GRAFFICI FÊTE SES 25 ANS : L’ACCESSIBILITÉ UNIVERSELLE
GASPÉ | Il y a exactement trois ans, en février 2023, GRAFFICI publiait un dossier en trois parties à propos de l’accessibilité universelle, et plus particulièrement pour les personnes à mobilité réduite.
Il faut dire que l’équipe du journal est particulièrement sensible à cet enjeu puisque l’une des membres de notre conseil d’administration doit se déplacer en fauteuil roulant. Dans nos rencontres ponctuelles dans les lieux publics ou dans le privé, il lui faut souvent un peu d’aide et d’huile de bras pour qu’elle puisse nous rejoindre. Un cadre de porte pas assez large ou une simple marche suffisent pour réduire à néant le concept d’autonomie, auquel tout le monde aspire. Malheureusement, il faut souvent connaître ou côtoyer une personne à mobilité réduite pour comprendre l’étendue des difficultés inhérentes à sa réalité.
C’est un peu dans cette optique que nous avions décidé d’aller sur le terrain et de constater par nous-même l’ampleur du problème, en faisant une tournée de commerces et d’établissements au centre-ville de Gaspé avec Jean-Michel Côté, qui doit se déplacer en fauteuil roulant depuis un accident de motoneige en 2014.
Ironie du sort, arrivé à notre point de rencontre sur la rue de la Reine, le stationnement réservé aux handicapés était accaparé par un conducteur sans vignette et sans scrupule; une sempiternelle source de frustration. Ça commençait bien et ça donnait le ton à ce qui allait suivre.
À ce moment, selon un décompte de GRAFFICI, c’étaient 21 commerces sur 28 qui n’étaient pas accessibles sur la rue de la Reine en raison d’une ou plusieurs marches, ou sinon parce qu’une fois entré, leur salle de bain était tout simplement inaccessible. Trois ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ? Rien. Les bâtiments fédéraux sont bien desservis (banque, Pêches et Océans Canada), mais pour le reste, essentiellement, arrangez-vous. Aucune rampe supplémentaire ou quelconque appareil mécanisé n’ont été ajoutés.
Réinvité à commenter, Jean-Michel Côté n’est pas vraiment surpris, mais pas moins outré. « Tout est resté pareil. C’est clairement un manque de volonté, lance-t-il de but en blanc. Pourquoi, si on rénove un commerce et qu’on doit avoir un permis de la Ville, il n’y a pas une clause pour assurer l’accessibilité ? Et lâchez-moi avec la clause grand-père. Peut-être que dans les années 1950, les handicapés ne sortaient pas de chez eux, mais là ils sortent, alors organisez-vous pour qu’on puisse être traités comme tout le monde. En tant que consommateur, on veut avoir accès aux biens et aux produits sans passer par quelqu’un d’autre. J’aimerais ça moi aussi voir le menu et avoir l’expérience client qui vient avec, mais c’est pas possible. »

Un automobiliste sans vignette garé dans un espace réservé aux handicapés. Photo : Jean-Philippe Thibault
L’exemple vient de haut
Même Québec envoie un drôle de message à ses citoyens à mobilité réduite. Jadis, un programme comme celui des Petits établissements accessibles donnait jusqu’à 25 000 $ afin de couvrir 90 % des dépenses d’adaptation pour les bâtiments commerciaux de moins de 300 mètres carrés et les bâtiments de bureaux d’affaires de deux étages et moins. Sauf qu’en l’absence de nouveau financement, le programme est temporairement suspendu depuis le 1er avril 2025. Aucune nouvelle demande n’est acceptée actuellement. Rien pour inciter des commerçants à faire le saut.
Pis encore, GRAFFICI racontait en 2023 une anecdote évocatrice rapportée par Ghislain Gagnon, directeur général du Regroupement des associations de personnes handicapées Gaspésie-Les-Îles. En 2022, lors d’un accompagnement à l’Assemblée nationale avec le président de la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec, il ne pouvait pas utiliser la rampe d’accès de la Maison du peuple parce que … celle-ci était trop inclinée!
« Il faut toujours se battre contre la machine ou quelqu’un, quelque part, qui relance la balle à un autre, résume Jean-Michel Côté. Ça devient vraiment épuisant et décourageant. »
L’anecdote du stationnement racontée précédemment ne le surprend pas non plus. « Les parkings, c’est toujours pris. Les gens se « parkent » là-dedans impunément, sans trop de conséquences. C’est à tous les jours. L’été, je suis plus tolérant parce que je suis capable de rouler, mais l’hiver … Il manque de sensibilisation au niveau du respect des stationnements. C’est pas un luxe de débarquer près d’une porte. »
Tout n’est cependant pas noir. En habitation, des initiatives comme Han-Logement proposent des appartements adaptés aux personnes vivant avec un handicap physique ou intellectuel, notamment.
« C’est vraiment une belle démarche, mais tu dois faire en bas de 30 000 $ par année pour être éligible, note Jean-Michel Côté. Il y a beaucoup de clauses qui sont exclusives. C’est pas parce que tu fais plus que 30 000 $ que t’as pas besoin de te loger avec un loyer adapté, surtout dans la conjoncture économique actuelle. Tu essaies de faire partie de la population active, mais tu es freiné de l’autre côté. Ça pourrait marcher comme un HLM avec un certain pourcentage de ton revenu », suggère-t-il.
Bref, deux ans plus tard, que ce soit pour l’accessibilité aux commerces, aux stationnements ou à un logement, celui qui habite aujourd’hui à Rivière-au-Renard n’a pas l’impression que la situation a changé.
« C’est un dossier populaire une semaine par année, et ensuite on passe à autre chose et on l’oublie, sauf que nous, on reste avec ça. Ça n’a pas évolué. S’il y a une volonté politique, on ne la sent pas. Ce n’est pas parce qu’il y a une rampe chez vous que je vais y aller à tous les jours, mais si j’ai le goût d’y aller, j’aimerais ça y aller par moi-même. C’est ça le nerf de la guerre. »
Dans notre article en 2023, Ghislain Gagnon avait à cette époque eu des mots forts, mais lucides, qui devraient peut-être inspirer plusieurs décideurs.
« On n’accepterait pas qu’un restaurateur refuse quelqu’un sur la base de la couleur de sa peau. Alors, pourquoi accepte-t-on que les handicapés ne puissent entrer dans bien des endroits ? Ça peut sembler gros comme affirmation, mais en fin de compte, c’est le résultat qu’on voit », illustrait-il.
Jean-Michel Côté, lui, termine pour sa part avec un défi aux élus municipaux, maire et conseillers. « On va essayer ensemble cet hiver, chacun en fauteuil roulant, d’aller se chercher un beau panier d’épicerie de produits de la rue de la Reine pour un repas, sans demander d’aide à personne. On verra ce que ça va donner. »
L’invitation est officiellement lancée.

Jean-Michel Côté arpentant la rue de la Reine. Photo : Roger St-Laurent
ACCESSIBILITÉ UNIVERSELLE dans les infrastructures et les services municipaux; partie 1/3
ACCESSIBILITÉ UNIVERSELLE dans les transports et les commerces ; partie 2/3
ACCESSIBILITÉ UNIVERSELLE pour la main d’oeuvre et coup d’oeil sur la situation ; partie 3/3



