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25 février 2015 11 h 54

ÊTRE HOMOSEXUEL EN GASPÉSIE : DES PAS DE GÉANT EN DIX ANS

GASPÉ – Depuis dix ans, les gais et lesbiennes de la Gaspésie sont passés de l’ombre à la lumière. Ils se regroupent pour briser l’isolement au sein d’une population de plus en plus ouverte, mais qui compte encore sa part d’homophobie.

Tous les premiers vendredis du mois au bar Le Naufrageur de Carleton-sur-Mer, les gais et lesbiennes de la Baie se rencontrent pour un 5 à 7. « C’est très informel. On plante nos fanions arc-en-ciel dans un verre sur la table. Il y a des gens straight au bar et on socialise », dit Brian Carey, coordonnateur de l’Association LGBT (lesbiennes, gais, bisexuels et transgenres) de la Baie-des-Chaleurs, qui organise ces soirées. « On essaie de faire nos rencontres de plus en plus dans des lieux publics. Ça permet à la société de nous voir, de ne pas nous considérer comme des bêtes étranges. »

Ces soirées en public n’auraient sans doute pas été possibles il y a dix ans, estime M. Carey. Parmi d’autres raisons, la campagne de publicité menée en 2013 par le gouvernement du Québec, où l’on voyait deux hommes s’embrasser à l’aéroport, a aidé à « banaliser » l’homosexualité, croit-il.

Entre la Gaspésie de 2005 et celle de 2015, « c’est le jour et la nuit », dit Danielle Haché, responsable notamment du dossier LGBT à la direction régionale de la santé publique. « Il y a dix ans, non seulement les personnes LGBT n’étaient pas organisées, mais c’est comme si elles n’existaient pas. Elles étaient invisibles. »

Depuis, des groupes LGBT se sont formés dans la Baie-des-Chaleurs et dans Rocher-Percé; un troisième vient d’être créé à Gaspé. Un colloque régional tenu en novembre a permis de rassembler 80 gais, lesbiennes, bisexuels et transgenres. « C’est un peu le résultat d’où on en est rendu », croit Mme Haché. L’événement a fait naître un sentiment d’appartenance chez la communauté LGBT de la Gaspésie et des Îles, ajoute-t-elle.

Mais bien des gais et lesbiennes cachent encore leur orientation. Certains participants au colloque ont contacté les organisateurs pour s’assurer que leur présence serait confidentielle, rapporte Mme Haché. « Ça dit qu’on a l’égalité juridique – c’est interdit de discriminer –, mais pas encore l’égalité sociale, au sens où les personnes LGBT pourraient elles-mêmes, vivre comme les hétéros. On n’est pas rendus là. Il faut encore que les LGBT soupèsent si elles peuvent ou non s’afficher, si ça va semer un malaise, si elles peuvent ou non embrasser leur conjoint en public ou lui tenir la main. »

BESOIN DE SOUTIEN

L’association LGBT du Rocher-Percé  tient des rencontres depuis quatre ans. « Ici aussi, on organise des parties de billard et des feux de grève, dit Jocelle Cauvier, responsable de l’association. Mais on est plus tournés vers le soutien que vers les activités festives. Nos gens sont plus jeunes. Ils sont en train de faire leur coming-out [sortie du placard]. Leur besoin premier, c’est le soutien. »

« Ça existe, des jeunes qui se font jeter dehors par leurs parents parce qu’ils disent qu’ils sont homosexuels, dit Mme Cauvier. [L’homophobie] est la première cause de suicide chez les jeunes hommes. »

Dans Rocher-Percé, un groupe de parents d’homosexuels a récemment commencé à se réunir.« C’est un gros besoin, dit Mme Cauvier. Souvent, ces parents sont laissés à eux-mêmes alors qu’ils doivent eux aussi vivre un genre de coming-out, passer par les mêmes étapes que nous. C’est normal qu’ils vivent un choc. »

« Il y a quand même des avancées, ajoute Mme Cauvier. Une grosse partie des gens au début de la vingtaine ne vit plus cachée. » Reste que les homosexuels ressentent « une exclusion jour après jour », dit-elle. « Les gens demandent : as-tu un chum? Sans imaginer que je pourrais avoir une blonde. Ou bien on entend des choses comme « Est-elle obligée de se montrer? » ou « Ça ne me dérange pas, mais je ne veux pas vous voir ». Et c’est sûr que si je donne un petit bec à ma blonde quand elle arrive sur l’autobus, on va se faire regarder. »

BRISER L’ISOLEMENT… EN PRIVÉ

Dans une région sans bar gai et sans village gai, certains homosexuels se sentent isolés, note Sara Ternoir, l’une des fondatrices du comité LBGT de Gaspé. Le groupe a tenu sa première rencontre en privé en novembre pour briser cet isolement. Vingt-cinq personnes sont venues parfois d’aussi loin que Grande-Vallée et Percé pour y assister.
 
Les intéressés contactaient Mme Ternoir, qui leur révélait le lieu de la rencontre. « On a reçu des commentaires d’hétéros comme « vous êtes sectaires. Moi je ne suis pas homophobe, je pourrais y aller », rapporte Mme Ternoir. On voulait créer un espace où les gens puissent se sentir à l’aise, qui soit complètement safe pour les personnes qui ne sont pas sorties du placard […] Quand tu n’es pas sorti du placard, tu es comme une tortue sans carapace. »

Être gai complique la recherche de l’âme sœur en Gaspésie. « Pour approcher quelqu’un dans un bar régulier, ça prend du guts », dit Jocelle Cauvier. Là aussi, la communauté s’est organisée. Elle a créé sur Facebook un compte « Rencontres gais et lesbiennes Gaspésie ». Il s’agit d’un groupe sur invitation. « On veut éviter que des gens viennent juste pour vérifier qui est gai ou lesbienne », explique Mme Cauvier.

DES ALLIÉS UN PEU PARTOUT

Danielle Haché, au nom de la santé publique, a créé un réseau d’alliés  des personnes LGBT en Gaspésie/Les Îles.

Plus de 150 intervenants des réseaux de la santé, des services sociaux, de la justice, de l’éducation et des organismes communautaires en font partie. « Ils ont reçu une formation pour bien intervenir auprès des personnes LGBT. Ils font savoir ouvertement [par une affichette] qu’auprès d’eux, les personnes LGBT peuvent se sentir à l’aise d’être elles-mêmes. »

Depuis 2010 en Gaspésie, des gais et lesbiennes vont discuter en classe avec des élèves du secondaire pour démystifier l’homosexualité. Il s’agit d’une initiative de la cellule gaspésienne du GRIS (Groupe de recherche et d’intervention sociale). Leur pari : si les élèves connaissent des homosexuels, ils seront moins portés aux insultes homophobes qui fusent encore dans les écoles.

TRANSGENRES

Après les gais, lesbiennes et bisexuels, les personnes transgenres (une personne qui s’identifie au sexe opposé à son sexe de naissance) commencent aussi à sortir du placard, remarque Mme Haché. « Les personnes transgenres, c’est la porte en arrière de celle des lesbiennes, gais et bisexuels. Si la porte d’en avant s’ouvre, ça permet aux personnes trans de voir la possibilité d’ouvrir la leur aussi. »

LES TERRITOIRES ÉGAUX?

Certains territoires gaspésiens sont-ils plus sympathiques aux gais et lesbiennes? « Il y a peut-être une particularité dans la Baie-des-Chaleurs, dit Brian Carey. Mes différents contacts me donnent l’impression que c’est peut-être plus difficile dans d’autres MRC. » Une piste d’explication : la communauté LGBT de la Baie-des-Chaleurs est en moyenne plus âgée, remarque M. Carey. « On a tous des expériences de vie, une carrière, on est très engagés socialement. »

« Je ne peux pas comparer les MRC entre elles, dit Jocelle Cauvier. Mais je trouve que comparé aux grands centres, il y a moins d’homophobie ici. Il y a de la solidarité [dans Rocher-Percé], les gens m’ont encouragée. Si je me promène main dans la main avec ma blonde à Grande-Rivière, on nous regarde, mais on ne nous dit rien. Alors que certaines personnes en ville me disent : je ne ferais jamais ça. »

Sara Ternoir, 26 ans, est originaire de la France. « Je n’ai jamais été capable de faire mon coming-out avant Gaspé, dit-elle. C’est vrai que j’étais rendue là dans ma vie. Mais on a une facilité à Gaspé liée à la présence du Cégep. Il y a beaucoup de passages de gens nouveaux, ça aide énormément. »

« Je serais portée à croire que chaque MRC n’est pas homogène, dit Danielle Haché. Sur chacun des territoires de MRC, il y a des milieux plus ouverts, et il y a des milieux où les LGBT vivraient de l’homophobie s’ils s’affichaient. »

La Haute-Gaspésie est la seule MRC de la péninsule où n’existe aucun comité LGBT. « Ça m’interroge », dit Mme Haché. Mais elle souligne que la Haute-Gaspésie est proche de Matane et Rimouski. « Ça leur permet d’avoir un plus grand bassin de personnes LGBT à rencontrer. »