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Éditorial
17 novembre 2022 15 h 05

Les Opérations Dignité, si loin et si proches

Gilles Gagné

Éditorialiste

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Il y a 50 ans en 2022, la ruralité de la Gaspésie se retrouvait au coeur d’un mouvement de résistance qui a immanquablement sauvé l’avenir de plusieurs villages. Cette résistance a aussi forgé des complicités dont les effets se font toujours sentir de nos jours, bien qu’on aimerait parfois qu’elles soient encore plus fortes.

En 1972, la marmite de la colère, parce que c’est bien de ça dont il s’agit, bouillait officiellement depuis deux ans, depuis que l’État québécois, au nom de la planification, avait décidé de fermer 100 villages de la Gaspésie, des Îles-de-la- Madeleine et du Bas-Saint-Laurent.

Oui, le gouvernement voulait fermer 100 villages! Dans les limites de la région administrative Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, il en a fermé 18, sur la cinquantaine projetée; planifiée, devrions-nous dire. Certains de ces villages étaient plutôt des localités sans statut municipal, mais rappelons-nous qu’en 1966, quand la liste a été établie, bien des fusions n’avaient pas été réalisées.

Cette marmite portait un nom bien choisi, les Opérations Dignité. Certaines colères sont justifiées, et celle-là l’était. Sentant sans doute le besoin de canaliser une grogne qui aurait pu mal tourner, et voyant le rôle traditionnel de l’Église péricliter dans ce Québec en changement, les curés Charles Banville, Jean-Marc Gendron et Gilles Roy ont rédigé en septembre 1970 Le manifeste des curés en colère.

Ce document a été pondu alors que des villages étaient en voie de fermeture, ou que cette fermeture était complétée. Quand un village fermait, les maisons étaient détruites, moins souvent déménagées ou démontées pour être installées ailleurs. Les autorités profitaient du faible taux d’emploi de la population locale pour embaucher certains villageois, notamment pour brûler les maisons des citoyens n’osant pas le faire eux-mêmes.

La pitance versée pour le déménagement des familles, parfois quelques centaines de dollars seulement, suffisait rarement à leur offrir autre chose qu’un appartement dans une habitation à loyer modique dans une ville plus ou moins proche.

Mentionnons parmi les villages fermés en Gaspésie: Saint-Gabriel-de-Gaspé, Grande-Vallée-des-Monts, Pellegrin, Saint-Jeande-Brébeuf, Saint-Étienne-de-Ristigouche, Saint-Fidèle-de-Restigouche, Saint-Edmondde-Pabos, Saint-Octave de l’Avenir, l’Île Bonaventure, Saint-Louis-de-Gonzague et Saint-Bernard-des-Lacs. C’est sans compter les secteurs vidés pour permettre l’installation du Parc national Forillon, à Gaspé.

Une ignorance désarmante

Il vaut aussi la peine de souligner le nom de certains villages apparaissant sur la liste du Bureau d’aménagement de l’Est-du- Québec (BAEQ), organisme fondé en 1963 afin de planifier un meilleur avenir pour la population de son territoire d’intervention, mais qui n’ont heureusement pas fermé.

Ainsi, pour concentrer la population, la stratégie choisie pour sortir les gens de la pauvreté, les « planificateurs » avaient aussi prévu la fermeture de Newport, Gascons, Port-Daniel, Saint-Elzéar, L’Anse-au-Griffon, le secteur York de la ville de Gaspé, Rivière-au-Renard et Saint-Omer!

Dans les 100 villages répartis en deux régions, il y avait en gros la bagatelle de 100 000 personnes à déménager : un détail!

Dans les municipalités choisies pour une fermeture mais qui restent vivantes aujourd’hui, les gens remarqueront que certaines d’entre elles renferment quelques-uns des plus importants employeurs gaspésiens. Par exemple, avant longtemps, environ 600 personnes entreront quotidiennement travailler à l’usine de fabrication de pales de LM Wind Power du secteur York de Gaspé. Les chantres du BAEQ ne voyaient pourtant à York de potentiel que pour du reboisement, comme c’est arrivé dans les villages fermés.

La « théorie des pôles moteurs », ou pôles de croissance, constituait le modèle mis de l’avant par les « experts » du BAEQ. De la concentration de population, quitte à la mettre en oeuvre artificiellement, devait jaillir la richesse par la magie de l’effet de ruissellement.

En parallèle aux briques de documents pondues lors des travaux du BAEQ, le Québec en entier s’alignait sur cette théorie des pôles moteurs en vertu du rapport Higgins-Raynauld-Martin, publié en 1970, et qui recommandait, en matière de développement régional, que l’accent soit mis sur … Montréal!

L’un des signataires du rapport, Benjamin Higgins, avouait après la publication du rapport n’avoir rencontré aucun Gaspésien lors de sa venue dans la région, et qu’il avait pris ses notes sur la péninsule à partir du siège qu’il occupait dans un autobus en mouvement.


Au nom de la planification, l’État québécois avait décidé de fermer 100 villages de la Gaspésie, des Îles-de-la-Madeleine et du Bas-Saint-Laurent. Photo : UQAR – Archives régionales, Fonds de la Corporation d’information pop. de l’Est du Québec (UQAR-79-07-13.8)

La mobilisation reste nécessaire

Cet aveu traduit tout le mépris aussi dirigé à l’endroit de la ruralité visée par le BAEQ. S’il est permis de penser que toutes les intentions de cet organisme n’étaient pas mauvaises, le manque de respect élémentaire à l’endroit des citoyens de paroisses visées par les fermetures reste désarmant.

Mépris? Le mot est juste. Pensons qu’à Saint-Thomas-de-Cherbourg, comme dans d’autres villages, la fermeture a eu lieu en mai et juin 1971. L’école était fermée au début de juin, les « planificateurs » ayant décidé que ces écoliers n’en valaient pas la peine.

Il s’est aussi passé quatre ans entre l’annonce de la liste des villages à vider et le début de l’opération, quatre ans de déclin de services et d’incertitude. C’était juste ce qu’il fallait pour que leurs citoyens doutent de la pertinence de rester, et qu’ils en viennent à réclamer eux-mêmes la fermeture. Il n’y a pas de doute : les « planificateurs » avaient répondu aux attentes de l’État.

Les coûts humain et financier de la fermeture des villages ont été significativement plus élevés que les moyens qu’il aurait fallu déployer pour voir à leur développement.

Oui, on avait envoyé des milliers de personnes cultiver des terres de roches dans les années 1930 mais il y aurait notamment eu moyen de développer de façon bien plus sensée la forêt bordant ces communautés, la forêt au sens large, incluant la faune et la flore. Ce n’est pas d’hier que le Québec néglige, voire dilapide, l’une de ses plus grandes richesses collectives.

En septembre et en octobre derniers, le mouvement Opérations Dignité a présenté la pièce de théâtre documentaire L’incroyable et ineffaçable histoire de Sainte-Dignité-de-l ’Avenir, une oeuvre remarquable qui retrace les grandes étapes ayant précédé le mouvement de fermeture des villages, mouvement qui s’est essentiellement articulé de 1966 à 1972, sauf exception.

On rappelle dans cette pièce que plusieurs villages de « l’arrière-pays », un terme péjoratif dont l’emploi y est souligné, avaient été fondés en marge de la Crise économique de 1929, comme réponse à la misère des villes et aux craintes d’un autre exode des Québécois vers les États-Unis, survenu entre 1860 et 1920.

Nous nous retrouvons maintenant 50 ou 60 ans plus tard. C’est long, sauf pour ceux qui ont été frappés, comme victimes ou témoins de ces fermetures. Quiconque ayant été forcé de déménager, ou ayant assisté à la destruction, par les bulldozers ou par le feu, de maisons des familles expropriées, se souvient précisément de ces images.

Le gouvernement québécois a officiellement reculé devant les Opérations Dignité en avril 1972, non sans avoir commis des actes relevant d’une inconcevable irresponsabilité.

L’historien gaspésien Jean-Marie Thibeault avance que l’État s’y prend autrement pour fermer des villages depuis quelques décennies.

En négligeant la qualité des services offerts aux citoyens ruraux, l’accessibilité à l’éducation et l’encouragement au développement d’initiatives réfléchies par les meilleurs experts, c’est à dire-à-dire ceux qui vivent dans les régions, les planificateurs des gouvernements québécois et canadien gèrent une sorte de capitulation tranquille.

Ah, elle fonctionne, la théorie des pôles moteurs, quand elle a besoin de ce type de sabotage pour se faire une beauté. En plus, le dernier demi-siècle prouve, avec l’affermissement du « deux Québec en un », que cette théorie constitue un retentissant échec.

La résistance de la ruralité dispose de meilleurs moyens maintenant qu’il y a 60 ans mais elle est moins mobilisée. Elle reste vulnérable devant les stratégies tordues qui privent encore les régions, la nôtre en particulier, de transport interrégional adéquat et collectif, d’unités de logement, de places en garderie et de mesures de développement adaptées à nos réalités.

Le portrait démographique de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine dicte pourtant un accès à de meilleurs services pour qu’il poursuive sa lancée des trois dernières années.

Il faudra invariablement quelques accès de colère pour les obtenir, ces meilleurs services. Pour le moment, il est difficile de déceler qui canalisera l’impatience nécessaire pour y arriver. Il faudra pourtant trouver si on ne veut pas retomber dans les ornières des années 1960. Ne sous-estimons pas l’ignorance de nos dirigeants nationaux.