GRAND-PRÉ : Revitalisation et densification de nos centres-villes historiques

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Au début du XXe siècle, Sainte-Anne-des-Monts compte environ 2000 habitants. Elle possède un palais de justice, plusieurs commerces, une jolie église ainsi que d’autres bâtiments publics. Sa rue principale prend forme; elle est en constante progression depuis le dernier quart du XIXe siècle. Son tissu économique s’est structuré depuis cette même période grâce aux entreprises de Théodore-Jean Lamontagne, le bâtisseur du château portant aujourd’hui son nom. Dix ans plus tard, lors de sa visite ethnologique, Marius Barbeau est émerveillé par cet endroit, tout comme d’autres industriels et scientifiques anglo-saxons qui viennent sur notre territoire, en raison notamment des recherches dans les Chic-Chocs et des expéditions de pêche sur la rivière Sainte-Anne. De ces visites, beaucoup de photographies et même d’aquarelles nous sont parvenues.

À cette même époque, Woonsocket au Rhode Island est un des plus importants bastions canadiens-français de toute la Nouvelle-Angleterre. Pour des raisons de survivance économique, plusieurs Gaspésiens y évoluent, dont le commerçant et artisan natif de Cap-Chat, Conrad Gagnon. Flairant une opportunité, il s’installe à Sainte-Anne-des-Monts en 1908, et rapporte avec lui – dans ses souvenirs – un « plan d’urbanisme » qui permettra de consolider la rue principale de la petite ville nord-gaspésienne.

Les Canadiens français qui reviennent à cette époque de leur exil américain souhaitent reproduire ici l’urbanisme des petites villes rurales du nord des États-Unis, encore aujourd’hui un modèle d’architecture et de dynamisme des centres-villes. M. Gagnon construit alors son commerce en utilisant le style Boom Town, caractérisé par sa façade commerciale débordant de la hauteur du toit. D’autres empruntent ce style, notamment la Banque canadienne et le magasin général L.-O. Roy (l’actuelle Société d’histoire de la Haute-Gaspésie). Aujourd’hui encore, ce style architectural est très présent dans les Faubourgs de Sainte-Anne et de Cap-Chat. Pour les deux secteurs, l’apogée du dynamisme socioéconomique se situe dans les années 1950 et 1960.


Au premier plan, le magasin général de L.-O. Roy en 1955. Photo : Collections de la Société d’histoire de la Haute-Gaspésie


Au premier plan, le commerce de Conrad Gagnon en 1926. Photo : Collections de la Société d’histoire de la Haute-Gaspésie

Puis, la route 132 est inaugurée en 1970 au milieu des champs de la partie centrale de Sainte-Anne-des-Monts. Se voulant au départ une simple voie de contournement, c’est alors le début d’une hémorragie qui saignera presque complètement l’artère principale de la 1re Avenue, le Faubourg, jusqu’au milieu des années 1990. Les commerces et hôtels migrent en masse vers le tout nouveau boulevard Sainte-Anne. Au début des années 2000, un premier rapport émanant du Comité d’aménagement et de développement économique des rues principales (CADERP, devenu aujourd’hui CADDEC) tente de faire un état de situation et apporter des solutions à ce problème urbanistique. Trois magnifiques parcs, parfaitement intégrés, sont alors aménagés par la Ville sur la 1re Avenue. On souhaite sans doute qu’opère la même magie qui transforma le quartier St-Roch à Québec : le jardin borné par la Côte d’Abraham et la rue de la Couronne a propulsé la revitalisation de ce quartier central délaissé pendant des décennies. La vision politique du maire L’Allier a tout changé.

Comment en sommes-nous arrivés, au Québec en général, à délaisser les rues patrimoniales/commerciales? Hier encore, dans mon enfance des années 80, on se stationnait sur le bord du Faubourg pour aller au Shick-Shocks (tabagie et marchandises variées), au commerce de Serge Chrétien (musique, cartes de hockey, etc.), chez le vétérinaire, chez le bijoutier, chez le cordonnier, à la cantine, au dépanneur, au commerce de Maurice Lefrançois (vêtements et accessoires divers), à la pharmacie, chez Sport Expert de Colette et Gilles Ross, à l’épicerie Robert- Lévesque. Aujourd’hui, il y a certes une microbrasserie, un pub, une quincaillerie, une boulangerie, une épicerie fine, une librairie et quelques autres commerces, mais la densification commerciale n’y est plus. Tout le problème réside là.

L’embellissement de nos centres-villes est une des conditions essentielles à l’attraction des touristes et à la rétention des résidents. « La poursuite du bonheur » dans un lieu agréable est l’aspiration de tout être humain. Plus nos villes seront belles, plus elles seront attractives et plus elles se développeront.

Dans les années 2000, Gaspé a entrepris un grand chantier afin que la rue de la Reine soit une véritable rue principale : le sens-unique, les aménagements paysagers, un programme de revitalisation des bâtiments. L’avenue de Grand-Pré a également des défis qui sont exprimés par les citoyens de Bonaventure. De beaux commerces y fleurissent néanmoins.

En périphérie de nous, la Ville de Matane a récemment lancé une consultation publique pour entendre ses concitoyens au sujet de leurs aspirations pour la rue St-Jérôme et le centre-ville en général. Il faut saluer cette initiative et s’en inspirer.

Dans le contexte où le ministère de la Culture vient d’annoncer une mesure visant à réaliser un inventaire des édifices patrimoniaux de la région, il faut se saisir de cette impulsion et lancer un grand chantier régional pour redonner vie à nos principales rues patrimoniales ayant un effet structurant. Comment? En identifiant les bâtiments les plus porteurs aux diverses relances qui doivent se mettre en place en Gaspésie. Il importe de zoner « patrimonial » ces secteurs et de travailler avec acharnement et cohérence. Cet engagement collectif doit inclure les citoyens, les commerçants, les entrepreneurs, les élus, les administrateurs de musées et de sociétés d’histoire, etc.

En déambulant dans le Faubourg de Sainte-Anne, un questionnement me vient fréquemment : comment Conrad Gagnon réagirait en voyant ce quartier central, en 2022? En même temps, je suis conscient que nous devons embellir ce quartier pour nous-mêmes… et bien sûr pour les visiteurs.