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17 novembre 2014 15 h 25

Lettre envoyée aux médias nationaux : « Un Gaspésie bashing, sans droit de réplique »

CARLETON-SUR-MER - GRAFFICI.CA a mis la main sur une lettre d'opinion envoyée ce matin aux médias nationaux: La Presse, Le Devoir et Le Soleil. Le signataire de cette lettre, Alain Bernier, a justement fait son mémoire de maîtrise il y a une vingtaine d'années sur la distortion de l'information dans les médias nationaux en illustrant le cas de la Gaspésie.

Observant notamment les coupures à Radio-Canada et les ruptures de contrats avec les journalistes de la région au Soleil, M. Bernier constate que les choses ne se sont pas améliorées depuis 20 ans, « bien au contraire! ». Impliqué depuis de nombreuses années dans le développement de sa région, M. Bernier a dirigé le bureau régional de Télé Québec à Carleton de 1996 à 2011. Depuis, il est responsable du développement économique et touristique à la Ville de Carleton-sur-Mer.

« Je n’ai pas grand espoir que ma lettre sera diffusée au national, mais ça a fait du bien de l’écrire », a déclaré M. Bernier au GRAFFICI.CA qui a choisi de publier cette lettre dans son intégralité:

« Un Gaspésie bashing, sans droit de réplique »

« Possiblement justifiée à Montréal et à Québec, la disparition des conférences régionales des élus et des centres locaux d’emplois ainsi que les récentes actions de centralisation font vraiment mal en région, notamment en Gaspésie. Pendant que les médias régionaux traitent de ces sujets à haute pertinence socioéconomique, bien des médias nationaux font du mur à mur, comme ces réformes. Ils ne traitent que de l’impact mineur de celles-ci sur les grandes villes, laissant à l’imagination le soin d’extrapoler. Trop souvent, les réalités de Montréal et de Québec, donc régionales, voire municipales, sont présentées comme celles de toutes les régions du Québec, mêmes si elles diffèrent grandement.

Par ailleurs, dans le contexte actuel de réduction des conditions de travail des journalistes et de marchandisation de l’information, la méconnaissance des réalités régionales par les journalistes nationaux risque de prendre le dessus. En fait, malgré les principes journalistiques, l’information s’articule souvent de façon à répondre aux attentes du plus grand nombre. Il ne s’agit pas ici d’un complot mais d’un comportement humain. On n’aime pas se faire dire le contraire de ce qu’on pense. La tendance veut que les médias, qui recherchent la cote, évitent de heurter les croyances de leurs auditoires. De là leur propension à les conforter.

À l’instar d’autres régions, les réalités gaspésiennes diffèrent grandement de celles où vivent les artisans et patrons des médias nationaux. En outre, la population gaspésienne représente une quantité négligeable d’auditoire pour ces médias, comparativement aux bassins de la métropole et de la capitale. Bref, les ingrédients propices à une distorsion de l’information sont présents.

Au lieu de rechercher l’intérêt public, le média se limite parfois à exploiter la curiosité publique ou le besoin de stéréotypes. Le reste, on l’ignore. Alors, on ne couvre la région que lors de la pêche aux homards ou de tempêtes. À la suite de réformes dans le monde des municipalités, on mentionne le consentement des grands centres et on escamote les désaccords en région. S’il y a un projet régional qui dérange «en ville», on donne la parole aux inquiets. L’inverse est rarement la règle. On rappelle aussi l’échec d’un vieux projet dans lequel le gouvernement a investi. On omet les réussites. On donne des statistiques dévalorisantes. Du Québec bashing régional.

Chaque mot et chaque image confèrent un sens au message. Lorsque les gouvernements investissent en Gaspésie, il s’agit de subventions. Tandis qu’à Montréal, on parle d’investissements, bien que ces fonds proviennent des mêmes programmes. La finalité du message est évidente: cette région est sans avenir. Investissons plutôt dans les grands centres.

Bien qu’inconsciente, cette distorsion médiatique se traduit donc par l’isolement de cette région à l’échelle nationale. Aux yeux des décideurs gouvernementaux et investisseurs privés qui résident eux-aussi dans ces milieux urbains et méconnaissent nos spécificités, cette marginalisation influence leurs décisions quant aux réformes municipales, quant aux découpages des cartes électorales, quant à l’injection d’argent dans des projets privés. Ils hésitent à investir dans les infrastructures de transport, si essentielles à notre développement économique. Qui veut investir dans une région apparemment sans avenir? Le potentiel de développement en ville semble tellement plus séduisant. On assure ainsi la supériorité des grandes villes dans la structure économique québécoise.

Pourtant, nous occupons un territoire. Nous avons des projets. Nous avons même des succès. Nous avons aussi des points de vue sur nos enjeux de développement et le développement du Québec. Mais ça, on ne l’entend pas au national.

Sous prétexte de l’intérêt public, des médias nationaux font d’abord valoir les intérêts de certains publics, d’une certaine élite urbaine. On maintient l’ordre hiérarchique établi.

Dernièrement, le journal Le Soleil a avisé ses correspondants de l’Est-du-Québec qu’il coupait ses liens contractuels avec eux. Une autre réduction de la capacité d’une contextualisation adéquate des événements et du pluralisme d’opinions dans les médias nationaux. Au Québec, l’information est à sens unique. Les points de vue sur ce qu’est le Québec, ce sont deux villes qui les monopolisent. Le reste n’a presque plus le droit de parole.

Pendant qu’on enlève les structures régionales de développement et de concertation dans la quasi indifférence nationale, on débat du nom d’un pont.

La colère gronde ici et le lien social québécois s’effrite. »

Alain Bernier
Carleton-sur-Mer