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8 juillet 2024 10 h 53

De touriste à néo-Gaspésienne

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MONT-LOUIS | La première fois que je suis venue en Gaspésie, j’avais 5 ans. Mes parents nous avaient traînés, les trois enfants, dans une Chevrolet Station Wagon bleu poudre. La route était longue pour ma grande soeur, moi, puis la cadette de 2 ans. Ils étaient braves mes parents. Ils ont récidivé en 1985 où s’ajoutait mon frère. Ma soeur et moi, nous nous souvenons encore d’avoir attrapé une morue « pas belle » en haute mer et nous avions presque frôlé les caribous qui étaient tout autant surpris que nous, grâce à la brume sur le mont Jacques-Cartier. De ces souvenirs de vacances, restera cette odeur d’eau salée à laquelle j’aurai associé la joie des vacances en famille.

Ensuite, j’y suis revenue à plusieurs reprises comme jeune adulte, souvent avec un nouvel amoureux à qui je n’avais pas encore montré ce coin de pays. Comme si c’était déjà chez nous, sans le savoir.


La Chevrolet Station Wagon bleu poudre de mes parents qui aura fait le tour de la Gaspésie en 1977 et en 1985. Photo : Flickr

Des vacances locales

aux voyages internationaux Puis, comme plusieurs, je me suis mise à voyager partout sur la planète. Le Québec n’était pas assez magique et différent pour la jeune femme exploratrice que j’étais. J’aurai fait beaucoup trop de pays, soit pour y travailler, soit en voyage, toujours un peu hors des sentiers battus. Il n’y avait rien qui m’animait plus que cette rencontre avec l’ailleurs, une autre culture, une autre manière de voir le monde.

Le tourisme de masse débutait déjà dans les années 2000, mais il s’est fortement amplifié à mesure que les prix ont permis à tout le monde de visiter tout le monde.

Vivre ailleurs dans le monde

J’aurai même tenté l’expérience de vivre ailleurs à deux reprises. C’étaient des circonstances qui m’y menaient. Je me suis mise à éprouver ce sentiment d’exil, si poétiquement décrit par Dany Laferrière dans son livre l’Énigme du retour(1). Évidemment, le mien n’avait rien d’obligé devant une situation politique extrême comme ce qu’il avait vécu. C’était peut-être une fuite toutefois. Il y a tellement de raisons pour vouloir fuir. Presque autant que de raisons de vouloir rester. L’exil crée ce sentiment de ne plus être chez soi, chez soi, mais de ne jamais être chez soi ailleurs non plus. C’est beau aussi, cette flexibilité de se refaire des chez-soi.

Le tourisme de masse

Mes derniers voyages ne m’avaient pas plu. Il y avait trop de monde aux mêmes endroits, en même temps à faire la même chose. Ce tourisme de masse est devenu un problème avec tous les effets qu’on lui connaît, notamment sur le logement, les écosystèmes et la culture locale. La Gaspésie connaît ça. Certains Gaspésiens appelaient ça le tsunami. Les touristes arrivent vers la deuxième semaine de juillet et vers la troisième du mois d’août, ils ont quitté. Toute une infrastructure pour six semaines.

Plus positivement, cette croissance aura permis une prospérité nouvelle à saluer. Puis, pour pallier ce tourisme de masse, on aura vu l’émergence de l’écotourisme comme protectrice de la culture, de la nature et du mode de vie local.

La recherche d’ancrage

En 2014, je suis revenue après des années à vivre en Europe et ensuite en Afrique. J’étais vraiment épuisée de déracinement, mais je suis revenue satisfaite, avec dans ma collection, des projets magnétiques faits de conciliation territoriale ou de musique.

Je recommençais à voyager au Québec comme dans le temps de mes parents. Dans une Kia Rio, nettement moins emblématique de mon époque que la Station Wagon de la leur. Je visitais le Québec en touriste étrangère qui découvrait la beauté de ce fleuve identitaire.

Pendant quelques années, j’étais obsédée par l’idée de visiter les îles du fleuve en kayak. Ensuite, j’explorais les montagnes d’arrière-pays de villes où je pensais vouloir m’établir : Baie-Saint-Paul, Kamouraska ou Rimouski. Je voulais le fleuve.

Je ne voulais plus de Montréal, ni de Montérégie, ni d’autres lieux trop abîmés. J’avais besoin d’une région écologiquement encore puissante et dans laquelle les gens s’investissent dans le territoire, pas des régions contemplatives de fin de semaine.

En 2018, ma famille et moi avions réservé une maison à Percé. En me rendant tranquillement par la côte nord gaspésienne, je me suis arrêtée à Mont-St-Pierre pour monter le mont Jacques-Cartier avec les enfants. Quarante ans plus tard. Beau soleil, beaucoup de vent, aucun caribou.

Cette route pour s’y rendre, cet arrière-pays m’avait fait tout un effet.

C’était la première fois que je ressentais l’envie de m’arrêter dans un lieu précis.

C’était si beau et j’avais la sensation d’être dans un autre pays, dans mon propre pays.


Ma virée avec ma moins légendaire Kia Rio dans le chemin du retour de la passe migratoire à saumons de Rivière Madeleine, sur l’ancienne voie ferrée de la défunte usine de pâtes et papier Great Eastern Paper Company Ltd de Charles W. Mullen. Photo : Julie Reid Forget

Devenir néo-Gaspésienne

J’ai fini par me trouver une belle maison. Je devenais peu à peu néo-Gaspésienne.

Des amis, du plein air, des sorties culturelles, mon journal régional.

Néo est un petit préfixe de trois lettres qui veut dire que tu n’es pas née ici.

Mais plusieurs Gaspésiens ne sont pas nés en Gaspésie.

Le peuplement y est nettement plus multiple que d’autres régions québécoises.

Les Gaspésiens ont un profond souci de la bonne entente et j’adore les écouter se parler avec douceur et diplomatie. Un grand territoire, mais tout le monde se connaît.

C’est ce même souci qui rend aussi certains sujets difficiles.

Je ne connaissais pas autant de sujets difficiles en ville. Il n’y avait eu que le sujet de l’indépendance dans les années 1990 qui l’avait été.

Je voyais qu’il y avait plusieurs Gaspésies : celle du sud, du nord et de la pointe de Gaspé.

La Gaspésie du caribou, de l’érosion côtière, de la mine de cuivre, de l’éolien, de l’agriculture, de la culture, des Premières Nations et du tourisme, dans des proportions différentes, selon la Gaspésie dans laquelle tu te retrouves.

Il s’agissait de trouver sa place dans cette Gaspésie multiple.


La piste de ski derrière l’abri de la Serpentine qui se rend au mur des patrouilleurs, un lieu prisé de ski haute-route . Photo : Julie Reid Forget

L’écotourisme

Un sujet était difficile en Haute-Gaspésie : le caribou. La pression des activités humaines depuis des décennies a beaucoup abîmé le territoire, et les mesures de conservation ne fonctionnent pas, si bien que son déclin est très rapide, passant d’une population de 34 à 24 en seulement deux ans. À ce rythme, plusieurs avaient très peur de le voir disparaître d’ici deux à trois ans. Et d’autres avaient peur que les mesures de conservation leur fassent perdre accès aux sommets chéris par les randonneurs et les skieurs. Pourtant, des mesures étaient possibles pour que personne n’y perde trop. Mais oui, on devra perdre, car le caribou, lui, a déjà trop ou tout perdu.

Comme touriste, on ne voit que ce qui est beau, les enjeux ne nous concernent pas.

Comme néo-Gaspésien, on doit comprendre ce que nous ignorions comme touriste et nous n’avons pas le choix d’y prendre part.

Moi qui ai vu la Montérégie perdre presque tout ce qui était naturel en elle, je ne voulais pas ça pour la Gaspésie. J’y voyais un lieu où un meilleur équilibre était possible.

C’était une des raisons pour moi de venir ici.

La Gaspésie souhaite se trouver un tourisme quatre saisons pour niveler le tsunami.

Elle arrivera à se distinguer, surtout si elle demeure riche de tous ses atouts naturels.

Un tourisme plus doux qui valorise et protège le patrimoine naturel en respect des principes d’écotourisme tel qu’imaginé par la Déclaration de Québec sur l’écotourisme(2), de l’Organisation mondiale du tourisme, en 2002.

J’ai confiance que nous y arriverons, car les Gaspésiens aiment trop leur pays.

Pour que nos enfants puissent continuer à frôler des caribous dans la brume du mont Jacques-Cartier.

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1 Dany Laferrière, Énigme du retour, Les éditions du Boréal, 2009.
2 Déclaration de Québec sur l’écotourisme, Sommet mondial de l’écotourisme, Nations unies, 2002.