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10 mars 2015 17 h 02

ENTRE CHARLIE ET NOUS… PEUT-ÊTRE QU’UN PAS?

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Il serait présomptueux d’affirmer que les médias français et les médias québécois vivent le même type de combat pour protéger l’intégrité de la presse. Toutefois, la tragédie survenue à l’hebdomadaire Charlie Hebdo constitue un douloureux rappel que rien n’est acquis quant à la capacité du public de s’informer adéquatement.

Cette capacité de s’informer représente l’un des plus importants remparts de la démocratie, et cette démocratie est mise à rude épreuve tous les jours, même chez nous.

En France, comme ailleurs en Europe, la tuerie de Charlie Hebdo a fait ressurgir la question de la liberté d’expression, l’un des sujets chauds outre-Atlantique, en particulier depuis 2006, quand des patrons de presse ont subi des pressions après la publication de caricatures sur le prophète Mahomet.

Au Canada et au Québec, le bras de fer se joue à une autre enseigne. La question la plus brûlante dans les salles de rédaction tourne bien davantage autour de l’accès des journalistes, donc du public, à l’information. Il est vrai que le Québec a connu des tentatives violentes de musèlement, dont ont été victimes Jean-Pierre Charbonneau, atteint d’une balle dans la salle de rédaction du Devoir en 1973, et Michel Auger, du Journal de Montréal, laissé pour mort dans le stationnement du quotidien en 2000.

Toutefois, pour le moment, comparer la France et le Québec serait injuste. L’analogie suivante illustre sans doute cette différence. On dit souvent que plonger une grenouille dans l’eau bouillante ne la tuera pas, parce que le choc la fera sortir aussi vite qu’elle y est entrée. Par contre, une grenouille placée dans l’eau froide, puis soumise à une hausse graduelle de la température, jusqu’à ce que l’eau bouille, y laissera sa peau.

Ainsi, la France, et sans doute l’Europe, vient de vivre un choc qui risque de créer un éveil salutaire sur le plan démocratique, malgré le lourd prix payé par le biais de la mort de 17 journalistes, policiers et autres citoyens.

« Les Canadiens et les Québécois semblent bien davantage dormir au gaz, au point où il est permis de se demander quand ils se réveilleront. »

 

Exagération? Rien n’est moins sûr. Sur le plan régional, les journalistes gaspésiens vivent depuis au moins 10 ans une lente dégradation de l’accès à l’information, tant sur la scène fédérale qu’en politique québécoise.

 

Il y a 10 ans, il était encore possible de parler rapidement à un fonctionnaire fédéral bien informé du sujet abordé par le journaliste. Certains fonctionnaires n’informaient même pas leurs patrons de la tenue de l’entrevue accordée. L’arrivée du gouvernement de Stephen Harper à Ottawa a resserré les sources d’information d’une façon inégalée depuis des décennies.

Il faut maintenant écrire plus souvent qu’autrement ses questions à un relationniste de ministère fédéral, et se préparer à attendre 24 heures avant d’obtenir des réponses. Dernièrement, le ministère des Affaires autochtones et du Nord canadien a battu un record d’ineptie, ou d’obstruction, en prenant une semaine avant de répondre à des questions élémentaires portant sur un référendum à Listuguj. Le service des communications du ministère savait que l’article devait être rédigé avant le référendum. Il a répondu quatre jours après.

 

Graduellement, le gouvernement québécois complique aussi la tâche des médias. Sous les libéraux de Jean Charest, le resserrement était particulièrement visible au ministère de l’Environnement. Le Parti québécois sous Pauline Marois a accentué la centralisation des communications à Québec, laissant de moins en moins de place aux directions régionales.

Sous Philippe Couillard, on assiste à une duplication du modèle de Stephen Harper, le pire exemple d’hermétisme au pays. Les délais de réponse s’étirent et la quantité d’information rétrécit, un peu comme si, et c’est sans doute le cas, on voulait décourager les journalistes de faire des recherches, comme si on voulait les cantonner à l’utilisation de communiqués insipides ou manipulateurs.

Il serait illusoire de compter sur les politiciens pour qu’ils se présentent comme gardiens de la démocratie. Seuls les citoyens, en montrant leur intérêt le plus souvent possible plutôt qu’une simple fois aux élections, et les journalistes peuvent la protéger.

Quand les médias éprouvent des difficultés à s’exprimer librement ou à avoir accès à l’information, c’est la pluralité des points de vue qui en est affectée, que l’on soit d’accord ou pas avec le style abrasif de Charlie Hebdo. En bout de course, quand cette pluralité perd du terrain, c’est la capacité des citoyens de s’informer qui s’étiole et, du même élan, c’est la démocratie qui plonge.

C’est de cette façon que la tragédie de Charlie Hebdo doit minimalement nous rejoindre.