• vendredi 10 avril 2026 07 h 01

  • Météo

    1°C

  • Marées

Actualités

Économie
3 avril 2026 9 h 36

Les neuf vies de l’usine d’alumine de Cap-Chat

Partager

CAP-CHAT | Ayant changé de nom plus d’une fois, l’usine d’alumine de Cap-Chat, qui a connu des débuts prometteurs avant de sombrer dans une faillite de 60 millions de dollars (M$), connaît aujourd’hui une véritable renaissance sous la gouverne d’Advanced Energy Minerals (AEM) Canada. Tel le félin qui a donné son nom à la municipalité qui l’accueille, cette usine semble posséder neuf vies!

Cinq ans après avoir acheté l’actif de Technologies Orbite, l’usine affiche des ambitions de croissance impressionnantes et prévoit créer une centaine d’emplois d’ici 2027.

Histoire mouvementée

L’aventure débute en 2010, lorsque Exploration Orbite VSPA Inc acquiert l’ancien bâtiment d’Alpha Quartz Systems pour 325 000 $. L’objectif est ambitieux : produire de l’alumine de spécialité, une première au Québec. Les promesses d’emplois se multiplient rapidement.

En 2011, une étude de la firme SECOR prévoit la création de 550 emplois pour la première phase, puis 859 autres lors de la construction d’une deuxième usine.

Mais les difficultés ne tardent pas à s’accumuler. En 2013, l’entreprise doit 28,6 M$ à ses créanciers et accuse des pertes de 16,9 M$. Les coûts de construction de l’usine explosent, passant de 45 à 106 M$. Les tensions avec les sous-traitants s’enveniment, notamment avec Gastier, filiale de Construction Louisbourg, qui suspend les travaux et dépose un avis d’hypothèque légale.

Malgré les injections de 20 M$ d’Investissement Québec et de 8,5 M$ du gouvernement fédéral, Technologies Orbite n’arrive pas à générer de profits. En avril 2017, après avoir investi 127 M$, l’entreprise suspend ses opérations et se place sous la protection de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité. Les tentatives de relance échouent les unes après les autres.


AEM Canada a acheté l’actif de Technologies Orbite et produit de l’alumine à son usine de Cap-Chat. Photo : CHOK Images

Nouveau départ en 2020

En 2020, en pleine pandémie, AEM Canada achète l’actif de Technologies Orbite, incluant l’usine de Cap-Chat et les précieux brevets. Immatriculée le 2 mars de la même année, la compagnie doit faire ses preuves en arrivant à résoudre les difficultés techniques qui avaient plombé les activités de son prédécesseur.

« Il y avait deux problèmes pour Orbite : le four de calcination et le four de décomposition, explique le directeur de l’usine, Louis-Philippe Bernier. Quand les investisseurs ont acheté la faillite, la première chose qu’il fallait qu’ils prouvent, c’est que ça marche. Sinon, on mettait la clé sous la porte. » La campagne de production test s’est alors avérée concluante, ouvrant ainsi la voie au redémarrage de l’usine.

Stratégie de qualité

De l’avis de M. Bernier, AEM Canada mise sur la qualité, plutôt que sur le volume. L’entreprise produit deux types d’alumine, alpha et gamma, destinés à des marchés de niche. Ces produits sont notamment utilisés dans les semi-conducteurs, les lumières DEL, les céramiques spécialisées et les batteries de voitures électriques.

« On réussit à développer les marchés grâce à la pureté de notre produit », souligne le directeur de l’usine. Cette stratégie porte ses fruits. L’entreprise exporte principalement au Japon, à Taïwan et en Europe. « On fait aussi partie des rares producteurs occidentaux à exporter vers la Chine, même si c’est en petit volume, précise Louis-Philippe Bernier. C’est pour une simple et unique raison : la qualité. »

Selon lui, la pureté du produit fait toute la différence dans la fabrication de saphirs synthétiques, utilisés notamment pour les vitres de montres haut de gamme.


L’alumine est notamment utilisée dans les semi-conducteurs, les lumières DEL, les céramiques spécialisées et les batteries de voitures électriques. Photo : CHOK Images

Investissements majeurs

Québec a investi 7 M$ pour compléter l’investissement de 28 M$ d’AEM. Un nouveau bâtiment abritant un four moderne a été construit pour porter la capacité de production à 3000 tonnes par année d’ici le milieu de 2026. Selon M. Bernier, cela pourrait faire d’AEM le troisième plus gros manufacturier mondial d’alumine, excluant la Chine.

En novembre, Hydro-Québec a attribué à l’usine un bloc d’énergie de 10 mégawatts. « Ça nous permet d’accélérer la production et d’augmenter le tonnage », se réjouit M. Bernier. Un deuxième bloc de 17 mégawatts est en négociation.

L’entreprise affiche une solidité financière. De l’avis du directeur de l’usine, l’entrée d’AEM à la Bourse de Sydney, le 24 décembre, a permis d’amasser 48 M$. « Ça nous permettrait de survivre deux ans sans aucune vente », avance M. Bernier.

Création d’emplois et rentabilité

Sur un total de 100 employés que compte le groupe, AEM procure de l’emploi à une soixantaine de personnes à l’usine de Cap-Chat. L’entreprise recrute activement. « On cherche une vingtaine d’employés de plus, fait savoir M. Bernier. Ça va accélérer en 2026, où on anticipe 30 autres nouveaux employés et 50 en 2027. »

La production augmente progressivement. De 400 à 500 tonnes prévues en 2025, l’usine pourrait atteindre sa pleine capacité de 3000 tonnes en 2026. « D’ici 2027, l’usine devrait pouvoir financer ses opérations, c’est-àdire créer des bénéfices », projette le directeur.

Cette ascension s’inscrit dans un contexte favorable. « En 2028, la demande d’aluminium dans le monde va dépasser l’offre », analyse M. Bernier.

Nouvelle usine à l’horizon

Les travaux d’ingénierie ont déjà commencé pour la construction d’une nouvelle usine à Cap-Chat, nécessitant un investissement de 350 à 400 M$.

« Ce qui presse le plus, c’est notre deuxième bloc d’énergie de 17 mégawatts, mentionne M. Bernier. On est en train de faire des représentations pour ça. C’est ce qui risque de nous retarder. »

Atouts québécois

L’usine bénéficie d’avantages concurrentiels grâce à sa localisation québécoise. L’hydroélectricité à bas coût et la proximité de la matière première, achetée auprès de l’aluminerie québécoise Rio Tinto, réduisent considérablement les coûts de production et l’empreinte carbone.

« AEM est l’un des producteurs mondiaux avec les plus basses émissions de carbone, se targue le directeur, pour qui il s’agit d’un atout de taille. Maintenant, c’est un prérequis pour les clients. Si on n’a pas de préoccupations environnementales, ce n’est pas bon pour leur empreinte carbone! »

Par ailleurs, l’usine n’affiche aucun accident de travail depuis près de 11 ans, malgré l’explosion du nombre d’heures travaillées ces deux dernières années.

Interrogé sur ce qui différencie AEM de son malheureux prédécesseur, Louis-Philippe Bernier est sans détour. « On a des ventes, tandis qu’Orbite n’avait pas de ventes. » À travers son histoire tumultueuse, l’usine d’alumine de Cap-Chat aurait-elle enfin trouvé sa voie? L’avenir nous le dira.