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24 novembre 2020 11 h 49

L’érudition éclatée de Nicole Deschamps

Gilles Gagné

Journaliste

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GRAFFICI présente depuis septembre des Gaspésiennes et des Gaspésiens s’étant illustrés dans leur champ de compétence, par le biais d’études poussées, d’une acquisition autodidacte de connaissances peu communes et d’une carrière présente ou passée, en sciences pures ou en sciences sociales. Nous présentons ici Nicole Deschamps, de Percé, qui s’est illustrée dans l’enseignement de la littérature à l’Université de Montréal, et en tant que psychanalyste, une profession qu’elle a exercée jusqu’à récemment alors qu’elle était dans la quatre-vingtaine bien affirmée.

PERCÉ | Née à Montréal, élevée à Berthier, en face de Sorel, puis à Québec à partir de l’adolescence, Nicole Deschamps a découvert la Gaspésie quand elle avait huit ans, parce que son père Roland, ingénieur forestier, venait y superviser des travaux de plantations d’arbres poussant dans la pépinière qu’il gérait.

Malgré des impressions fort élogieuses découlant de ses premiers contacts avec la péninsule, Mme Deschamps était loin de se douter, quand elle était gamine, que la Gaspésie allait plus tard jouer un rôle important dans sa vie.

«C’était une extase, à huit ans. Jamais, je n’ai vu quelque chose d’aussi excitant que de l’eau qui devient salée! Je notais le nom des endroits dans un cahier. Mon père devait aller en forêt pour son travail et il nous laissait, mes frères et moi, avec une dame originaire de Newport, Gemma Ahier, une femme absolument merveilleuse, d’une noblesse extraordinaire, une écrivaine. Elle correspondait avec cinq garçons à la fois», évoque Nicole Deschamps.

Ce contact estival avec la Gaspésie, qui se répètera pendant quelques étés, ses échanges avec Mme A hier, sa vie dans l’immensité de la pépinière de Berthier, «une sorte de paradis terrestre suffisamment vaste pour employer300 hommes», ont certainement façonné plusieurs aspects de sa vie. Ces facteurs ont sans doute ouvert la porte à son éventuel établissement en Gaspésie, à compter de 1996.

Toutefois, il y aura préalablement un parcours chargé de rebondissements dans la vie de Nicole Deschamps entre l’aube des années 1940 et le milieu des années 1990.La famille déménage à Québec alors qu’elle amorce l’équivalent de ses études secondaires. Elle garde une appréciation variable de sa formation pré universitaire.

«En philo 2, à Québec, on lisait Saint-Thomas dans le texte en latin! […] On étudiait les discours de Bossuet à l’école! Ce qui m’attirait, c’était d’aller dans une bibliothèque et de choisir. C’était une culture très riche, mais austère et surtout pas à la mode de ce qui se faisait dans le vaste monde», résume l’octogénaire.

«Je lisais l’anglais. J’étais sage, une première de classe, sauf que j’ai eu une crise d’adolescence. Mon cours préféré était l’anglais, mais je faisais des folies et j’ai fini à la porte. En pénitence, dans le corridor, sur ma chaise, j’ai choisi de lire les tragédies de Shakespeare. Par chance, et parce que je n’avais rien appris dans le cours, j’ai adoré ça. Ça m’est resté pendant très, très longtemps» ,se souvient Nicole Deschamps.

Même si, à 18 ans, elle voulait «aller n’importe où au monde excepté à Québec», elle entre à l’Université Laval en littérature et déniche, Shakespeare aidant, des emplois d’été comme gardienne d’enfants dans le nord-est des États-Unis, ce qui finance ses années universitaires.

Une fois sa licence en lettres obtenue en1954, elle trouve, en feuilletant un journal, un emploi de professeur de français et de latin dans une école préparatoire de Springfield, au Massachusetts, «une école qui prépare les étudiants aux examens d’entrée dans les universités américaines». C’était sa première tâche d’enseignement, « dans un milieu ouvert, qui m’a donné une expérience des États-Unis qui n’a rien à voir avec ce qu’on constate de monstrueux à l’heure actuelle », dit-elle.

Mme Deschamps reste deux ans à Springfield. «Je savais que je voulais continuer mes études de doctorat en Europe. Il n’y avait pas de maîtrise dans le temps. Je savais aussi que si je restais aux États-Unis, j’allais basculer, sur le plan linguistique, et que le français aurait pris le bord.»

Acceptée en 1956 à l’Université de Paris à La Sorbonne, elle décide d’adopter la culture … scandinave, à laquelle elle s’était déjà initiée à l’Université Laval et à Springfield. À Paris, elle se spécialise notamment dans l’œuvre de l’écrivaine norvégienne Sigrid Undset.

«J’ai commencé mes cours de norvégien à Paris. Mon directeur de thèse m’a dit: ‘‘ Il faut aller au moins un an en Norvège ’’. Ça m’a pris deux mois d’inscription à Paris, puis je suis allée un an en Norvège. J’ai été un peu déçue par les Norvégiens. Ils sont bien-pensants. Ils ne sont pas plus vertueux que nous, en matière de corruption. Ils n’ont juste pas pensé à faire des mauvais coups!», résume Mme Deschamps, qui voyait les Français exprimer un côté pas mal plus délinquant à la même époque.

Nicole Deschamps soutient sa thèse en1961, avec une mention assez singulière, «un doctorat de La Sorbonne avec spécialisation scandinave, pas en français!». Elle a aussi vécu à Paris, «une véritable initiation à la vie».

Elle rentre au Québec et trouve, après avoir épuisé les options du côté francophone, un emploi de chargée de cours à l’Université McGill. «Il n’y a pas l’ombre d’un Québécois au département de français! J’enseigne aux étudiants branchés de Westmount, qui parlent un excellent français, qui ont voyagé en France, en Suisse, un peu partout. Ils n’ont jamais entendu parler des Québécois, de nos auteurs. Je les emmenais à Québec. Ils adoraient ça. Les parents commençaient à m’inviter. Two solitudes? Ce n’est pas une figure de style», affirme Mme Deschamps.

Après deux ans à McGill, l’Université de Montréal lui offre un poste, en 1963, dans un Québec en ébullition. «C’était hot: je ne voulais pas rater l’indépendance du Québec», souligne-t-elle.

Les débuts à l’Université de Montréal sont un peu arides. «On te donne les cours que personne ne veut enseigner, des affaires comme le roman de la terre. J’ai été prise pour faire un cours sur Louis Émond, l’auteur de Maria Chapdelaine», dit-elle.

«Prise» parce que l’œuvre de l’auteur français avait été récupérée par des politiciens et des curés s’étant servis d’un roman tragique pour faire un «portrait triomphaliste de la colonisation». Avec deux de ses étudiants, Nicole Deschamps approfondit le roman et publiera éventuellement Le mythe de Maria Chapdelaine.

Dans le bouillonnement des années 1960,l’enseignante connaît deux «épreuves» qui changeront sa vie à jamais, notamment sur le plan professionnel.

«Je tombe follement amoureuse d’un mathématicien italien de passage à l’Université de Montréal. Jusque-là, je suis du genre qui ne veut pas mettre la loi dans ma vie amoureuse, ne jamais me marier, la liberté totale. Ça, c’est avant. Là, avec lui, je voulais me marier, avec une bague et les enfants», raconte-t-elle.

Nicole Deschamps rompt avec le mathématicien, pour retomber peu de temps après en amour avec un autre Italien, entrepreneur prospère 10 ans plus jeune qu’elle. Elle a 36 ans; tous deux se fréquentent pendant près de quatre ans, multipliant les voyages Italie-Québec, avant une autre rupture.

Choisir la facilité pour guérir son cœur ne constituant manifestement pas un scénario plausible, elle opte pour la psychanalyse, en italien, donc outre-mer.

«Il faut que tu arrêtes de faire la folle. Il faut absolument que mon psychanalyste soit italien. J’ai trouvé un Suisse italien pour faire ma psychanalyse à ma première année sabbatique. Il n’était pas question de choisir un psychanalyste de Montréal. Ça m’a pris une année pour sortir de ça par la voie italienne, pour aller jusqu’au36edessous de tristesse. J’étais partie de Montréal après la crise d’Octobre 1970. J’ai débuté le 5 janvier 1971 et je suis rentrée[d’Italie] en août, guérie de ma déprime».


Nicole Deschamps a réalisé les trois chapitres les plus difficiles d’un livre qui devrait s’intituler: Y a-t-il une beauté propre aux rêves? Elle se demande si elle écrira les deux chapitres les plus faciles.
Photo : Gilles Gagné

Une nouvelle profession se profile

Comme Victor Kiam, l’homme ayant tellement apprécié son expérience de rasage qu’il a acheté la compagnie fabriquant les rasoirs, Nicole Deschamps décide de devenir psychanalyste!

«La formation se fait en deux étapes, premièrement une analyse personnelle et deuxièmement, une étape didactique dans laquelle tu appliques la théorie à ton propre cas», précise-t-elle.

Mme Deschamps a bien sûr choisi l’École de micro-psychanalyse en Italie. Elle est reçue psychanalyste après 11 ans de formation ponctuée par son enseignement à l’Université de Montréal. Elle décide de mener les deux carrières de front dès 1982. Mieux; elle allie les deux professions.

«Au début, en 1982, mon travail s’est fait sous supervision, ce qui est la norme», précise-t-elle. Nicole Deschamps opte résolument pour de longues séances de psychanalyse avec les gens qu’elle reçoit.

«C’est freudien, comme approche. Ce sont de longues séances, de trois heures idéalement. On ne force jamais les réactions affectives. Jamais on ne donne de conseils. C’est la liberté de parole qui s’instaure. C’est pour plusieurs analysés le seul lieu de liberté de parole. Tu reçois quelqu’un pour écouter. Tu fermes ta boîte et surtout, tu ne portes aucun jugement. La personne suit un texte et on le suit ensemble. L’analysé haït son père, sa mère, ses enfants? Il ne sera jamais jugé. L’analysé dit tout à sa blonde? Ben non, voyons donc!», décrit Nicole Deschamps.

Le «texte» auquel elle fait référence, c’est le flux verbal qui sort de l’analysé. Le voir comme un texte, «ça me permettait de faire le pont entre la littérature et la psychanalyse. Je n’avais pas d’intérêt du côté clinique au départ; c’est la littérature qui m’a emmené à ça. La clinique que j’ai faite, c’est pour que l’analysé soit capable de s’endurer, dans ses mots. C’est ça qui est thérapeutique.

Et l’arrivée à Percé?

Si c’est la nature qui a fait découvrir Percé et la Gaspésie à Nicole Deschamps, on peut dire que c’est la psychanalyse qui l’a ramenée, comme résidente en plus, avec un solide soupçon d’amour.

En 1996, elle loue la maison Brass et de Percé, une résidence de 11 pièces, pour amorcer la psychanalyse d’une Montréalaise désirant commencer les séances en Gaspésie, et voulant que son conjoint, leur enfant et sa mère soient du voyage. Ça prenait donc de l’espace.

«Au dernier moment, ça n’a pas marché. Je suis toute seule dans la grande maison.[…] Je prépare une présentation sur Marcel Proust pour un colloque en France. Je m’ennuyais un peu, mais je n’étais pas triste. Je prolonge mon séjour et je m’intéresse à Breton [André, l’auteur français, qui a séjourné à Percé en 1944]. J’en parle un peu et on me dit qu’il n’y en a qu’un pour me renseigner. On me dit d’aller au Chafaud, le musée. Par préjugé, je me demande qui pourra, dans un musée de Percé, me parler de Breton. Ça ne me tente pas d’y aller. Finalement, je me dis que c’est un préjugé imbécile et que ce n’est pas fou d’essayer», évoque-t-elle.

L’homme qui dirige le Chafaud, était et est toujours Jean-Louis Lebreux, un Gaspésien ayant vécu près de 11 ans en France, ayant travaillé au Beaubourg à Paris, l’un des trois plus importants musées d’art contemporain au monde.

«Il savait où était la maison de Breton, il aimait l’Italie. J’étais aux antipodes du musée folklorique. Nous avons passé pas mal de temps ensemble avant la fin de mon séjour à Percé. Je suis retournée à Montréal et je pense que Jean-Louis était chez moi cinq jours après mon arrivée», raconte en riant Nicole Deschamps.

Sa carrière dans l’enseignement s’est terminée en 1997, année au cours de laquelle elle débarque en Gaspésie, mais elle a poursuivi ses psychanalyses jusqu’en 2017, à Percé et à Montréal.

Localement, elle a milité pour le Comité Transport Percé, visant à ramener le service d’autobus d’Orléans Express, abandonné en janvier 2015 entre Gaspé et Grande-Rivière. L’opération s’est soldée par un succès, utile pour tant de gens, et pour le couple Deschamps-Lebreux, qui n’a pas de voiture.

Elle a entrepris il y a plusieurs années la rédaction d’un livre portant sur le thème Y aurait-il une beauté propre aux rêves?. Elle avoue avoir délaissé l’ouvrage depuis un bout de temps.

«Les trois chapitres les plus difficiles sont écrits. Il me reste les deux plus faciles, sur la psychanalyse et la littérature. Il faudrait que je m’y remette», conclut-elle.


Nicole Deschamps suit de près ce qui se passe aux États-Unis. Elle croit que Donald Trump «est en plein délire depuis sa défaite. Certaines personnes sont incapables d’admettre qu’elles ont perdu, même devant l’évidence. Il est possible qu’il n’admette jamais sa défaite»
Photo : Gilles Gagné