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17 novembre 2022 15 h 06

GARDIENNES ET GARDIENS DES TRADITIONS; Partie du dossier 3/4

Gilles Gagné

Journaliste

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Autant à Listuguj, Gesgapegiag que pour la communauté de Gespeg, des femmes et des hommes s’évertuent chaque jour à préserver et transmettre la riche culture mi’gmaq. L’équipe de GRAFFICI est allée à leur rencontre afin de mieux connaître celles et ceux qui sont les gardiens de leurs traditions.

Listuguj: Lita Isaac, travailleuse patrimoniale de l’ombre

LISTUGUJ | Lors de l’été 2022, près de 5000 personnes ont assisté au Mawiomi de Listuguj, le pow-wow estival annuel. Depuis sa relance en 1993, une seule personne a siégé sans interruption au sein du comité organisateur de l’événement: Lita Isaac. Pourtant, elle a passé toutes ces années, et presque 30 pow-wow, en insistant pour qu’aucun titre ne lui soit attribué.

C’était et ça demeure sa volonté de rester dans l’ombre, tout en s’assurant que l’événement survive. En fait, le pow-wow de Listuguj ne survit pas; il grandit sans cesse depuis que l’ex-cheffe Brenda Gedeon Miller l’a ressuscité, après des décennies d’interdiction imposée par le gouvernement fédéral.

« Je me désigne comme un artéfact. Je suis l’artéfact original! », lance Lita Isaac en riant au sujet de ses 30 ans d’engagement dans cet événement distillateur de fierté autochtone.

« Je n’ai jamais voulu un titre officiel, aller en élections pour occuper un poste au conseil, ou être présidente. J’ai commencé à la base et j’ai assumé tous les postes, mais sans titre. Pour être officiellement coordonnatrice, il faudrait que je fasse de l’administration et ça, je ne veux pas en faire. Je suis juste un membre senior de l’organisation. Si j’avais un titre officiel, je pense que mon cerveau aurait un blocage en raison du stress », explique-t-elle.

Le Mawiomi d’août 2022 suivait deux ans d’annulation en raison de la pandémie, mais c’est loin d’être le seul facteur expliquant la venue de 5000 personnes, de 400 danseurs de diverses Premières Nations, de neuf groupes de percussionnistes autochtones et de 50 artisans.

« Le mot s’est passé avec les années. C’est l’avantage de durer dans le temps, dans une communauté qui tisse des liens ailleurs. De plus en plus de gens veulent venir nous voir, et pas seulement les membres de Premières
Nations », spécifie Lita Isaac.

Son expérience l’a parfois plongée au coeur d’arbitrages un peu déchirants, notamment quand des organisateurs ont fait valoir qu’il était préférable que les artisans occupant les espaces de vente lors du pow-wow soient tous autochtones.

« Un de mes collègues organisateurs indiquait qu’il était normal que ces retombées représentent un encouragement profitant à ceux qui fabriquent nos pièces d’artisanat pour qu’ils améliorent leur sort dans un événement inspiré par les Premières Nations. C’est un argument qui a plein de sens mais j’ai trouvé ça dur de l’annoncer aux autres artisans non-autochtones qui étaient là depuis des années, et je trouve encore ça dur. Je suis un peu prise entre deux réalités. Je dois demander poliment à ces artisans de comprendre notre position, et je me demande pourquoi j’ai besoin de défendre le point de vue des Premières Nations dans un événement spécial pour nous », explique Lita Isaac.

Au fil des ans, elle a appris beaucoup plus que l’art de la médiation. Elle est aussi devenue une artisane accomplie, une enseignante dans la fabrication de divers objets d’une grande signification pour les Mi’gmaq, et pour les allochtones, comme des capteurs de rêves, des mitaines traditionnelles et des bijoux. L’art de travailler avec des perles multicolores n’a plus de secret pour elle.


Lita Isaac fabrique divers objets traditionnels mi’gmaq, dont des mitaines, en plus d’enseigner ce genre de technique qui s’éteindrait, autrement. Photo : Gilles Gagné

Le hasard a joué un rôle

Cadette d’une famille de six enfants, Lita Isaac précise que la pratique religieuse de ses parents les a encouragés à parler en anglais à leur progéniture, excepté pour les directives plus strictes, comme de rentrer à la maison quand ils jouaient dehors.

« Nous étions toujours dehors. C’était la plus belle vie à laquelle on pouvait imaginer, sur ce plan. Je comprends assez bien notre langue mais je ne la parle qu’un peu. Mon père était policier et mes parents se sont séparés quand j’avais cinq ans », se souvient-elle.

Après ses études secondaires, elle a passé deux ans à l’Université Laval en plus de se rendre à l’Université du Québec à Chicoutimi pour apprendre le français. Au printemps 1990, elle a été embauchée pour travailler au Site historique de la Bataille de la Ristigouche, à Pointe-à-la-Croix, où son bilinguisme constituait un atout.

« Il faut se souvenir que la Crise d’Oka est survenue en 1990. Des visiteurs voyaient bien que j’étais autochtone et ils me « ‘‘cherchaient’’ à cause de ça, en me posant des questions tordues. Je ne décelais pas cette attitude de leur part. Ce sont seulement des collègues de travail qui, en m’observant répondre à ces visiteurs avec respect et compréhension, m’ont fait réaliser ces situations. Ils me trouvaient bien patiente », évoque Lita Isaac.

L’expérience gagnée au Site historique de la Bataille de la Ristigouche a aussi été remarquée à Listuguj, où un centre d’art et de culture autochtone a été ouvert en septembre 1990. Elle a été embauchée pour y diriger l’interprétation et former les guides. « Ça s’est présenté comme un hasard, un énorme hasard, quelque chose de complètement inattendu. » Elle s’est donc retrouvée à côtoyer tout un groupe diffusant naturellement le savoir et la tradition mi’gmaq, des gens comme Donald Caplin, les frères Eric et William Caplin, Dallas Morrison, Christopher Isaac, Jerome Dedam et Gerald Dedam.

« Il y avait beaucoup de musique et de chant traditionnel dans l’air. C’était une culture qui n’était pas bienvenue à la maison quand j’étais enfant. Ma mère considérait presque ça comme un péché, à cause de l’influence de la religion. Une fois adulte et en raison de mon rôle au centre d’art et de culture, j’assimilais tout ça et c’était présenté de la meilleure façon pour moi parce que j’apprends beaucoup mieux en parlant et en écoutant les gens qu’en lisant. Je suis dyslexique et je crois bien avoir un déficit d’attention », explique Mme Isaac.


La notoriété du pow-wow de Listuguj n’a fait que croître depuis sa relance, en 1993. De plus en plus de gens y participent, et le nombre de Premières Nations qui y sont représentées augmente d’année en année. Photo : Felix Atencio-Gonzales

L’école alternative au service de la tradition

Au fil des ans, Lita Isaac a su gagner la confiance d’un nombre impressionnant de citoyens de Listuguj et d’ailleurs, toujours dans la discrétion.

Depuis plusieurs années, elle donne des cours d’art et d’artisanat autochtone à ce qu’il convient d’appeler « l’école secondaire alternative » de Listuguj, auprès de jeunes qui ne cadrent pas dans le cheminement habituel du Sugarloaf High School, l’école de Campbellton fréquentée par la plupart des étudiants de Listuguj après le niveau primaire.

« Je me considère chanceuse de pouvoir faire cet enseignement. Ces jeunes ont des problèmes de comportement ou d’anxiété, mais plus souvent de comportement. Ils s’ouvrent avec moi, au sujet de ce qui les tracassent. Ça m’honore qu’ils soient capables de parler de la sorte. Je les écoute. C’est ce que j’aime à propos de l’enseignement. L’apprentissage de travaux manuels permet cette écoute. Je peux aussi comprendre les troubles de déficit d’attention et d’hyperactivité », précise doucement Lita Isaac.

« Je sais que nous sommes passés proche, ajoute-t-elle en sous-entendant des cas de suicide. Ils s’ouvrent tellement que je vois précisément ce qui ne va pas. Ils me font confiance. Du moins, c’est ce que je perçois : la confiance. Je leur dis que j’espère avoir pu les aider et qu’ils peuvent revenir me voir si ça ne va pas », conclut-elle.

Lire les autres parties du dossier :
Partie 1/4
Partie 2/4
Partie 4/4