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Éditorial
24 novembre 2020 13 h 56

Pourquoi faire passer le secteur de la culture dans le tordeur en premier ?

Gilles Gagné

Éditorialiste

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CARLETON-SUR-MER | À la fin de septembre, quelques jours avant de lancer le « Défi 28 jours » visant à inciter les gens à rester tranquilles, le gouvernement du Québec a signifié au secteur des arts et de la culture que les musées, les salles de spectacles et bien des salles d’expositions devaient fermer leurs portes à des fins préventives. La seconde vague de la COVID-19 frappait plus fort et plus vite que prévu.

La nouvelle a choqué le monde de la culture et des arts parce qu’en annonçant cette fermeture avant bien d’autres activités, le gouvernement Legault laissait croire que ce secteur était jusqu’à un certain point moins sécuritaire, plus indiscipliné que les autres.

Pourtant, aucune éclosion en provenance des salles de spectacles, des galeries d’art ou des musées n’avait ponctué les semaines précédentes. En fait, quand le gouvernement a de nouveau envoyé les artistes et les diffuseurs en confinement, il n’a présenté aucun chiffre justifiant cette action.

Il faut reconnaître que dès le printemps, la plupart des événements culturels d’envergure avaient été annulés jusqu’au 31 août. Il faut aussi rappeler que le message de François Legault, « restez chez vous! », signifiait qu’il fallait limiter les contacts publics, donc les sorties, un ordre bien mal adapté aux réalités régionales, où chaque citoyen dispose d’espace.

Les rares présentations artistiques intérieures ayant survécu au premier confinement ont été caractérisées par de telles mesures sanitaires que toute socialisation brillait par son absence. Il était interdit, dans une salle de spectacles, de parler aux voisins, déjà distants de quelques mètres, généralement plus que les deux mètres exigés par la Direction de la santé publique. Chaque personne était accompagnée jusqu’à sa place, en entrant et en sortant.

Il était difficile de trouver plus ordonné dans toute la société, surtout si on tient compte du relâchement assez généralisé ayant frappé le Québec de juin à septembre. Le secteur des arts et de la culture lavait plus blanc que blanc.

C’était d’autant plus dur à prendre pour ce secteur qu’un Costco est resté ouvert même quand une éclosion a frappé 13 de ses employés. Comment se réconcilier avec cette réalité quand il y a des dizaines de supermarchés accessibles en milieu urbain à quelques dizaines de kilomètres à la ronde? C’était aussi mal avisé que de fermer les centres commerciaux au printemps tout en laissant les Walmart intégralement ouverts!

Le secteur culturel et artistique a la couenne dure. Dès qu’un coup dur frappe la société, il écope. C’est là que les gouvernements frappent pour signifier que la fête est terminée. Quand les prix dans le secteur de la construction atteignaient des seuils exorbitants, dans les années 2000, c’est dans les projets culturels qu’on sabrait. Même les professeurs, qui devraient être des alliés naturels des créateurs et des diffuseurs, ont utilisé un boycottage des sorties culturelles pour signifier il y a quelques années qu’on en exigeait trop d’eux.

On n’insistera jamais assez; ce qui est troublant, ce n’est pas seulement que les lieux de culture aient été fermés sans avoir transgressé les règles, ou qu’ils aient été fermés à un certain point, c’est qu’ils aient été fermés en premier.

C’est loin d’être uniquement une question d’argent, bien que ce point ait du poids. Plusieurs organismes ont obtenu des majorations de subventions annuelles au cours de l’été afin de survivre et de planifier quelques activités. Le gouvernement Legault y a d’ailleurs consacré 400 millions $ le 1erjuinet il a fait baisser un peu de pression le2 octobre en annonçant 50 millions $supplémentaires pour la culture.

Toutefois, ce signal, «restez chez vous», faisait, et fait toujours, puisqu’il a été reconduit pour 28 jours le 26 octobre, abstraction d’éléments qui pourraient à moyen et long terme avoir des effets dévastateurs d’un tout autre ordre, en minant profondément l’équilibre mental d’une partie appréciable de la population.

La culture et les arts ne sont, bien sûr, pas considérés comme des biens de première nécessité comme la nourriture et un toit. Toutefois, même dans des conditions normales, disons hors pandémie, les activités culturelles et la création font partie de l’équilibre des gens dans un horizon temporel limité.

C’est bien beau de voir des artistes se réinventer. Ils l’ont fait dans bien des cas avec brio. Il n’en demeure pas moins que des prestations sur le Web, ce qui a constitué l’essentiel de la diffusion culturelle des huit derniers mois, change « l’expérience » et n’atteint manifestement pas le but recherché par les artistes et par l’auditoire. Or, tout ce monde carbure souvent au contact humain.

Il y a un autre danger. Un jour, dans quelques mois, dans un, deux ou trois ans, la société sortira de ces conditions de pandémie. Elle se retrouvera dans un monde plus numérisé que jamais. Pourquoi pensez-vous que de grands espaces comme la Gaspésie ont été aussi populaires depuis mai? Parce qu’une partie significative de la population en a déjà marre du numérique à outrance.

On commence tout juste à calculer les effets néfastes sur les êtres humains des exagérations numériques, tant sur l’équilibre mental que sur l’équilibre financier, puisque les géants du Web sont en train d’asseoir une puissance qui sera difficile à déloger.

Personne ne veut de l’emploi de François Legault, présentement. On peut comprendre, dans une période au cours de laquelle le Québec fait assez piètre figure en matière de contrôle de la COVID-19, que le gouvernement soit soumis à une pression intenable pour améliorer son bilan. Cette pression a pour effet de centraliser pratiquement chaque décision vers le bureau du premier ministre, le ministère de la Santé, la Direction de la santé publique et le Conseil du trésor.

Il doit toutefois y avoir moyen de trouver, après huit mois, un meilleur équilibre dans les décisions, dont celles touchant les arts et la culture.

Un nombre grandissant d’experts craignent davantage les effets de la pandémie sur la santé mentale que sur la santé physique des Québécois. La gestion du coronavirus fait partie d’un parcours parsemé de risques calculés. Il serait dommage, dans la suite des choses, que l’État continue de pénaliser les premiers de classe qu’ont été les piliers du milieu artistique et culturel depuis mars.