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7 février 2024 12 h 10

Dossier partie 1/2 : Du hockey scolaire en Gaspésie

GASPÉ | Quand cessera l’expatriation de nos jeunes hockeyeurs? Ces mots ont déjà été utilisés intégralement dans ces pages. Ce titre coiffait un texte de notre chroniqueur en sports et loisirs, Alain Boudreau, il y a tout juste un an.

« Généralement, jusqu’à l’âge de 12 ans environ, le jeune sportif peut trouver son compte en région. C’est par la suite que la tentation de la quitter est forte pour les plus talentueux […] Les jeunes qui ont du potentiel et qui souhaitent atteindre les plus hauts niveaux cherchent le meilleur produit pour eux et ils ne le trouvent pas nécessairement en Gaspésie présentement », écrivait-il.

Sans juger, mais étayant une réalité régionale, il rappelait à juste titre que des dizaines de jeunes gaspésiens quittaient la région parfois dès l’âge de 13 ans pour poursuivre leur parcours de hockeyeur. Entre 10 et 15 joueurs de la Gaspésie évoluent par exemple à Amqui cette année, au sein du programme en hockey scolaire de l’école secondaire Armand-Saint-Onge et leurs équipes de l’Assaut.

Les joueurs de l’extérieur qui viennent de loin, comme ceux de la Gaspésie, sont habituellement hébergés en pension dans des familles d’accueil. Selon les règlements du Réseau du sport étudiant au Québec (RSEQ), qui chapeaute le hockey scolaire pour l’Assaut, les hockeyeurs doivent obligatoirement étudier à l’école à laquelle ils sont affiliés, d’où le besoin de demeurer sur place.

« On veut offrir une opportunité aux jeunes de secondaire I à V », explique Cédric Hautcoeur, enseignant responsable du programme Assaut Hockey. « On veut se servir du levier qu’est le hockey pour que ça aille bien à l’école. Les jeunes ont des tuteurs/tutrices qui sont en collaboration avec le coordonnateur et l’entraîneur. Si ça ne va pas bien à l’école, il y a des conséquences au hockey et vice-versa. »

Le RSEQ a d’ailleurs quelques critères stricts de sélection. Un jeune qui aurait sous les 60 % dans trois matières ne pourrait plus jouer dans la structure du hockey scolaire. À l’interne, des contrats d’engagement sont signés en début d’année pour leurs résultats, mais aussi pour leur comportement. « Sous peine de se faire expulser du programme », ajoute celui qui en est à sa sixième année au sein de l’Assaut et qui entraîne l’équipe M18. « C’est déjà arrivé, pas souvent, mais ça arrive. »

Contrairement au hockey civil, la plupart des entraînements ont lieu le jour. À Amqui, ils sont intégrés à l’horaire de cours, à raison de 12 pratiques pour un cycle de 18 jours, pour une moyenne de trois par semaine, tous pendant la journée. C’est l’un des aspects les plus souvent appréciés tant par les adultes que par les hockeyeurs eux-mêmes. « C’est un avantage de ne pas avoir de pratiques les soirs de semaine, ni de devoir impérativement partir la fin de semaine. Les parents n’ont qu’à venir déposer leur enfant et venir le rechercher. Un parent qui décide de ne pas suivre son jeune sur la route, on le prend en charge toute la fin de semaine », explique Cédric Hautcoeur, également professeur d’éducation physique.

Un budget conséquent

Ce privilège a cependant un prix : 3900 $ pour la saison (sans compter une centaine de dollars par semaine pour la pension des joueurs de l’extérieur, comme ceux de la Gaspésie). Le montant comprend l’hébergement à l’hôtel sur la route et le transport en autocar, mais pas la nourriture (souvent au restaurant) ni les gants et le casque rouges, pour s’agencer aux couleurs de l’équipe. Des parents ont calculé une somme d’environ 5000 $ pour une saison complète. Le calendrier, lui, est composé d’une trentaine de rencontres de saison régulière, deux tournois et les séries de fin d’année. Les joueurs se frottent à des équipes d’un peu partout au Québec, par exemple de Rivière-du-Loup, Québec ou Trois-Rivières, toutes issues exclusivement du RSEQ.

En comparaison, l’inscription pour une saison dans le hockey mineur en Gaspésie est de 350 $, pour une soixantaine d’entraînements, une vingtaine de rencontres de saison régulière, trois tournois et les championnats régionaux et provinciaux, le cas échéant. « Quand tu divises ça en nombre d’heures de glace, ça ne revient pas cher », analyse Gabriel Vallée, le seul employé payé par Hockey Gaspésie. Les parents doivent évidemment payer les frais de déplacement et d’hébergement, s’ils suivent les activités de leur progéniture.


Gabriel Vallée. Photo : Jean-Philippe Thibault


Jean-François Plourde. Photo : Gilles Gagné

Quid de la Gaspésie?

Jean-François Plourde n’a pas d’idée préconçue sur une orientation ou une autre, que ce soit en hockey scolaire, civil ou même en sport-études (les programmes sport-études sont reconnus par Québec et sont dispensés dans une cinquantaine d’écoles, dans plusieurs sports. Les élèves peuvent obtenir des subventions. Le rythme d’apprentissage est plus rapide qu’en cheminement régulier et le temps passé en classe est moindre). Avant tout, il faut se poser les bonnes questions et savoir pourquoi intégrer une structure plutôt qu’une autre.

À plusieurs reprises pendant l’entretien avec GRAFFICI, il soulignera l’importance de placer le jeune au coeur de la démarche et de se demander ce qui est le mieux pour la région, avec les particularités qui sont propres à la Gaspésie, puisque ce sont les mêmes enfants qui joueront et les mêmes responsables qui s’en occuperont.

« À priori, qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans le hockey civil et qui serait mieux au scolaire? L’heure des pratiques, les déplacements, le niveau, la capacité des entraîneurs à accompagner les équipes? Il y a beaucoup
de données à connaître avant de dire qu’une structure est mieux que l’autre. Avec 12 ou 13 ans d’expérience, je ne suis pas capable de comprendre l’enjeu du parent, ce qu’il trouve déficient au hockey mineur pour vouloir faire du scolaire », avoue-t-il humblement.

Chose certaine, les réalités géographiques de distance sont inhérentes à la pratique du sport en Gaspésie. L’enjeu démographique est une variable dépendante, mais corolaire. Certains parents aimeraient davantage de parties, d’autres moins, ou encore moins de déplacements. Les résultats d’un sondage présenté cet automne par Hockey Québec montrent que seulement 64 % des parents en Gaspésie sont satisfaits de la distance et de la fréquence des déplacements. C’est le deuxième plus bas taux de toutes les régions, tout juste
derrière la Côte-Nord. Mais un changement de structure ne serait pas nécessairement une panacée.

À Hockey Gaspésie – Les Îles, l’idée même d’une équipe scolaire n’est pas rejetée du revers de la main, au contraire. « On est en discussion, confirme Gabriel Vallée. S’il y en avait demain matin, je serais un facilitateur, c’est certain. Je suis ouvert. Si les gens veulent ça, c’est faisable. Je ne travaille pas à l’école, mais à la limite j’aimerais ça être impliqué. Il faut évidemment que les écoles soient partantes. Ensuite, lesquelles seraient choisies? Si on en met une à Carleton, le jeune de Paspébiac doit changer d’école. C’est ce qui est plate au niveau scolaire; il y a moins de latitude. »

Rappelons qu’en Gaspésie, certaines associations locales de hockey mineur ont fusionné au fil des ans. Il y en a maintenant six, plus une aux Îles-de-la-Madeleine. Celles de Rivière-au-Renard, Gaspé et Murdochville ne font dorénavant plus qu’une : l’Association Hockey mineur Forillon. Idem à l’ouest, où les différentes entités se sont regroupées sous l’Association Hockey mineur du Rocher. Des associations plus petites existent toujours à Bonaventure, Paspébiac, New Richmond et Carleton-sur-Mer.

« Ça occasionne des défis, reconnaît Gabriel Vallée. Ici un jeune de Gaspé qui joue avec un autre de Rivière-au-Renard, ça ne pose pas de problème. Dans la Baie-des-Chaleurs, le mix est des fois plus dur à faire. On leur a suggéré de fusionner. Je verrais deux associations, parce que quatre c’est trop, mais je ne leur rentrerai pas ça dans la gorge non plus. Ils ont leur autonomie. »

Rien d’insurmontable donc pour du hockey scolaire, mais des décisions difficiles devraient être prises. Un relent de guerre de clochers pourrait se faire sentir. « La question du hockey civil versus le scolaire m’est chère. Je connais bien les enjeux en Gaspésie depuis les 13 ou 14 dernières années. Il faudrait bien définir la structure, la ligue et quelles écoles participent, renchérit Jean-François Plourde. C’est un enjeu immense, du hockey scolaire, et il faut avoir une vision commune. Dans la Baie-des-Chaleurs, ce serait à Carleton, Bonaventure, Paspébiac? Qui va décider si les trois directeurs lèvent la main? Comment on organise les déplacements? Est-ce que c’est vraiment mieux pour le jeune? »

D’autant plus que pour l’instant, les équipes du RSEQ semblent très peu intéressées à se frotter aux équipes qui ne sont pas déjà dans le réseau scolaire. Dommage collatéral actuel : des équipes de la Gaspésie doivent passer leur chemin à Amqui, Mont-Joli et Rimouski pour retrouver leurs homologues du hockey civil, à Kamouraska par exemple.

Les deux équipes M13 et M15 (pee-wee et bantam) de la région, les Marins de la Pointe-Gaspésie (qui regroupe les secteurs du Rocher et Forillon) et les Gladiateurs de la Baie-des-Chaleurs, sont classées en catégorie AA cette année. Mais elles ne peuvent pas se frotter à leurs rivaux de l’Assaut. Un non-sens pour plusieurs, sachant que l’étendue de la région éloigne déjà les équipes les unes des autres et qu’il est éreintant pour la Gaspésie d’aller plus loin que le Bas-Saint-Laurent ou le nord du Nouveau-Brunswick, des adversaires géographiques naturels.

« J’ai fait une tentative pour jouer des matchs contre eux en hockey scolaire, mais ils n’ont pas voulu, se désole Gabriel Vallée. C’est ce que j’essaie de leur dire au Bas-Saint-Laurent. Nos équipes sont du même calibre que les vôtres. Ça change quoi dans leur vie qu’on pratique de jour ou de soir, avec un coach bénévole ou pas, que ça coûte 400 $ ou 4000 $? Si on est du même calibre, pourquoi on ne joue pas contre? Carleton-sur-Mer et Amqui, c’est proche, mais eux vont partir ensuite pour Saint-Hyacinthe. C’est rigide, le scolaire. C’est dommage parce qu’on pourrait avoir une belle ligue régionale. Et on n’a rien contre le scolaire; on laisse les gens faire leurs propres choix. C’est juste complètement illogique qu’on ne joue pas contre Amqui, Rimouski ou Rivière-du-Loup, si nos calibres sont similaires. »


Cédric Hautcoeur, enseignant responsable du programme Assaut Hockey, éducateur physique et entraîneur de l’équipe M18. Photo : Geneviève Gagné

Trop de structures?

Jean-François Plourde souligne aussi le fractionnement de l’offre et des structures dans les dernières années : Hockey Québec, le RSEQ, la Ligue de hockey préparatoire scolaire, la Ligue de hockey interscolaire du Québec, le réseau sports-études, les écoles estivales de hockey … Autant d’entités qui ont existé ou existent toujours aujourd’hui et qui peuvent donner le tournis à n’importe quel non-initié. Certaines ont fusionné depuis ou ont signé des ententes de collaboration, mais ce portrait tend à démontrer la multiplicité de l’offre, alors que le bassin de joueurs n’a pas proportionnellement suivi dans une région comme la Gaspésie. Les structures de hockey évoluent ailleurs au Québec, mais la réalité n’est pas la même partout.

« Il y a eu un éclatement des ligues au Québec, rappelle-t-il. Ce que ça amène pour une petite région comme la nôtre et je le dis haut et fort, c’est que si dans un même niveau, pour les mêmes jeunes, il a deux services différents, on va se tirer dans le pied avec un bazooka. Si par exemple en M15, on a une équipe élite civile et une autre avec le RSEQ, ça va faire comme ailleurs et assassiner les deux projets. Le nerf de la guerre, c’est que les instances se parlent. Il ne faut pas faire les mêmes erreurs qu’ailleurs. Au Bas-Saint-Laurent, ça ne se parle pas tant que ça. Pour le même groupe d’âge, il y a plusieurs services. On n’a pas le bassin pour ça ici. Il faut avoir la vision triennale ou quinquennale du hockey en Gaspésie. Il y a beaucoup d’enjeux. Les gens doivent se parler et oublier leur propre intérêt. »

Les termes plaisir, développement et compétition sont des balises importantes qui doivent aussi être bien expliquées, surtout aux parents, ajoute Jean-François Plourde. Ce dernier espère trouver l’équilibre sportif dans une saison de hockey; équilibre qui doit être inclus dans un plan de développement à long terme de l’athlète. Hockey Canada le prône notamment, en visant une approche centrée sur le joueur. De la même façon, le hockeyeur retranché d’une équipe plus forte n’est pas nécessairement face à un échec, mais à un
apprentissage.

« C’est comme si on ramenait ça à jadis, avec tout le monde en simple lettre. Ça amène d’autres problématiques. Un AAA contre un C, ce n’est pas idéal pour le touché de rondelle, la rétention des jeunes. Il doit y avoir des niveaux pour progresser et avoir du plaisir. Scolaire ou pas, ce n’est pas ça le point : il faut installer quelque chose d’efficace sans allégeance, avec impartialité, sans émotivité, sans possible gain ou perte d’avantages pour son propre enfant, son propre hockey mineur, sa propre école. On doit être créatifs et offrir
de la fréquence, que ce soit pour un jeune qui chausse les patins pour la première fois ou un joueur élite. C’est ça qu’il faut comprendre et avoir en tête pour ceux qui critiquent sans avoir le portrait global », estime Jean-François Plourde.

Que disait Alain Boudreau déjà dans sa chronique? « En ce qui concerne la rétention de nos jeunes hockeyeurs, il n’existe probablement pas de modèle parfait pour la région. À force de persévérance et d’imagination, on pourrait peut-être en créer un? Habituellement, les Gaspésiens sont bons pour innover. Mettons-nous à la tâche! »

Chose certaine, peu importe quelle forme prendra la suite du hockey mineur en Gaspésie, des passionnés ne compteront pas leurs heures pour le bien-être des jeunes hockeyeurs. « Ce sport-là est incroyablement beau, conclut Gabriel Vallée. Mais aussitôt qu’on intègre la compétition et une coupe le dimanche, ça peut avoir des effets pervers. Mais en même temps, tu ne peux pas enlever ça. Les jeunes doivent apprendre à vivre des déceptions, gagner, perdre, avoir une pression : toutes des choses qui vont en faire de meilleures personnes. Mon armure a été amochée dans les dernières années, mais j’ai à coeur ce sport et je ne suis pas prêt à arrêter. »

Lire le DOSSIER PARTIE 2/2 :
OÙ EN EST LE HOCKEY GASPÉSIEN?