La Gaspésie des artisanes
NEW CARLISLE | À l’instar du reste du Québec, le développement des arts textiles en Gaspésie s’est fait en plusieurs phases. De pratiques intrinsèquement liées aux besoins de la famille à une production commerciale dédiée aux touristes, l’artisanat des femmes se taillera une place de choix dans l’économie gaspésienne du XXe siècle.
Naguère, nos aïeules ne badinaient pas avec les savoir-faire traditionnels liés aux arts textiles. Crocheter, tisser, broder et tricoter étaient des activités indispensables et inéluctablement liées à la survie. Ces travaux deviendront également des produits nichés et recherchés au moment où l’on met le pied dans le deuxième quart du XXe siècle. Alors que notre péninsule voit sa fameuse route 6 (l’ancien nom de la route 132) complétée en 1929, elle commence à être fréquentée par des voyageurs en provenance des États-Unis ou du reste du Canada en quête de souvenirs authentiques. Au cours des décennies subséquentes, l’artisanat des Gaspésiennes se déploiera à travers plusieurs modes d’organisations que nous explorerons dans le présent article : kiosques de bord de route, comptoirs d’artisanat, Cercles de Fermières, Centres de recherche et d’éducation en artisanat (CRÉA), boutiques touristiques et centres d’art.
D’art domestique à produit touristique
À l’aube du XXe siècle, le travail textile des femmes, dans les zones rurales, demeure plutôt fonctionnel, et il s’intègre surtout dans une économie domestique de subsistance. Les femmes gaspésiennes et québécoises recourent aux arts textiles afin de concevoir des vêtements, des couvertures (courtepointes, catalognes, laizes) et literies, des tapis crochetés, etc.
Dans les années 1930, une nouvelle avenue économique se développe en Gaspésie : le tourisme. La route 6 s’inaugure, permettant aux voyageurs d’effectuer le fameux tour de la Gaspésie. Dès lors, à bord des premiers véhicules, les voyageurs la sillonnent, avides de découvrir la Gaspésie de l’habitant (mais surtout de l’habitante !).
Avant la création de lieux dédiés à la vente de souvenirs, la stratégie marketing la plus efficace était toujours bien de trouver le touriste où il était. C’est ce que feront les femmes qui tiendront des petits commerces de bord de route. Bien sûr, la vente en bordure de route était aussi pratiquée par des hommes et des enfants qui y vendaient notamment pain, petits bateaux, paniers, coquillages, et oeuvres d’art populaire. Ce phénomène s’observera jusque dans les années 1970, au moins.
D’ailleurs, de nombreuses cartes postales représentent ces kiosques. Certaines dépeignent aussi des femmes vendant leurs oeuvres directement à partir de leur maison (généralement située près de la route). Elles sont parfois photographiées à l’extérieur, assises sur leur galerie. Nous savons aussi que les femmes vendaient sur les quais, en attente de l’arrivée des traversiers, comme du bateau de la Clarke, dans les années 1930. Bref, en l’absence de débouchés commerciaux concrets, les femmes vont là où le touriste passe.
Malgré la hausse de vacanciers observée à partir des années 1930, la vente de produits issus des arts textiles ne se fait pas de manière égale partout en Gaspésie. Le manque de formation technique des artisanes, d’organisations professionnelles encadrant leur travail, de marchés où écouler les produits et la raréfaction de la laine (qui est principalement importée de Saint-Pascal de Kamouraska) sont des facteurs retardant la commercialisation planifiée de l’artisanat gaspésien.
Les différents comtés de la Gaspésie sont ainsi plutôt inégaux : en 1937, on note peu de vente en kiosque aux touristes dans le comté de Matapédia; le comté de Bonaventure brille par les activités textiles des femmes de Maria et Saint-Omer, où on vend entre 50 et 75 % de la production; dans Gaspé-Ouest, en moyenne, seulement 10 à 30 % de la production textile est destinée à la vente aux touristes, avec des chiffres plus importants pour Cap-Chat et Sainte-Anne-des-Monts. Dans le comté de Gaspé-Est, l’un des principaux centres de production des arts domestiques est Grande-Vallée, où au-delà de 100 familles les pratiquent dans les années 1930. Pas moins de 80 % de leur production est destinée à des fins commerciales!
Fait intéressant, au même moment, un rapport produit en 1937 et portant sur les ressources naturelles et industrielles de chaque comté gaspésien mentionne que les tapis crochetés de Douglas-Est sont parmi les plus beaux de la côte gaspésienne. Sur le bord de la route, les femmes vendent principalement de la « lingerie », soit des linges à vaisselle tissés, ainsi que des tapis crochetés faits à partir de chiffons et de jute. Pour certaines femmes, les revenus tirés de ces ventes sont significatifs.

Vue de l’intérieur de la boutique d’artisanat Black Whale, à Percé, en 1950. Photo : BAnQ.
Boutiques-souvenirs et comptoirs individuels
Comme nous l’avons vu, dans les années 1930, peu de débouchés commerciaux permettent aux femmes d’écouler leur production textile, hormis les kiosques de bord de route. Sans surprise, les premières initiatives mises en place par des entrepreneures afin de fédérer les ouvrages d’artisanat ciblent les villages où le tourisme abonde. C’est ainsi qu’à la fin des années 1930, certaines artisanes vendront leur production à Percé, où il y a trois comptoirs d’arts domestiques; probablement que l’un de ceux-ci est la maison Black Whale, fondée par la Guilde d’artisanat de Percé en 1936. À ce moment, il y a également un comptoir à Gaspé et il y a, à Bonaventure, une boutique nommée Le Rouet qui a sa succursale à Percé. Il s’agit évidemment d’une liste non exhaustive.
Puis, dans les années 1940 et 1950, de nouvelles boutiques d’artisanat ouvrent leurs portes en Gaspésie. À Percé, en 1955, la boutique La Calog accueille ses premiers visiteurs; il s’agit d’une ancienne barque transformée en boutique d’artisanat et gérée par Micheline Leborgne. À Petite-Anse, près de Cloridorme, une boutique de tissus et d’oeuvres textiles, nommée Le Rouet (une autre!), offre des pièces textiles, tout comme le fait une petite boutique à Rivière-Madeleine. Les soeurs Allard, de Carleton, ont aussi eu pendant de nombreuses années une boutique de souvenirs dans leur village. En 1954, Annette Marchand tient un comptoir d’artisanat général à Carleton, où travaillent Elsie Parker et Isabelle Boudreau. Une dénommée Mme Perrée de Grande-Vallée en tient un également. Percé et Bonaventure se dotent de centres d’arts et d’artisanat, respectivement dirigés par Suzanne Guité et Alberto Tommi, dès 1956, et Françoise Bujold, dès 1961. Enfin, les oeuvres textiles des Gaspésiennes décorent, dans les années 1930 à 1950, des chambres d’hôtel, dont celles de l’hôtel Baker à Gaspé et Au pic de l’Aurore, à Percé, qui présente d’ailleurs ses chambres comme comportant des « draperies d’étoffes du pays et de tapis crochetés, ainsi que des décorations artistiques [qui] sont des produits de l’industrie gaspésienne »(1).

Zoé Cloutier, de Rivière-au-Renard, en pleine création d’un tapis crocheté. Photo : H. V. Henderson
Fermières, coopératives d’artisanat et CRÉA
Au fil du temps, des initiatives en tout genre encadreront la production textile en Gaspésie. Les premiers Cercles de Fermières du Québec sont créés en 1915 par le ministère de l’Agriculture du Québec, alors que la province se trouve bousculée par un contexte d’exode rural, de modernisation et de désertion vers les villes et vers les États-Unis. Les premiers Cercles de Fermières de la Gaspésie sont ceux de Maria (1916), Bonaventure (1919 ou avant), Sainte-Anne-des-Monts (1922), Nouvelle (1924 ou avant), et Saint-Charles-de-Caplan (1925). Dispensant des cours d’arts textiles et formant la relève en arts domestiques, on doit aux Fermières l’essor, la transmission et la consécration de l’artisanat à travers le temps.
Dans les années 1940, de nombreux comptoirs d’arts domestiques naissent en de multiples endroits au Québec. Grâce aux efforts du Syndicat d’initiative de la Gaspésie, une association visant à promouvoir le tourisme et le développement économique de la région, un comptoir d’art domestique ouvre ses portes à Matane en 1945. D’autres initiatives inspirantes, dans les années 1950, sont l’Atelier des Arts gaspésiens à Sainte-Anne-des-Monts tenu par Thérèse Gladu, ainsi que le Comptoir des arts domestiques de Grande-Vallée, qui écoule parfois aussi des pièces fabriquées par des fermières.
En 1971, le projet Relance de l’artisanat et des métiers d’art dans le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine est mis en place, chapeauté par la Centrale d’artisanat du Québec. Cela mènera à la mise en place en Gaspésie de l’initiative CRÉA, et de l’ouverture de 12 centres portant cette bannière à Rivière-du-Loup, Trois-Pistoles, Mont-Joli, Causapscal, Matane, Madeleine, Pointe-Frégate, Gaspé, Grande-Rivière, Bonaventure, Paspébiac et Cap-aux-Meules. Parallèlement, en 1973, la Corporation des créateurs artisans de l’Est du Québec se développe. Elle fédérera 16 ateliers et initiatives, et un CRÉA, celui de Paspébiac. Que se passera-t-il avec les CRÉA ? Nombre d’entre eux fermeront lorsque la subvention assurant leur survie tirera à sa fin; d’autres joindront un circuit local et communautaire après avoir été subventionnés par le gouvernement, comme les Ateliers Plein Soleil de Mont-Joli.
Nous voilà à la fin de ce rapide tour de la Gaspésie artisane. Ce petit parcours visait à honorer la détermination des Gaspésiennes à assurer une transmission et un avenir lucratif pour leurs arts et productions textiles.
_____________________________________________
1. Encart publicitaire tiré de La Patrie, 16 juillet 1944.



