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Éditorial
7 juillet 2023 11 h 04

Le parcours à obstacles de Catherine Blouin et Mathieu Lapointe

Gilles Gagné

Éditorialiste

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En décidant de se présenter en politique lors de l’été 2022, Catherine Blouin s’est placée dans une position délicate, porteuse de potentiels conflits d’intérêt, puisque son conjoint, Mathieu Lapointe, occupait et occupe toujours les fonctions de maire de Carleton-sur-Mer, de préfet de la MRC d’Avignon et de président de la Table des préfets de la Gaspésie.

Avant de se faire élire dans la circonscription de Bonaventure, elle a précisé qu’elle arriverait à déterminer les limites à ne pas franchir dans ses fonctions officielles grâce à un avis juridique de la Commissaire à l’éthique.

Le bureau de la commissaire n’a toutefois pas déposé d’avis avant le scrutin du 3 octobre, afin d’éviter d’analyser une situation hypothétique.

La victoire de Catherine Blouin a donc enclenché un processus d’analyse. La nouvelle députée est toutefois revenue sur son engagement de publier le résultat de ses échanges avec la Commissaire à l’éthique, prétextant qu’il n’existe pas de document final résumant le tout, et qu’il serait difficile de rassembler un tissu de communications tenues sur une longue période.

En juin, la députée de Bonaventure a simplifié la question en indiquant qu’à des fins de travail, son conjoint est la seule personne avec qui elle ne peut communiquer. Elle peut donc échanger avec tous les citoyens de sa circonscription, incluant la population de Carleton-sur-Mer et de la MRC d’Avignon.

C’est une simplification à outrance. L’évolution récente du dossier complexifie le contexte, parce que Mathieu Lapointe doit désormais traiter avec le député de René-Lévesque à l’Assemblée nationale, Yves Montigny, quand il est question des affaires de Carleton-sur-Mer et de la MRC d’Avignon. La circonscription de M. Montigny est située sur la Côte-Nord! Pourquoi ne pas avoir confié le mandat à Stéphane Sainte-Croix, député de Gaspé?

Fait troublant, c’est le service des nouvelles de CIEU-FM qui a informé le député Montigny de sa nouvelle dévolution de tâches. Il en avait entendu parler au début du printemps mais il ignorait son entrée en vigueur.

Mathieu Lapointe, agacé que le sujet soit encore d’actualité, assure qu’il peut travailler avec Yves Montigny sur les enjeux municipaux et des MRC, la ministre Maïté Blanchette Vézina constituant son contact sur les enjeux régionaux.

Transparence, efficacité et connaissance

Malgré le désir évident de mettre derrière eux la controverse de potentiels conflits d’intérêt et de concentration de pouvoir, Mme Blouin et M. Lapointe semblent ignorer que la perception du public à l’endroit de ces enjeux compte. Les gens en discutent beaucoup, de façon éclairée, et le débat est loin de se résumer à un délire journalistique.

Catherine Blouin pourrait rendre public une version structurée de ses échanges avec la Commissaire à l’éthique, pour respecter son engagement et par considération pour l’intelligence populaire.

Il faut aussi se demander comment Mathieu Lapointe pourra plaider efficacement les enjeux de sa ville et de sa MRC sans pénaliser cette population en parlant à un élu, Yves Montigny, vivant dans une autre région administrative distante de 250 kilomètres? Si Yves Montigny se retrouve devant deux dossiers d’égale importance, un pour la MRC d’Avignon et un pour une MRC de sa circonscription, lequel favorisera-t-il?

Catherine Blouin n’aime pas lire ou entendre des commentaires à l’effet que des responsabilités lui ont été retirées. Sur la forme, elle a raison. Sur le fond, elle ne peut plus s’occuper des dossiers menés par le principal porteur d’enjeux de la Ville de Carleton-sur-Mer et de la MRC d’Avignon. Son rôle est donc amenuisé.

Les municipalités, les MRC et la Table des préfets sont perçues comme les principaux interlocuteurs régionaux en développement économique et souvent, par la bande, en développement social depuis l’abolition en 2015 des conférences régionales des élus par le gouvernement libéral de Philippe Couillard.

La Coalition avenir Québec, la CAQ, a également confirmé ce modèle depuis son arrivée au pouvoir en 2018. Cette façon de fonctionner pose pourtant divers enjeux de légitimité. Bien des maires arrivent en poste sans opposition. Les préfets sont parfois élus au suffrage universel mais ce n’est pas le cas dans Avignon. Quant au président de la Table des préfets, il est choisi par quatre autres personnes, ses collègues préfets en l’occurrence.

Un regard distant

Ainsi, Mathieu Lapointe doit faire comprendre à un député d’une autre région les enjeux avec lesquels sa conjointe serait plus familière.

Quand Catherine Blouin pilotera des dossiers importants pour Carleton-sur-Mer, pour Avignon ou pour la Gaspésie, elle devra vivre avec la perception qu’auront d’autres personnes qu’elle travaille aussi pour la visibilité de son conjoint. Si Carleton-sur-Mer et Avignon sortent gagnantes, on l’accusera de favoritisme. Le couple marche sur une ligne très étroite. De plus, elle fait partie d’un caucus de 90 personnes, le nombre d’élus de la CAQ. Il est et il sera difficile pour Mme Blouin de se démarquer comme recrue, d’où l’importance pour son conjoint, avec ses triples fonctions, de garder la pression sur le gouvernement caquiste.

Dans un contexte politique différent, ses fonctions dicteraient une grande vigueur dans l’application de pression. M. Lapointe n’a pas démontré souvent cette vigueur avant l’élection du 3 octobre, ni depuis. Il est permis de penser qu’il ménage la formation politique de sa conjointe. Ce serait normal, mais dans ce cas, ça ne sert pas les intérêts de la région.

Le modèle de développement choisi par les gouvernements au pouvoir depuis 2014 comporte de nombreuses failles qui ne sont pas près de s’estomper. L’accent placé sur les élus est exagéré. Ils sont loin d’être dépositaires de tout le savoir nécessaire pour avancer. Certains de ces élus en conviennent.

La Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine souffrent encore d’une forte déficience en matière de directions régionales. Nous dépendons toujours de bureaux situés au Bas-Saint-Laurent pour les ministères de l’Éducation, des Transports, de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, notamment.

La possible timidité des revendications du couple Blouin-Lapointe aura quels effets sur l’avancement des enjeux régionaux qui stagnent ou qui avancent peu?

Pensons à la lenteur de déblocage en construction de nouveaux logements, un problème nié par la CAQ jusqu’au 19 avril 2022 malgré l’évidence, et à l’immense retard de déploiement des places en services de garde, deux problèmes alimentant la pénurie de main-d’oeuvre.

Pensons aux invraisemblables problèmes en transport interrégional, incluant le recul sidérant en transport aérien, une réfection ferroviaire qui n’a pas regagné un seul kilomètre de réseau fonctionnel en six ans depuis le lancement de ce grand chantier et des services d’autocar fort déficients.

Une navigation efficace du couple dans ce parcours n’est pas impossible, mais ce sera tout un défi. Les neuf premiers mois depuis l’élection d’octobre 2022 sont plus inquiétants que rassurants.