GRAFFICI FÊTE SES 25 ANS
LE RÉTABLISSEMENT DES STOCKS DE HOMARD
JEAN-PHILIPPE THIBAULT
GASPÉ | Pour le numéro d’avril 2022, Gilles Gagné suggère de faire le bilan depuis le tournant des années 1990 de la pêche au homard en Gaspésie, une idée synchronisée avec la saison qui allait démarrer dans les prochaines semaines.
J’étais d’autant plus heureux qu’en tant que petit nouveau – j’en étais alors seulement à mon deuxième numéro complet comme corédacteur en chef – j’allais profiter de mon peu d’expérience pour laisser à mon collègue le soin d’écrire ce dossier complexe. En contrepartie, j’allais devoir y plonger pour le suivi à l’occasion du 25e anniversaire de GRAFFICI. C’est de bonne guerre.
Alors voilà. Commençons par la fin. En 2025, pour la première fois en 15 ans, les volumes des débarquements de homard ont été plus importants en Gaspésie qu’aux Îles-de-la-Madeleine.
Évidemment, l’arrivée de permis exploratoires pour 7750 casiers supplémentaires dans la zone de pêche 19 au nord de la Gaspésie (de Cacouna à Rivière-à-Claude) a fait augmenter les prises.
Malgré tout et nonobstant le bien-fondé ou non de cette stratégie sur la pérennité de la ressource, ainsi que le préjudice potentiel sur les pêcheurs commerciaux actuels – ce qui n’est pas le sujet aujourd’hui, mais qui a fait couler beaucoup d’encre – cette tendance haussière des débarquements de homard en Gaspésie était déjà observable bien avant. En une décennie, ils sont passés de 2287 tonnes en 2016 à 7726 tonnes l’an dernier, selon les plus récentes données de Pêches et Océans Canada. Il s’agit d’une augmentation de plus de 200 %.
Cette tendance suit d’ailleurs celle des débarquements pour l’ensemble de la province. Le homard est devenu le véritable fer de lance des pêcheurs commerciaux, au détriment de la crevette nordique dont les parts ont fondu comme neige au soleil avec l’effondrement des stocks et, incidemment, celui des quotas.
En 2016, la crevette nordique représentait 44 % des débarquements au Québec du haut de ses 30 745 tonnes. Le homard était à l’autre bout du spectre à 7 % avec ses 5182 tonnes. Même les pêcheurs pélagiques faisaient mieux avec 11 % des débarquements.
C’est donc tout un revirement de situation pour les homardiers, dont les prises représentent aujourd’hui 41 % des débarquements annuels (et 60 % de la valeur totale, comparativement à 21 % il y a 10 ans). En comparaison, la valeur a chuté à 9 % pour la crevette nordique.

Entre 2003 et 2015, ce sont 48 permis qui sont rachetés par les homardiers de la Gaspésie. Photo :Ariane Aubert Bonn
Virage à 180°
Pour ceux qui ont bonne mémoire, il y a près de 35 ans, tant la morue que le homard connaissaient des passages à vide. Les deux espèces étaient souvent capturées par le même groupe en Gaspésie. « Les prises quotidiennes de certains pêcheurs [de homard] tenaient dans une chaudière », rappelait le collègue Gilles Gagné dans son article de GRAFFICI en avril 2022. Deux pêches différentes, mais aussi deux trajectoires complètement opposées.
D’un côté, en 2024, Ottawa a permis une reprise de la pêche commerciale à la morue à Terre-Neuve-et-Labrador, 32 ans après son moratoire. Seulement 18 000 tonnes ont été autorisées, alors que dans les années 1960, les pêcheurs de la province pouvaient en ramener à quai jusqu’à 800 000 tonnes. Il s’agit de la seule (maigre) avancée pour la morue.
À contrario, pour les homardiers de la Gaspésie, dont la ressource devenait le gagne-pain principal, ils devaient jouer aux équilibristes. Une trop grande pression sur le crustacé pouvait avoir des effets néfastes sur sa survie, mais il fallait bien compenser pour les revenus perdus avec la morue.
Le Conseil pour la conservation des ressources halieutiques déposait d’ailleurs un dossier accablant au début des années 1990, qui faisait état de surpêche du homard en Atlantique.
Les homardiers décident donc de prendre le taureau par les cornes avec différentes mesures adoptées au fil des ans. Ils laissent par exemple un plus grand nombre de géniteurs dans la mer certaines années. Le rachat et le retrait de 48 permis de pêche entre 2003 et 2015, la réduction du nombre de casiers (250 à 235 par pêcheurs) et une saison de pêche de 68 jours au lieu de 70 permettent à un moment de diminuer l’effort de pêche d’au moins 30 %.
Autant d’initiatives qui mèneront vers les statistiques mentionnées précédemment et qui feront de la pêche au homard l’industrie la plus lucrative de son secteur en Gaspésie.
« Sans mesures de protection, on n’aurait pas eu ces résultats. Sans mesures, on aurait ramassé un stock à terre. Il y aurait peut-être eu un moratoire. On ne le saura jamais », analysait en 2022 O’Neil Cloutier, directeur du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie.
S’il y a un peu plus de 15 ans, O’Neil Cloutier répondait que le homard dans la péninsule représentait bon an mal an 1000 tonnes métriques et 10 millions de dollars en valeur par année, les temps ont changé depuis. Et pour le mieux. Les homardiers ont pour l’instant gagné leur pari.

LES PERSONNES À MOBILITÉ RÉDUITE : QUE FAUDRA-T-IL FAIRE?
GILLES GAGNÉ
CARLETON-SUR-MER | En février 2023, en plus de s’intéresser à la situation des personnes à mobilité réduite Gaspé, GRAFFICI avait analysé le contexte de la Baie-des-Chaleurs. Transport adapté déclinant, édifices peu ou non adaptés – même ceux bénéficiant de rénovations en cours – et impossibilité pour 75 personnes qualifiées de se trouver du travail en pleine pénurie de main-d’oeuvre faute de budget au Service externe de main-d’oeuvre de la Gaspésie et des Îlesde-la-Madeleine pour les accompagner administrativement dominaient alors le dossier.
Trois ans plus tard, les progrès sont presque inexistants, signale Ghislain Gagnon, directeur du Regroupement des associations de personnes handicapées Gaspésie-Les-Îles.
« En taxi, le mode privilégié en matière d’offre de service en transport adapté, on n’a pas gagné de véhicules depuis 2023. Il y a encore des joueurs sur le territoire, mais ce sont surtout des services restreints aux hôpitaux et aux aéroports. La RéGIM est en train de fusionner certains services de transport adapté. C’est fait à Gaspé. Le gouvernement du Québec voulait moins de joueurs, mais ce n’est pas un modèle qui répond aux besoins d’une région comme la Gaspésie », dit-il.
« La seule modification notable depuis 2023, c’est que le gouvernement du Québec a baissé de 15 000 à 10 000 personnes le seuil de population pour lequel une municipalité est obligée de préparer un plan d’action à l’égard des personnes handicapées. Dans la région cependant, ça signifie qu’il n’y a que Gaspé et les Îles-de-la-Madeleine qui sont obligées de préparer un plan. Pourquoi pas les MRC, considérant la structure de notre population? », suggère Ghislain Gagnon, qui voit davantage de reculs que d’avancées depuis 2023.
« Le Programme des petits établissements accessibles est suspendu depuis un an, depuis le 1er avril 2025. Un contact m’a offert d’organiser le congrès d’Accessibilité Canada en Gaspésie. J’ai été obligé de dire non. Je ne peux faire ça. Il n’y a pas assez de chambres adaptées dans la région pour recevoir un congrès de personnes à mobilité réduite », signale-t-il!
Il hésite avant de reformuler sa phrase. « Je vais le dire ainsi. Je n’ai pas fait la vérification, mais c’est plus facile d’être accompagné par un animal dans un hôtel en Gaspésie que d’être accompagné par une personne à mobilité réduite. En 2023, je m’attendais à me faire ramasser en disant qu’on n’accepterait pas qu’un établissement refuse des clients sur la base de la couleur de la peau, mais qu’on refuse des personnes handicapées. Personne n’a relevé ma remarque! Il y a probablement un fond de vérité », dit-il, s’étant assuré que cette phrase ne froissait pas les gens de couleur.
Parmi les reculs de l’État québécois, il y a ce refus d’embarquer dans le Fonds pour le transport en commun du Canada, annoncé dans le premier budget Carney, doté de 30 milliards de dollars (G$) d’ici 2036. Il vient d’entrer en vigueur.
« Ce fonds inclut le transport adapté. Toutes les autres provinces développent leur transport adapté collectif avec l’aide du fédéral, sauf le gouvernement québécois, qui ne prend pas au sérieux le transport collectif! Ça ne prend qu’un décret. La Colombie-Britannique est rendue à 1,5 G$ de projets en préparation. Ça fonctionne en milieu rural », explique M. Gagnon.
« On arrive ainsi à la production du handicap. Être auteur de tes propres actions, ça emmène de la santé. On fait porter le poids du handicap sur les personnes à mobilité réduite, alors que ce poids devrait être porté par la société. Le handicap arrive quand une société non adaptée prend conscience de la différence », dit-il.


Rémi Essiambre a vu peu de changement en matière d’adaptation des bâtiments aux personnes à mobilité réduite depuis 2023. En mortaise, le monte-personne de l’aréna de Carletonsur-Mer, pas très accessible, en 2025. Photo :Gilles Gagné
Peu de changement à Carleton-sur-Mer
À Carleton-sur-Mer, Rémi Essiambre, qui se battait en 2023 pour convaincre les autorités municipales d’inclure un monte-personne intérieur dans la rénovation de l’aréna, un projet qui a coûté 6,9 millions de dollars (M$), a perdu cette manche. Son fils Marc-Antoine, 30 ans, est paraplégique depuis 2010.
« La première année, le monte-personne a été bloqué tout l’hiver. L’hiver suivant, il n’y avait à peu près pas de neige, mais les déneigeurs avaient monté un tas juste devant », déplore-t-il.
M. Essiambre assiste régulièrement aux assemblées municipales pour s’assurer que les décisions tiennent compte des personnes handicapées, notamment dans le cas d’importantes rénovations à un édifice à logements appartenant à l’Office municipal d’habitation. Il parle aussi d’un nouveau projet en face de l’aréna.
« On va investir 5 M$ dans ce projet. Je demande si on ajoutera un ascenseur. On me répond non. Je demande combien ça coûterait et on me dit ne pas avoir vérifié. On me répond que je pose toujours les mêmes questions. Oui, mais rien ne change! L’accessibilité physique à un bâtiment de plus d’un étage est inscrite dans la loi, mais je vois des projets qui ne respectent pas ça! Ce n’est pas seulement pour mon fils que je pose des questions. Une jeune mère avec une poussette qui vit à l’étage, elle trouve ça dur aussi! », tranche Rémi Essiambre.
Le maire Mathieu Lapointe assure que le nouvel édifice répondra aux normes, avec une proportion de logements accessibles. « Ce sont 14 logements pas adaptés, mais adaptables, avec les dégagements ajustés. Il sera adaptable sans trop de frais […] Ce serait très difficile d’avoir tous les logements accessibles. Si on avait voulu rendre le bâtiment accessible, il n’y en aurait pas de projet, à cause des exigences financières. C’est un débat de société qu’il faudra tenir. »



