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10 février 2022 16 h 51

Pierre-Luc Lupien : une vie en méandres au service de la connaissance des êtres humains

Gilles Gagné

Journaliste

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Depuis septembre 2020, GRAFFICI vous présente des scientifiques qui, tant en sciences naturelles qu’en sciences humaines, contribuent à l’avancement des connaissances en direct de la péninsule. Grâce à leur expertise pointue dans leur domaine de prédilection, ils démontrent qu’il est fort possible de faire rimer les mots « Gaspésie » et « science ». Nous présentons cette fois le sociologue Pierre-Luc Lupien, dont le parcours académique a emprunté plusieurs routes afin de satisfaire sa curiosité d’en apprendre sur le genre humain et la vie en société.

MARIA | « Les gens du gouvernement pensent que les sociologues sont là pour régler les problèmes sociaux, alors que nous sommes là pour comprendre la société! »

Pierre-Luc Lupien, doctorant en sociologie vivant à Maria, décrit ainsi la fonction fondamentale de sa profession qu’il pratique notamment comme enseignant au campus de Carleton-sur-Mer du Cégep de la Gaspésie et des Îles.

Des gens font régulièrement la manchette en remettant en question l’enseignement des sciences sociales et le rôle des diplômés de facultés formant les universitaires dans les disciplines autres que les sciences pures.

Or, Pierre-Luc Lupien est l’antithèse du gars de sciences sociales réfractaire aux mathématiques. Il plonge dans les statistiques avec enthousiasme.

« C’est une passion, faire de la recherche. On joue avec différents types de matériaux, dont jouer avec des données », aborde-t-il.

Ce « jeu » est bien utile. En septembre 2021, M. Lupien et son collègue Nicolas Roy, également doctorant et professeur au même cégep, ont plongé dans les statistiques pour publier un texte, Gaspésie: du manque de places estimées au manque de vision d’avenir, démontrant d’une façon nette pourquoi le ministère de la Famille du Québec sous-évalue à répétition depuis 2019 les besoins en services de garde dans la péninsule et l’archipel.

« Pour faire les projections de places de 2021, le ministère de la Famille a utilisé des projections démographiques de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) datant de 2019 et qui annonçaient le pire pour la région, soit une décroissance importante dans toutes les MRC du nombre d’enfants de 0 à 4 ans », précise Pierre-Luc Lupien.

« Ce qui est le plus surprenant, c’est la méthode sommaire qui aligne l’attribution de places selon les projections démographiques. L’ISQ avertit elle-même ses lecteurs que les perspectives ne doivent pas être interprétées comme étant la prévision d’un futur attendu, mais bien comme la projection d’un futur possible si les tendances récentes se maintiennent, ou si les tendances suivent diverses hypothèses exploratoires », ajoute-t-il.

Bref, il n’est pas surprenant que le ministère de la Famille soit si loin des besoins dans le déploiement des places en garderie en Gaspésie et aux Îles, et qu’il soit si lent à corriger la situation, dit-il.

Ce ministère a modifié son offre en novembre 2021 en ajoutant 114 places en Gaspésie, puis 76 places le 6 février, pour porter à 431 nouvelles places le rehaussement éventuel de cette offre, alors que la pénurie s’établit à 700 places, si on inclut les Îles-de-la-Madeleine.

Un engagement étudiant précoce

Né à Valleyfield en 1982 dans un milieu ouvrier, Pierre-Luc Lupien fait un court passage dans l’armée en fin d’adolescence. « J’étais très critique. Je suis resté six mois. Une moitié de moi voulait être là et l’autre moitié ne voulait pas. J’avais 17 ans. J’avais une sensibilité pour les conflits dans le monde parce que je voulais participer à des missions de paix. »

Il commence à s’intéresser à la sociologie au Cégep de Saint-Jérôme.

« C’est là que j’ai appris ce que c’était la socio, la politique. En 1999-2000, c’était le Sommet des Amériques à Québec, la contestation étudiante. Avec les années 2000, on assistait à la mondialisation des enjeux, avec le risque que les services publics soient assujettis à l’entreprise privée. Le fait que l’éducation soit considérée comme de la concurrence déloyale par l’entreprise privée était inacceptable pour les étudiants. J’étais donc impliqué dans le mouvement étudiant », résume-t-il.

Cet engagement le propulse vers des gens à découvrir, comme les itinérants du secteur de la Maison Louis-Hippolyte-Lafontaine, au carré Overdale du centre-ville de Montréal, à s’initier au problème du logement et à d’autres « expériences éparses qu’on fait » à l’aube de la vingtaine.

« Les études en sociologie m’intéressaient parce que ça ouvrait des portes. C’était plus général, plus polyvalent […] Je n’étais pas censé être là, au cégep. Je ne savais pas ce que je voulais faire […] Au cégep, on repousse la date des choix définitifs, comme dit le sociologue Guy Rocher. Ça permet d’explorer divers domaines. Pour moi, ç’a fait le travail, de prendre des cours de formation générale; ça m’a aidé à décanter. Souvent, les sciences humaines ont joué un rôle d’introduction dans ce qu’on appelait avant “accueil et intégration”. Les gens s’en servent pour s’orienter, pour trouver leur voie », explique Pierre-Luc Lupien.

Il entre ensuite en sociologie à l’Université du Québec à Montréal, également un milieu militant. « L’approche scientifique est venue plus tard. Je demeure une personne engagée à mes débuts à l’université. Je ne l’aurais pas fait autrement. »

Pendant son baccalauréat, il s’intéresse principalement aux conditions de travail du milieu ouvrier.

« J’avais l’impression de me justifier, de reproduire les conditions de vie de mes parents, comme si nous étions condamnés à reproduire ces conditions. Est-ce que j’allais faire la même posture? Si j’avais à choisir entre un magasin ou une usine, j’allais choisir une usine! Il y avait peut-être une pression, pour prouver que j’étais capable d’aller en usine, pas juste de lire des livres. Ça m’a sorti de moi-même! », décrit-il.

Après le baccalauréat, son parcours suivra quelques méandres. Il fera un diplôme d’études professionnelles (DEP) en … finition du meuble, avant d’aller travailler en aviation pour un sous-traitant de Bombardier employant 600 personnes.

« C’était un milieu non syndiqué, avec des immigrants. Ceux qui avaient une formation étaient dans la hiérarchie, comme ceux qui avaient un DEP […] Parce que j’avais un DEP, j’étais en supervision! Pendant mon séjour dans l’usine, j’ai développé l’habitude de prendre des notes; c’était artisanal, ce n’était pas une démarche scientifique. Un employé originaire de Syrie, parti avant la crise, un simple ouvrier ici, mais qui était ingénieur dans son pays, m’a dit : “Si tu veux vraiment aider les gens, continue tes études”. Il voyait ça », évoque Pierre-Luc Lupien.

Il continue ses études! Les méandres n’étaient pas terminés. En 2009, il entre au programme court d’études de maîtrise en pédagogie de l’enseignement supérieur. Il fait un stage d’enseignant qui le décourage un peu, au Cégep de Saint-Jérôme, en travail social.

« J’ai des étudiants qui se mettent du Cutex sur les doigts. Des étudiants suivaient mais d’autres pas. Je ne pouvais comprendre que certains ne suivent pas. C’était avant la maîtrise. J’ai fait le stage au complet. Aujourd’hui, c’est le défi, d’aller les chercher », dit-il en parlant de l’attention de ses étudiants.

Il passe ensuite à l’École des hautes études commerciales en 2012-2013 afin d’étudier en communication et marketing. Il entre à la maîtrise en 2013, à l’Université de Montréal cette fois, et il se replonge dans l’étude de l’itinérance. Son sujet de mémoire, « Tout perdre » : causes sociales des problèmes de santé mentale à travers le récit de vie de personnes en situation d’itinérance, traduit à quel point le thème du logement demeurera désormais central pour Pierre-Luc Lupien, malgré sa curiosité tentaculaire.

« J’ai pris l’angle de la sociogenèse de la santé mentale, en regardant les facteurs sociaux, pas les facteurs psychologiques. Souvent, l’argument dominant pour expliquer les problèmes de santé mentale, ce sont des facteurs individuels, biologiques, les neurotransmetteurs, les marqueurs biologiques, quelque chose dans le corps qui ne fonctionne pas pareil. On parle peu du contexte social […] Le point de vue des sciences humaines est minoritaire en santé mentale. L’intervention est biomédicale. La personne est pourtant stressée par la condition dans laquelle elle évolue », analyse-t-il.

L’arrivée en Gaspésie

En 2014, Pierre-Luc Lupien évolue au Cégep de l’Outaouais, où il remplace une enseignante de sociologie en congé de maternité. Il aime cette expérience qui l’incite à postuler avant Noël de la même année au campus de Carleton-sur-Mer. Il n’est jamais venu en Gaspésie et il doute un peu en se rendant à son entrevue.

« Il faisait noir sur la route. Je me demandais où j’étais. J’entendais des radios folk-country, je voyais les fumées d’Atholville, au Nouveau-Brunswick, de la route 132. Suis-je à la bonne place? […] Le lendemain, le soleil se levait. J’ai oublié le stress. Je vais être bien. Je suis resté comme ça, avec cet esprit, de me sentir bien où j’étais. J’ai eu le poste. Il est arrivé plus. Gilbert Bélanger, du CIRADD [le fondateur du Centre d’initiation à la recherche appliquée en développement durable] est venu me voir. “Tu as travaillé sur l’itinérance et on a un projet d’étude de la précarité résidentielle en Gaspésie”. Il avait besoin de moi. Ça s’est intégré dans ce que je faisais. J’avais l’enseignement, et la recherche. Je ne demandais pas mieux avant, et j’ai eu mieux! », raconte M. Lupien.

La région lui rentre dedans, positivement. Il enseigne et il plonge dans la recherche qui mènera à la publication d’articles scientifiques montrant clairement sa compréhension de la Gaspésie.


Le sociologue travaille avec une extrême minutie sur sa thèse de doctorat, chez lui, à partir de longues entrevues avec des personnes âgées. Photo : Gilles Gagné

Il publie au printemps 2020 L’éthique dans la recherche auprès de personnes dites « vulnérables » : analyse et réflexion à partir de situations tirées de projets de recherche menés auprès de personne « en situation de précarité résidentielle », dans Sociologie et sociétés, de même que Vieillir en « périphérie » québécoise: observer le vieillissement démographique du Québec à partir de la Gaspésie et des Îles », dans l’American Review of Canadian Studies.

Mais en préparant ces textes, le sociologue emprunte un autre méandre, celui du doctorat. Lors de l’été 2018, sa conjointe Émie et lui déménagent temporairement à Montréal pendant un an afin qu’il arrête son choix sur le sujet de sa thèse, sous la supervision de Frédéric Parent, du département de sociologie de l’UQAM, où il retourne.

Sa thèse s’intitule Plus que « soi » pour vivre « chez soi »: ethnographie sociologique du vécu résidentiel des personnes aînées de la Baie-des-Chaleurs.

« Je veux voir comment les résidents aînés vivent leur vieillissement sous l’angle des relations sociales, avec un intérêt pour les relations liées au domicile ou le maintien à domicile. Mon directeur me ramène toujours vers cette question pour éviter de me disperser! Je suis un passionné des détails alors il est important de ne pas oublier l’objectif d’ensemble du projet de recherche », souligne-t-il.

Il rédige à partir de longues entrevues, une démarche qui le fascine, et avec laquelle il s’est familiarisé quand il étudiait les itinérants à Montréal en marge du projet Chez soi, une initiative financée par le gouvernement fédéral et menée auprès de centaines de sans-abris dans cinq villes canadiennes.

« Comme tout titre de thèse en cours de rédaction, c’est toujours sujet à changement […] Dans l’esprit scientifique, le doute est important. J’ai fait mon choix de sujet, mais tant qu’on n’a pas fait la recherche, il y a le danger de faire du ‘cherry picking’ (d’être sélectif) pour juste valider ton idée de départ. Il est possible que tu ne puisses trouver ton idée de départ », dit-il.

Il se retrouve présentement au milieu d’un congé de paternité et d’études de deux ans. Il veut déposer sa thèse le 15 août, pour reprendre l’enseignement collégial lors de la session d’automne.

« Mon congé pourrait aller jusqu’à la fin de 2022, mais j’aimerais terminer avant. Au doctorat, la rédaction pourrait s’étirer sur des années. C’est un danger », note-t-il.

Pierre-Luc Lupien souligne qu’il bénéficie d’un important soutien de la communauté. Sans pouvoir mentionner son nom par considération d’anonymat, il précise qu’il compte « sur le soutien indéfectible d’une informatrice-clé qui m’aide à entrer en contact avec des participants et des participantes et qu’elle m’a même prêté sa cuisine comme salle d’entretien. Les échanges, parfois quotidiens avec elle, enrichissent aussi ma réflexion d’un point de vue de “l’intérieur” sur la réalité étudiée. »


Pierre-Luc Lupien rêve d’illustrer un futur ouvrage avec ses dessins. Il dessine souvent dans les endroits où il se rend, notamment dans la nature.. Photo : Gilles Gagné