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Un groupe de journalistes visite le site du forage Haldimand n° 4, en décembre 2014.
8 avril 2020 16 h 53

Avez-vous gardé votre fiole de pétrole?

Gaspé | Dans ce second numéro de GRAFFICI de 2020, l’équipe du journal revient, comme elle l’a fait en février, sur un des reportages qui ont marqué l’histoire de la publication. L’un des dossiers ayant généré le plus d’intérêt auprès des lecteurs a été publié en 2010. Il touchait le secteur du pétrole et il a été réalisé par Geneviève Gélinas, maintenant présidente du conseil d’administration de GRAFFICI. De 2000 à 2007, GRAFFICI était un journal culturel, avant de devenir une publication généraliste. Il a été mensuel jusqu’en 2015, avant de devenir bimestriel.

En 2010, le dossier Pétrole : avons-nous le contrôle? a joué un rôle dans le réveil de l’opinion publique sur les hydrocarbures, en particulier sur les risques environnementaux et les retombées locales.

Les Québécois découvraient les techniques modernes d’exploration et le retard de leurs règlements face à ces réalités. Mais en Gaspésie, le sentiment dominant était encore une confiance joviale dans les firmes qui exploraient alors le sous-sol.

Pétrolia distribuait avec fierté des fioles de pétrole gaspésien comme objet promotionnel. Pendant de longues années, la mienne a résisté à ma volonté de faire le ménage. On ne vide pas du pétrole dans le lavabo et on ne le jette pas aux ordures non plus. Quant à me pointer à la collecte des résidus domestiques dangereux avec quelques millilitres d’or noir, j’avais un peu peur du ridicule.

De simples carottes

Les méthodes qui avaient permis de récolter ce pétrole gaspésien étaient peu connues en 2010. Les journalistes se faisaient dire par des décideurs locaux, et même par des organismes environnementaux, qu’ici, on se contentait de prélever des « carottes » de sédiments. J’ai commencé ma recherche en doutant moi-même qu’il y aurait la moindre chose nouvelle à dire sur un sujet aussi inoffensif.

Finalement, il y avait beaucoup à rapporter. Les entreprises actives en Gaspésie ne pratiquaient pas la fracturation, mais certaines y songeaient sérieusement. L’injection d’acide avait déjà été expérimentée dans certains puits, notamment à Haldimand. Les élus locaux étaient laissés dans l’ignorance partielle ou totale, tout comme la population. Des résidents avaient appris qu’on creusait près de chez eux en entendant le bruit de la foreuse. Le pétrole extrait à l’étape de l’exploration l’était sans redevance aucune. Et la Loi sur les mines permettait toujours d’exproprier des habitants à l’étape de l’exploration, même si la pratique n’était pas utilisée.

Bref, ma fiole de pétrole gaspésien prenait tout d’un coup une allure un peu plus controversée. Je savais que le contenu de mon dossier irriterait les firmes d’exploration. Il ne fallait laisser aucun espace à la critique en ce qui concerne les faits rapportés. J’avais multiplié les entrevues et les vérifications. Je me rappelle avoir sollicité un enseignant de chimie du cégep et avoir visité ma quincaillerie pour mieux comprendre à quoi correspondait la concentration d’acide chlorhydrique dans les liquides d’acidification.

J’avais fait sonner le téléphone à maintes reprises chez les firmes, sous-question après sous-sous-question. J’avais attendu des réponses de ministères qui livraient l’information au compte-gouttes et demandaient à recevoir mes questions par écrit, une pratique encore très utilisée aujourd’hui.

Restait à illustrer le dossier à la Une avec panache. Ma rédactrice en chef, Maïté Samuel-Leduc, a même joué les figurantes sur un site de forage dont le photographe Jacques Gratton avait tiré le maximum, malgré le caractère peu photogénique du lieu. Notre graphiste Marilou Levasseur avait aussi fait des miracles pour disposer un contenu très dense de manière intelligible.

Qu’est-ce qu’on fait?

Ce travail en avait valu la peine. Je peux compter sur les doigts d’une main mes textes qui ont fait autant réagir en 17 ans de métier. Des citoyennes sont entrées dans mon bureau pour me dire, en substance, « ça n’a pas d’allure, qu’est-ce qu’on fait, Geneviève? » On m’a aussi posé la question dans des entrevues radio sur le dossier. La seule réponse possible, pour une journaliste : notre travail est de vous informer. Ma part est donc faite. Si vous voulez que ça change, c’est à vous de vous mobiliser.

Graffici n’était évidemment pas seul dans l’écosystème médiatique. Toute la presse régionale a continué de suivre le dossier pétrole et de talonner nos élus et les compagnies. Le niveau de sensibilisation dans la population s’est élevé de beaucoup. Des élus ont réclamé un meilleur encadrement et des groupes citoyens se sont constitués.

En conséquence, des changements notables sont survenus. L’exploration et l’exploitation des hydrocarbures sont mieux encadrées en 2020, même si la perfection est loin d’être atteinte (voir texte suivant).

Ce dossier montrait aussi ce que le journalisme peut faire quand on lui donne le temps nécessaire. Pétrole : avons-nous le contrôle? avait d’ailleurs été finaliste des Prix Judith- Jasmin 2011 dans la catégorie Nouvelles – Médias locaux et régionaux.

J’ai finalement égaré ma fameuse fiole de pétrole gaspésien, quand j’ai quitté les bureaux de Graffici pour entreprendre une carrière dans un autre domaine. Mais je me promets bien que si je la retrouve un jour, je la garderai en souvenir.

Lire la suite du dossier : « Encore du chemin à faire »

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