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19 février 2016 22 h 14

LA MAISON DES EXILÉS

GASPÉ – Ils sont quatre jeunes originaires de Montréal et des environs. Pour leurs études collégiales, ils ont choisi de faire le saut vers le campus de Gaspé. Et ils partagent une maison dans le secteur Sunny Bank. GRAFFICI.CA a rencontré ces étudiants, loin d’être des oiseaux rares au Cégep de la Gaspésie et des Îles, où le quart de la clientèle vient désormais de l’extérieur de la région.

Benjamin Décarie Daigneault, étudiant en Sciences humaines, est originaire de Boucherville. Un cégep, il y en a un à dix minutes d’autobus de chez ses parents. « J’avais un désir de quitter la ville, de m’émanciper du milieu familial. Avec mon ex-copine, on s’est dit qu’on allait faire quelque chose de différent, un voyage ou aller étudier ailleurs. On a pris la carte du Québec et on a choisi l’endroit le plus loin. »

Ses colocataires s’appellent Nathan Bouffard, Cassandre Vassart Courteau et Catherine Mercier. Ils reçoivent GRAFFICI.CA dans leur location qu’ils surnomment « la maison verte ». En boutade, Benjamin l’appelle parfois « la maison des exilés ». Ils décrivent leurs parcours pendant que Sammy, le labrador de la famille Mercier lui aussi transplanté à Gaspé, lorgne le gâteau aux bananes posé sur la table.

Pour une affiche dans le métro
Catherine, originaire de Lanaudière, a d’abord été attirée par Montréal, où elle a étudié un an. « J’étais déprimée, ça ne fonctionnait pas. Puis j’ai vu une affiche dans le métro, « Ton Cégep grandeur nature », avec le Cap Bon Ami ». Elle a fait une demande de bourse et l’a obtenue. Elle s’est installée à Gaspé pour poursuivre ses cours en Arts et lettres et en Sciences humaines.

Cassandre étudiait au collègue anglo-montréalais John-Abbott, qui offre une session d’échange avec le Cégep de la Gaspésie. Elle en avait assez de la routine et s’est inscrite. Même si elle n’avait jamais mis les pieds en Gaspésie. « J’ai réalisé que je m’en allais aussi loin juste à l’arrêt d’autobus à Rimouski. On est arrivés à Gaspé en pleine nuit. » Rien pour traumatiser Cassandre.  Elle est restée deux sessions plutôt qu’une, est repartie à Montréal un an et est de retour au campus de Gaspé depuis janvier.

Nathan Bouffard, aussi Montréalais, a connu la région via sa sœur, qui travaille à Maria. En la visitant, il est « tombé en amour avec la région ». « Je suis venu dans la Baie-des-Chaleurs, j’ai travaillé à Carleton. Je me suis dit : je vais chercher quelque chose à étudier là-bas. » Il a trouvé : il complète une Technique en éducation spécialisée à Gaspé.

Occupés comme des ministres
Les quatre « exilés » ont eu du mal à trouver un moment pour l’entrevue. Ils ont des horaires de ministres. Outre les cours, il y a un café philosophique, un film à voir pour le Prix collégial du cinéma québécois ou une conférence à écouter… « Il y a beaucoup de parascolaire ici. Et vu que tout le monde se connaît, il y a toujours quelqu’un pour te dire « Viens donc avec moi! » », lance Catherine.

Certains de leurs proches leur avaient pourtant prédit une vie morne. « J’entendais « tu vas t’ennuyer, il n’y a rien à faire ». Mais je suis 100 millions de fois plus actif qu’avant », lance Benjamin. À force de témoigner en faveur de la région, il a convaincu six autres étudiants de tenter Gaspé.

« Mes parents ne comprenaient pas. Ils pensaient que j’allais m’ennuyer. Mais ils m’ont vue heureuse. Ils ont dit : « la Gaspésie te fait du bien ». Maintenant, les deux sont venus me voir, ils ont adoré et ils ont compris », dit Catherine.

À la fin de l’été, tous les quatre partent vers l’université à Sherbrooke ou Québec. Mais leurs projets d’avenir, ils les rêvent en Gaspésie. Benjamin s’imagine enseignant de philosophie au Cégep. Catherine et Nathan aimeraient ouvrir un centre de ressourcement axé sur la nature dans la région. Cassandre se voit aussi enseigner au Cégep et construire une maison autosuffisante en énergie.

25 % des étudiants
Sur les 1064 étudiants inscrits au Cégep de la Gaspésie et des Îles à la dernière rentrée, 204 venaient d’autres régions du Québec et 59, de l’international. Au total, 25 % des étudiants ne sont donc ni Gaspésiens, ni Madelinots. C’était 21 % l’année précédente.

Ces chiffres n’incluent pas 26 étudiants des collèges de Montréal qui participent cet hiver au programme de mobilité dont a bénéficié Cassandre il y a deux ans.

En Techniques du tourisme d’aventure, un programme unique au Québec dispensé au campus de Gaspé, presque tous les étudiants viennent de l’extérieur de la région.

Plusieurs étudiants internationaux sont aussi inscrits à un programme de « double diplomation ». Ces jeunes français ont complété un diplôme technique chez eux. Ils viennent étudier un an de plus ici pour décrocher aussi un diplôme québécois.

En Technologie forestière, 7 des 18 étudiants sont Français, dont 4 en double diplomation, calcule l’enseignant Claude Berger. « Il y a une bonne adaptation, ils se mêlent très bien. Il y a une belle complicité entre Français et Québécois. Et certains visent de poursuivre à l’Université Laval en génie forestier », note-t-il.

D’autres Français préparent leur arrivée, indique M. Berger. « D’après ce qu’on en sait, il y a beaucoup d’engouement pour notre programme. Il y a déjà des demandes d’étudiants qui commenceront en août.»

Recrutement : moins de moyens
« Si on remonte à leur création, les cégeps étaient là pour répondre à la clientèle régionale. Mais comme on vit un déclin démographique et qu’on veut continuer à offrir une diversité de programmes, l’objectif est d’avoir un nombre conséquent d’étudiants. Pour ça, il faut sortir de la région », dit le directeur général du Cégep, Yves Galipeau.

De 2011 à 2016, des dizaines d’étudiants ont reçu des bourses du Cégep et de la Conférence régionale des élus, pour un total de 461 000 $. Pour 20 % de ces bénéficiaires, la bourse a joué un rôle dans la décision d’étudier en Gaspésie ou aux Îles. Ces montants auront toutefois disparu à la fin de l’année scolaire, la CRÉ ayant été abolie.

Les budgets de recrutement ont pâti des coupes au Cégep. De 212 000 $ investis en 2010-2011, ce montant est passé à 128 000 $ en 2015-2016. Ces sommes n’incluent pas les ressources humaines. Mais le nombre d’employés qui peuvent se consacrer au recrutement a fondu lui aussi.
« On aimerait avoir plus d’argent. Mais le fait d’en avoir moins nous a amenés à être plus attentifs à nos stratégies. On utilise davantage les médias sociaux. On met des ressources en commun avec les cégeps de l’Est-du-Québec », illustre M. Galipeau.

Le nombre d’étudiants au Cégep a atteint son niveau le plus bas en six ans à la rentrée 2015, malgré l’apport de l’extérieur. Les jeunes qui finissent leur secondaire dans la région sont de moins en moins nombreux, explique M. Galipeau. « Le déclin va se poursuivre jusqu’en 2020, 2021. On est dans les pires années. On ne peut pas prévoir l’avenir, mais on continue comme on l’a fait, avec du recrutement en Europe, des ententes de mobilité nationale. On va chercher des jeunes en autobus à Montréal pour deux jours ici et on organise une journée Cégep/secondaire. »

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