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Éditorial
14 septembre 2023 11 h 44

La promotion de Diane Lebouthillier : modérons nos attentes!

Gilles Gagné

Éditorialiste

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Le 26 juillet, la députée libérale de la circonscription Gaspésie-Les Îles-de-la-Madeleine à la Chambre des communes, Diane Lebouthillier, a été promue ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne, elle qui était depuis novembre 2015 ministre du Revenu national.

Diverses personnes ont salué les connaissances de Mme Lebouthillier en matière de pêches pour expliquer cette promotion. Vivant à Sainte-Thérèse-de-Gaspé, native de Newport, on présume que les origines de la travailleuse sociale de formation la plaçaient certainement en avance sur les autres députés fédéraux du Québec.

Le mot Québec est indubitablement lié à la montée en grade de Diane Lebouthillier. En arrière dans les sondages face au belliqueux chef du Parti conservateur du Canada Pierre Poilièvre, le premier ministre libéral Justin Trudeau aura besoin de solides résultats au Québec pour gagner un quatrième mandat.

Officiellement, son gouvernement est minoritaire, mais l’entente le liant aux néo-démocrates donne pratiquement une majorité aux libéraux, notamment en raison du piètre état des finances du Nouveau Parti démocratique et du peu d’appétit des Canadiens pour une autre élection fédérale. Il y a en eu une en 2019 et une autre en 2021.

La nomination d’une ministre québécoise des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne fait manifestement partie de la stratégie libérale pour se renforcer dans la Belle province.

Toutefois, Diane Lebouthillier devra hausser la profondeur de ses interventions en pêcheries afin de constituer un actif pour son parti. On entend dire que ses propos sont appréciés par ses collègues du cabinet à Ottawa, mais prêcher à un petit groupe de convertis ne fait pas gagner des élections générales.

C’est une chose d’être née et d’avoir évolué professionnellement dans une région où les pêches constituent une grande partie de l’épine dorsale économique et du tissu social. C’en est une autre de prouver qu’on a une compréhension fine d’un domaine compliqué comme les pêches commerciales.

De maigres résultats

Il faut bien l’avouer, Diane Lebouthillier n’a rien défoncé depuis sa victoire aux élections du 21 octobre 2015, tant sur la scène régionale que nationale.

Son accession au cabinet comme ministre de l’Agence du revenu du Canada le 4 novembre 2015 tenait surtout de l’arithmétique que de sa compétence spécifique du domaine qu’on lui demandait de diriger. Pour équilibrer son cabinet, Justin Trudeau avait besoin d’une femme francophone du Québec. Elle correspondait à cette description, pour un ministère hautement subordonné aux Finances et au Conseil du Trésor.

Son règne de sept ans, huit mois et trois semaines n’a pas débouché sur une refonte de l’Agence du revenu du Canada, qui en aurait pourtant bien besoin. Le pays continue d’être un cancre notoire en matière d’évasion fiscale. De plus, les experts comme le professeur Alain Denault doutent de la vigueur déployée par le ministère pour coincer les escrocs en cravate qui détroussent notre fonds consolidé. Ils doutent tout autant, l’expression est faible, de la volonté politique de resserrer la passoire que représente notre régime fiscal.

Régionalement, la fiche de Mme Lebouthillier est aussi mitigée. L’amélioration du transport interrégional constituait l’un des fers de lance de son programme politique à l’automne 2015. La faiblesse, quand ce n’est pas l’absence totale, d’intervention d’Ottawa est navrante, dans ce domaine vital pour l’épanouissement de la Gaspésie.

La situation s’est détériorée en transport aérien et en transport maritime depuis 2015, et on attend toujours un signal clair de VIA Rail, une société publique fédérale, quant à son retour dans la péninsule à raison d’un service répondant aux besoins des Gaspésiens, un aller-retour quotidien. La ministre montre ici un manque de vigueur stupéfiant.

Souvenons-nous aussi qu’à l’époque où elle était préfète de la MRC du Rocher-Percé entre 2010 et 2015, Mme Lebouthillier avait déclaré que le dossier de réfection du quai de Chandler était une priorité régionale. Elle a pourtant laissé couler ce dossier sans agir en septembre 2016. Ce n’était pourtant pas les usages qui manquaient, le CTMA Vacancier y effectuant notamment 30 arrêts par été. Le quai de Chandler s’est inscrit dans la longue liste des infrastructures fédérales utiles mais bousillées par le manque d’entretien.

Aux Îles-de-la-Madeleine, il a fallu attendre la fermeture d’une importante section du quai des pêcheurs de Cap-aux-Meules avant d’assister à un sauvetage, qui reste à compléter en 2023.

Insensibilité

Que dire de la négligence des autorités fédérales en ce qui concerne la réfection du phare de Cap-des-Rosiers? Là encore, Diane Lebouthillier s’est montrée d’une désarmante insensibilité en déclarant en 2018 que le « phare ne tombera pas demain » et qu’il ne se situe pas dans le peloton de tête de ses priorités. Avec deux sous de clairvoyance et en investissant une fraction de l’éventuelle facture, Ottawa aurait montré un sens exemplaire de responsabilité budgétaire et de respect à l’endroit de l’économie et du patrimoine gaspésien s’il avait réparé le phare il y a quelques années.

Un message clair de la ministre à l’endroit de ses collègues du cabinet, qui l’apprécient tant, dit-on, aurait réglé la question.

L’arrivée de Diane Lebouthillier à Pêches et Océans Canada a été saluée favorablement par la plupart des porte-parole d’associations évoluant dans l’industrie. C’est normal, puisque personne ne veut partir du mauvais pied avec une nouvelle ministre. Que pouvaient-ils dire d’autre?

Toutefois, les gens ne sont pas dupes. Ils et elles auront remarqué la forte propension de la ministre à rester en superficie des dossiers. À sa décharge, elle a vigoureusement dénoncé le moratoire de dernière minute annoncé à la fin de mars 2022 pour les captures du hareng de printemps et du maquereau dans le sud du golfe Saint-Laurent. Il ne s’est malheureusement pas passé grand-chose depuis pour soulager le sort des pêcheurs de ces espèces.

Au cours des prochains mois, Diane Lebouthillier devra se pencher sur la crise qui secoue le secteur de la crevette, où les prises ont chuté de 58 % entre 2015 et 2022. Elle devra statuer sur l’ampleur de la relance, nécessaire, de la pêche au sébaste, une espèce dont la biomasse dépasse celles de toutes les autres espèces réunies dans le golfe Saint-Laurent.

Elle aura une équipe pour l’épauler, mais elle entre dans un ministère qui, en matière de gestion, est loin d’être réputé pour sa vitesse de réaction depuis quelques années, voire quelques décennies.

Le défi est énorme, si on tient compte de sa portée géographique et des particularités des pêches selon l’endroit où l’on se situe au pays. Bref, pour bien des raisons, il serait utile de modérer nos attentes.

Diane Lebouthillier saura-t-elle élever son « jeu » de quelques crans? Espérons-le.