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Chronique
8 juillet 2021 9 h 29

Pour « tuer l’indien » dans l’enfant

Pascal Alain

Chroniqueur

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CARLETON-SUR-MER | La découverte d’une fosse commune près du pensionnat autochtone de Kamloops, en Colombie-Britannique, où les restes de 215 enfants ont été retrouvés, a bouleversé le pays tout entier. L’événement, particulièrement traumatisant pour les nations autochtones, lève à nouveau le voile sur un Canada au passé colonialiste, raciste et génocidaire.

Pour tenter de comprendre, remontons le temps quelques instants. La Conquête britannique de 1760 secoue les habitants de la Nouvelle-France et bouleverse l’existence des Autochtones qui n’ont nulle part où aller. En Gaspésie, connue sous le nom de Gespe’gewa’gi avant l’arrivée des Blancs et signifiant « fin des terres » en mi’gmaq, la victoire des Britanniques change drastiquement l’occupation du territoire. En peu de temps, plusieurs nouveaux peuples s’installent dans la péninsule, tels qu’Anglais, Écossais, Irlandais, Anglo-Normands et Loyalistes. Des réfugiés acadiens s’amènent également sur ces terres ancestrales autochtones, occupées par ces premiers groupes humains depuis près de 10 000 ans. Le Gespe’gewa’gi s’effrite sous les yeux de ce peuple millénaire. Des tensions et des conflits éclatent. Les Mi’gmaqs deviennent des squatters en leur propre pays.

Prise en charge

Le gouvernement colonial et l’Église ne tarderont pas à prendre en main la destinée des Autochtones du pays. À partir des années 1840, les autorités gouvernementales mettent en place les réserves de Listuguj et Gesgapegiag. Des réserves. Le mot à lui seul dit tout. Le mode de vie des Mi’gmaqs et leur relation avec le territoire se transforment totalement. Leur habitat se limite désormais à une superficie très restreinte, ce qui provoque une rupture avec leurs coutumes et leurs traditions. En 1876, le premier ministre du Canada, John A. McDonald, un anti-Autochtone notoire, adopte la Loi sur les Indiens. Toujours en vigueur, cette loi veillera à détruire les cultures autochtones et à ensevelir leur histoire et leur identité. Bien que les premiers pensionnats autochtones apparaissent au pays dans les années 1820, la loi de 1876 accélère l’implantation de ces macabres institutions.

Les pensionnats

Pas moins de 130 pensionnats ouvrent leurs portes au pays, dont 12 au Québec. Ils seront fréquentés par 150 000 enfants. Ces institutions ne cachent même pas leur raison d’être, celle-ci se résumant à éduquer, scolariser, évangéliser et assimiler les enfants autochtones. La mission ultime que se donnent le gouvernement et l’Église, c’est de « tuer l’indien dans l’enfant », comme le mentionne les documents de l’époque. Les enfants sont déracinés de leur famille. Les communautés de Listuguj et de Gesgapegiag voient leurs enfants partir pour le pensionnat de Shubenacadie, en Nouvelle-Écosse. Les autorités sont complètement indifférentes aux protestations et aux refus. Ce pensionnat, le seul du genre dans les Maritimes, ouvre en 1930 pour fermer en 1967. Le lieu est sous la gestion de l’archidiocèse catholique romain d’Halifax, puis les missionnaires Oblats de Marie-Immaculée prendront la relève. L’enseignement aux enfants est confié aux Soeurs de la Charité de Saint-Vincent de Paul d’Halifax.

À Shubenacadie, une discipline sévère s’impose. De la malnutrition poussant à la famine, des soins de santé de mauvaise qualité, des abus physiques, émotionnels et sexuels marquent le quotidien des enfants. Des sources mentionnent qu’on y fait de l’expérimentation médicale. Certains enfants succombent aux mauvais traitements. Dans ce pensionnat comme dans les autres, on tente d’effacer toute trace de culture autochtone, à commencer par la langue maternelle qu’on interdit de parler. Dès leur arrivée à l’école, on leur coupe les cheveux, on leur retire leurs vêtements traditionnels. Souvent, on leur donne un nouveau nom et un numéro. Les missionnaires chrétiens ridiculisent ouvertement les traditions spirituelles.

Le dernier pensionnat autochtone au Canada ferme en 1996. En 2008, le premier ministre Stephen Harper adresse des excuses aux anciens élèves pensionnaires. Dans le même élan, la Commission de vérité et réconciliation du Canada est créée. Et on s’étonne encore que la réconciliation, parachutée du haut de la colline parlementaire, soit vouée à l’échec…