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17 juillet 2020 9 h 18

Comment les Gaspésiens voient-ils l’après-pandémie? Partie 3/3

La pandémie de la COVID-19 cause bien des ennuis, petits et grands, à une partie importante de la population gaspésienne. Elle force aussi la réflexion. Combien de fois avons-nous entendu dire, depuis la mi-mars, que « le monde ne sera plus jamais le même » ? Le déconfinement des gens et le décloisonnement des régions suggèrent un possible retour à de vieilles habitudes, mais qu’en disent les Gaspésiennes et Gaspésiens ? GRAFFICI a demandé à des citoyens d’âge divers, de 10 à 83 ans, ce qu’ils pensent des formes diverses que pourrait prendre l’après-pandémie, que cette période survienne bientôt ou plus tard.

Nos aînés, tellement plus que des statistiques

GASPÉ | Sylviane Pipon, originaire de L’Anse-au-Griffon et résidente de Gaspé, a pris conscience de ses habitudes de consommation et de la résilience de la planète pendant la crise de la COVID-19. Or, ce sont surtout le traitement réservé aux personnes âgées et la crise dans les CHSLD qui l’ont ébranlée.

« Dès la première semaine, quand j’ai vu les gens aînés mourir, c’est comme si ces personnes-là n’avaient été que des statistiques au Québec », déplore-t-elle. « Jamais tu n’iras en CHSLD ! Quand tu ne seras plus capable, que tu ne seras plus autonome, on va te prendre ». Voilà les premiers mots que Mme Pipon a adressés à sa mère âgée de 83 ans vivant de façon automne et ce, dès qu’elle a pu la revoir.

La fratrie de la Gaspésienne n’avait jamais eu cette discussion auparavant. « Elle [ma mère] a eu neuf enfants. Elle nous a tous changés de couches, lavés, elle a pris soin de nous dans une situation quand même précaire, évoque-t-elle. On ne peut pas se dire qu’elle va finir comme un numéro. »

Le soin des aînés
Consultante à la Ville de Gaspé pour la nouvelle politique familiale municipale et pour la politique Municipalité amie
des aînés, il n’est pas surprenant que la quinquagénaire ait été sensible à la situation. « Si ça avait été des enfants, je me demande comment on aurait réagi? Parce qu’au Québec, on a un grand attachement pour les petits, mais j’ai remarqué qu’on n’en avait pas pour les aînés… pas le même. »

Elle croit d’ailleurs que les municipalités, par le biais des organismes communautaires, ont un rôle à jouer pour conscientiser la population et offrir de meilleurs services. « Est-ce que les aînés font encore partie d’une famille ? Ou est-ce qu’ils font maintenant partie d’une statistique de l’État? Parce qu’une personne âgée, ce n’est pas une chaise, ce n’est pas un bureau. […] Les aînés ont tous une expérience riche, mais est-ce qu’on se sert de cette expérience-là ? » s’interroge-t-elle.

S’inspirer des petites communautés
« Je me suis rendu compte que dans les petits villages, ils gardent leurs aînés beaucoup plus qu’en ville. Si je prends l’Estran, les villages à l’extrémité nord de la péninsule, il y a très peu d’aînés qui vivent seuls dans leur maison, comparativement à ceux qui vivent avec leur conjoint ou avec leur famille. »

Selon ses données, 72 % des aînés de ces villages ne vivent pas seuls, comparativement à 50 % pour le Grand Gaspé. « C’est peut-être quelque chose qu’on doit apprendre : comment ils réussissent à se débrouiller », estime Mme Pipon.

Une réflexion nécessaire
Selon Sylviane Pipon, valoriser le vieillissement et le rôle d’aidant ainsi qu’augmenter les services de proximité pourraient changer la donne au Québec. « Peut-être que ça va être un peu malaisant de se remettre en question, mais je pense que si on laisse les soins aux aînés juste au gouvernement et qu’on ne prend pas un peu de responsabilités, on se décharge terriblement. On voit ce que ça fait », conclut la dame.

Texte de Lila Dussault


Sylviane Pipon, résidente de Gaspé, espère que la pandémie de la COVID-19 amènera la population québécoise à se responsabiliser face à ses aînés.
Photo : Lila Dussault

 

Pour une Gaspésie plus juste, prospère, solidaire et écologique… en gros

GASPÉ | Pour Carol Saucier, résident de Gaspé depuis dix ans et professeur de sociologie à la retraite de l’Université du Québec à Rimouski, la pandémie est l’occasion pour la société québécoise de faire les choses différemment. Très engagé dans sa communauté, il s’est penché sur la question de l’après-COVID-19 avec le regroupement citoyen Solidarité Gaspésie.

« Ce qu’on espère à Solidarité Gaspésie, c’est que la pandémie soit une occasion de mettre en branle une série de chantiers collectifs qui permettraient de réduire les inégalités sociales, souvent bien importantes avant la pandémie, mais qui ont été exacerbées par celle-ci », résume d’emblée M. Saucier.

Le sexagénaire identifie sept points sur lesquels le Québec devrait se pencher selon le regroupement : l’achat local, l’agriculture, les pêches et les forêts, le développement communautaire, les services publics, notamment aux aînés, la transition énergétique et écologique, la culture ainsi que la démocratie. Il n’oublie pas de mentionner qu’il est important que « les Premières Nations soient impliquées directement comme acteurs de changement ». Une réflexion sur les moyens concrets pour mettre en branle ces chantiers collectifs accompagne chaque point.

Achat local et transition écologique
« L’État pourrait avoir des programmes d’achat qui priorisent les biens et services produits en région », propose l’ancien professeur. Pour soutenir les petites et moyennes entreprises (PME), il suggère aussi la mise sur pied de meilleurs programmes de formation spécialisés sur la péninsule.

Le Gaspésien réitère par ailleurs son opposition à l’exploitation des énergies fossiles. Au contraire, il souhaiterait plutôt « voir se pérenniser le secteur éolien […] et le développement des énergies renouvelables, que ce soit la biomasse forestière, la géothermie ou l’énergie solaire ». Il croit également que le Québec devrait mettre en branle sa stratégie d’électrification des transports en appuyant la Régie intermunicipale de transport Gaspésie– Îles-de-laMadeleine (RÉGÎM) pour l’obtention d’autobus électriques.

Lutte aux inégalités sociales et démocratie
« On a vu à quel point les services des organismes communautaires étaient importants, notamment par les banques alimentaires. Or, ils ont de gros problèmes de financement et souvent ils vivent de la précarité financière », s’indigne l’universitaire. Tout en suggérant la construction de nouveaux logements sociaux, il voit plus grand en proposant d’établir un revenu de base pour tous les citoyens. Carol Saucier rappelle qu’un projet-pilote en ce sens a été mis en place depuis quelques années par la Direction régionale de santé publique de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine.

Enfin, M. Saucier espère que la pandémie sera une occasion de « réfléchir à de nouvelles formes de partage du pouvoir entre le gouvernement du Québec, les régions et les municipalités régionales de comté ». Il souhaiterait aussi voir l’établissement d’un grand fonds d’investissement dédié spécifiquement au développement des régions.

Est-ce possible ?
« Ce qui risque d’arriver (après la pandémie), c’est qu’on va avoir beaucoup d’individus, de ménages, d’entreprises et d’organisations qui vont avoir le réflexe de revenir directement à ce qui se passait avant, mais on est déjà conscients que ça nous amène à des goulots d’étranglement », avise le sexagénaire. Il demeure malgré tout optimiste quant à la suite des choses : « Je pense qu’on va essayer d’amorcer un processus de changement social au travers de ça. »

Texte de Lila Dussault

Pour lire un texte complémentaire :Quelques propositions pour une sortie de crise (après-COVID-19) en Gaspésie.  Écrit par Carol Saucier et le regroupement Solidarité Gaspésie  


Carol Saucier, résident de Gaspé, a élaboré une série de recommandations pour l’après-pandémie avec le regroupement citoyen Solidarité Gaspésie. 
Photo : Lila Dussault

 

S’éloigner de l’avoir pour se concentrer sur l’être

DOUGLASTOWN | Pour Lorraine Blais, femme de cœur et économiste retraitée, les leçons à tirer de la pandémie se séparent en deux catégories  : se préoccuper davantage des autres et renouer avec la nature.

Comme pour beaucoup de ses concitoyens, la crise a forcé une pause pour cette femme déterminée et engagée dans plusieurs activités. Elle écrit notamment des pièces de théâtre amateur dont la dernière a dû être annulée.

« Personnellement, je suis une fille à projets et je suis toujours en train d’apprendre à vivre le moment présent, d’essayer de profiter d’aujourd’hui, parce qu’on ne sait pas ce que demain nous réserve. Avec la crise, on a vu notre fragilité et ça a suscité ça chez moi », admet la dame de Douglastown qui a élevé sept enfants avec son conjoint.

Une communauté tissée serrée
En entrevue téléphonique avec GRAFFICI, la septuagénaire raconte l’engouement communautaire vécu au cours des derniers mois. « On a formé un petit comité dans notre village pour s’assurer que personne n’était exclu. Souvent, ce dont les gens avaient besoin, c’était de parler à du monde. J’ai découvert des personnes que je ne connaissais pas; elles ont été vraiment généreuses en donnant de leur temps », décrit-elle.

Malgré le fait que ce groupe soit appelé à se dissoudre à la fin de la crise, Mme Blais espère que cet élan de coopération perdurera. « On a un nouveau réseau de bénévoles. Ce sont de belles et jeunes personnes ! C’est vraiment agréable de voir comment elles se sont impliquées », se réjouit Mme Blais.

Le besoin d’une communauté tissée serrée a trouvé d’autres échos chez la septuagénaire. « On a été choqués, abasourdis, par ce qui se passait dans les CHSLD. Ce sont des milieux de vie – jusqu’à un certain point – mais ce serait tellement mieux si les gens pouvaient rester chez eux. Et pour ça, ça prend de la solidarité. Dans les CHSLD, le personnel est extraordinaire, mais les gens sont tassés », souligne-t-elle. L’interdiction de sortie imposée aux personnes de 70 ans et plus a aussi été vécue difficilement par cette citoyenne bien occupée : « Il y a plusieurs personnes de mon âge qui se sont senties comme ça (fragiles), quand on s’est fait dire que tous les autres pouvaient sortir, mais pas nous. »

L’importance de la nature
« Mon grand souhait pour l’après-pandémie, c’est un virage vert. On a vu qu’on est capable de grandes choses quand on le veut », lance l’ancienne professeure d’économie au Cégep de la Gaspésie et des Îles. Elle fait notamment référence aux jardins qui ont poussé avec l’arrivée du virus.

Ces transformations survivront-elles au retour à la normale ? « C’est sûr qu’il va y avoir un changement, mais j’aimerais qu’il soit grand, dans le sens d’être plus vert et de se préoccuper davantage des gens. Je ne sais pas à quel point on va retomber dans les vieilles ornières. Essayons donc tous d’être des agents de changement ! »

Texte de Lila Dussault


Lorraine Blais est catégorique : son plus grand souhait est qu’un virage vert s’amorce après la pandémie.
Photo : Lila Dussault

 

Trouver le trait d’union social

CHANDLER | Confortablement installé dans le bâtiment adjacent à sa maison, avec en main une reproduction des constructions ancestrales qu’il a bâties, Lorenzo Duguay livre ses impressions à GRAFFICI. « La pandémie, c’est une forme de guerre dont l’ennemi est invisible », lance-t-il d’emblée.

Le confinement a été difficile à vivre pour ce septuagénaire habitué aux projets et aux voyages. En Bretagne, lorsque le rapatriement a été annoncé, son retour à Chandler s’est fait à grands frais et d’une façon chaotique. C’est sans parler de l’isolement complet auquel il a été soumis à son arrivée, dans le froid du printemps gaspésien, lui qui prévoyait encore plusieurs mois de périple.

« Je pense que la pandémie, même si elle a fait des dégâts d’ordre économique et social, a donné un électrochoc à la planète. Le retour à l’agriculture, pour plusieurs Québécois, c’est ça », estime le propriétaire d’un grand terrain qui n’avait pourtant jamais fait de jardin. Cette année, pour la première fois, il a construit une serre et a planté des légumes. « Je vais manger des produits sains, faits avec du compost de la Gaspésie », s’enthousiasme-t-il en montrant ses plantations.

Réaliser l’urgence climatique
Parmi ses réflexions provoquées par l’isolement : la dépendance à l’automobile. « Je pense qu’on a trouvé un élément de solution avec le télétravail qui a créé une économie d’essence, (et d’espace) de bureaux », observe-t-il. « Est-ce qu’on a besoin de toutes ces autoroutes-là ? », questionne M. Duguay.

Autre nouveauté pour cet homme curieux et fasciné par les possibilités que procure la toile : l’influence grandissante des nouvelles technologies. « Dès que j’ai une maladie, je vais faire mes recherches et je discute avec mon médecin. Le diagnostic vient de lui, mais j’ai accès à toute l’information que je veux », explique-t-il. Même chose pour ce qui est des voyages : « Avant de visiter un pays, avant d’arriver en Grèce, en Inde ou en Australie, je regarde où je m’en vais. Je planifie mon voyage et quand j’arrive là-bas, le choc de l’inconnu est moins dur ».

Refuser le refroidissement humain
Parlant d’excursions, ce n’est ni son âge ni la pandémie qui arrêteront M. Duguay à long terme, ce qui n’est pas sans causer des tensions familiales. « Moi, ça ne m’empêchera pas de continuer à voyager, mais de façon plus prudente, dans des destinations plus choisies », affirme le septuagénaire. « Ça fait plus de 30 ans que je me promène à travers la planète, j’aime ça, ça me passionne. Donc, je vais continuer. »

Le globe-trotteur est cependant inquiet de la méfiance et de l’isolement social qui l’entourent, conséquences des mesures de distanciation. « Je pense que la pandémie a créé un refroidissement humain et que ça va prendre plusieurs années avant de revenir à la normale. Ça a créé une peur morbide », déplore-t-il. Natif de Chandler, il rappelle l’importance du côté chaleureux de sa région. « La Gaspésie a toujours été une terre d’accueil, c’est le gros poumon du Québec. Il n’y a pas de bords de fleuve ou de mer au Québec aussi beaux et naturels. C’est un paradis, les gens sont hospitaliers », sérénade-t-il en ajoutant que malgré toutes ses aventures, il a rarement vu des paysages aussi enchanteurs que chez lui.

« Je pense qu’on pourrait tirer une leçon de ce qu’on a appris : mieux se nourrir, faire attention à la planète en ayant nos propres légumes, nos propres animaux, en coupant la circulation. Mais il faut trouver le trait d’union qui remplacera l’éloignement social », conclut-il.

Texte de Lila Dussault


Lorenzo Duguay a entretenu un jardin et une serre pour la première fois sur son grand terrain, situé à Chandler.
Photo : Lila Dussault

 

Il faut presque un changement révolutionnaire pour la nature

NEW RICHMOND | « J’ai l’impression qu’on va faire un petit bout, mais le système capitaliste pousse tellement vers la production ; le monde veut ralentir, mais la pression de consommer est forte. On est obligé d’espérer. »

Pour Jean Forest, journaliste et travailleur communautaire retraité de 83 ans, « faire un petit bout », c’est le progrès qu’aura accompli l’humanité une fois la pandémie passée. Pour lui, le progrès se manifesterait par une baisse de consommation, une richesse mieux répartie et un bien plus grand respect de la nature.

L’obligation d’espérer vient du fait que Jean Forest a des enfants et des petits-enfants et qu’il lui semble évident que la crise de la COVID-19 n’est qu’un pâle reflet du mur qui se dressera devant les êtres humains quand les changements climatiques frapperont vraiment.

« C’est la vie qui est atteinte et il ne me semble pas qu’on amorce des changements environnementaux importants. Comme dit Richard Desjardins, « de l’environnement, il y en a en masse ». On reste trop proche de la courbe d’avant la pandémie, dans la reprise qui s’amorce. Le changement est difficile. C’est presque un changement révolutionnaire qu’il faut faire, modifier notre rapport avec la nature », explique le citoyen de New Richmond.

Sur sa terre située le long de la rivière Petite-Cascapédia, il a entrepris il y a 16 mois d’obtenir un appui financier pour en reboiser six acres. « C’est pour protéger une bande riveraine. La rivière est partie avec des arbres. Dans ma correspondance, je suis maintenant rendu à une sous-ministre adjointe ! Si comme citoyen, je fais un geste pour l’environnement, pourquoi l’État ne ferait-il pas un petit bout ? J’ai reçu jusqu’à maintenant une aide pour un acre sur six ! Ça montre à quel point c’est difficile à faire bouger », souligne M. Forest.

Il est conséquemment peu confiant de voir le gouvernement de François Legault avancer autrement que symboliquement en écologie. « Legault n’a pas été élu pour rien; l’économie marche à plein régime depuis près de dix ans. »

Ce rythme économique se maintenait toutefois au détriment de la nature, assure Jean Forest. « C’est clair qu’il faut qu’on change. On ne va nulle part […] Quand je suis arrivé ici, sur ma terre, il y a 26 ans, je voyais des lièvres, des renards et d’autres animaux. Je n’en vois plus. Si je reboise, la faune va regagner du terrain. Il faut planter des arbres, cultiver la forêt, faire comme dans Ramaillages, le documentaire », dit M. Forest, en référence au film de Moïse Marcoux-Chabot.

Il se sert de l’analogie du grand navire ne pouvant stopper rapidement pour rappeler que les changements s’imposent maintenant, notamment en matière de température terrestre. « Il faut éviter un changement de 1,5 oC avant 2040, mais au rythme actuel, on l’atteindra en 2030. Le bateau va virer (arrêter) encore moins bien. »

Texte de Gilles Gagné


Jean Forest, qui entretient un jardin de fleurs et de légumes, affiche un optimisme fort prudent pour l’après-pandémie et souhaite ardemment que l’humanité fasse un virage nature au plus vite.
Photo : Gilles Gagné