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9 juin 2022 8 h 36

MINES MADELEINE LTÉE, 1969-1982 : Développement industriel en marge du Parc de la Gaspésie

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« Nous sommes dans le Parc de la Gaspésie. [Un] Parc que nous voulons développer pour attirer le tourisme, mais que nous voulons aussi développer dans un autre sens. Nous avons déjà au cours de la dernière session [parlementaire] accordé des permis de prospection minière, ici dans le parc. Où nous dit-on il y a de grandes possibilités. Et nous avons l’intention d’élargir notre oeuvre de ce côté en élargissant les lois et les règlements de façon à ce que les prospecteurs puissent réellement venir voir ici qu’est-ce qu’il y a moyen de retirer comme richesses naturelles additionnelles. »

Dans l’enthousiasme de la foule présente au Gîte du Mont-Albert en plein coeur de la campagne électorale de 1962, le premier ministre Jean Lesage s’est prononcé : l’industrie minière doit voir le jour dans l’actuel parc national de la Gaspésie.

Créé 25 ans plus tôt par le gouvernement de Maurice Duplessis, le parc est alors constitué pour protéger les derniers caribous au sud du Saint-Laurent. Or, un premier empiètement pour des raisons stratégiques est réalisé avec la Seconde Guerre mondiale.

Le gisement de cuivre des futures Mines Madeleine est découvert officiellement le 28 août 1964, au petit mont Sainte-Anne. Yvon-Germain Pelletier est le prospecteur ayant eu la détermination nécessaire pour faire une telle découverte qui allait enrichir notre milieu pendant plus de 10 ans.

Le début des prospections est décrété à partir de minuit le 1er novembre 1963. Une foule impatiente se masse alors à la barrière du parc national pour le moment tant attendu. Deux cents automobiles toutes remplies à pleine capacité attendent le signal de départ pour la conquête des claims (concessions) les plus prometteurs. La seule équipe de M. Pelletier compte une soixantaine d’hommes! Connaissant bien leur territoire, les gens du coin ont fait des repérages en empruntant les chemins forestiers de l’entrepreneur Alphonse Couturier par l’arrière-pays de Marsoui, des voies de pénétration exceptionnelles. De là, en effet, on accède aux Monts McGerrigle, où se trouve la future mine.


Inauguration de Mines Madeleine en 1969. Au centre, on reconnaît le curé de Sainte-Anne-des-Monts, Mgr Alcidas Bourdages. Photo : Clément Tremblay – Collection Jean-Yves Lavoie

René Lévesque, alors ministre des Richesses naturelles de Jean Lesage, est l’instigateur de cette volonté de créer des emplois par le potentiel industriel du coeur géographique de la Gaspésie. Le fils de New Carlisle – dont on fêtera cet été le 100e anniversaire de naissance – aura, pendant toute sa carrière politique, le désir de voir s’épanouir économiquement sa terre natale.

La première infrastructure nécessaire a été le chemin pour la prospection. Cette voie publique servira d’ailleurs à l’accès du mont Jacques-Cartier pour les randonneurs. On la surnomme encore aujourd’hui « chemin de ceinture »; ce sont les routes 14 et 16.


Cette route est l’un des vestiges du projet minier. La peinture jaune date de 1970. Au loin, le mont Albert. Photo : Marc-Antoine DeRoy

Le milieu des années 1960 est une grande période de frénésie. Les nombreux prospecteurs présents dans la région de Sainte-Anne-des-Monts apportent un élan à l’économie (hôtels et restaurants, en particulier).

Puis, le plan d’action se raffine et une société est créée à cet effet : Mines Madeleine Ltée. Deux années de préparation sont nécessaires. Au printemps 1968, les installations arrivent démontées par navire au quai annemontois. Le matériel provient de la mine Tilco à Terre-Neuve qui a récemment fermé ses portes. Depuis l’année précédente, l’aménagement des tunnels et des autres installations a débuté sur le site minier.

Contrôlée à 36 % par la société McIntyre de Toronto, Mines Madeleine débute son exploitation en juin 1969 dans la liesse populaire, tout juste quelques semaines avant que le genre humain mette le pied sur la Lune ou aille festoyer à Woodstock! Des coïncidences importantes profitent au projet nordgaspésien. Par exemple, durant cette période, une des mines d’or de la maison-mère cesse sa production en Ontario. Les employés devenus disponibles seront donc envoyés en Gaspésie afin de former le personnel du concentrateur ainsi que les mineurs.

L’extraction se fait au sommet du petit mont Sainte-Anne, à plus de 1100 mètres d’altitude. Sans contredit, cette mine avait la plus haute altitude de toutes les mines du Québec. Elle était également une des plus modernes. Sa configuration fut calquée sur un modèle suédois afin de pouvoir maximiser l’extraction du minerai. À vol d’oiseau, Mines Madeleine est située à environ 50 km de Murdochville; en terme routier, c’est environ 75 km. Le cuivre y était acheminé pour la fonderie.


Croquis réalisé au département d’ingénierie de Mines Madeleine démontrant es Mines Madeleine. la méthode d’extraction de cette mine avant-gardiste. Photo : Rapport annuel 1972, Les Mines Madeleine Ltee, p.15.

Mines Madeleine avait des mesures de prévention et de sécurité avant-gardistes ainsi que des pratiques environnementales importantes. Par exemple, l’eau purifiée par les diverses étapes de rétention était repompée vers le concentrateur ou vers la rivière. Celle-ci était apparemment si pure qu’une blague circulait : « Assez bonne pour réduire son gin! » Des échantillons d’eau étaient régulièrement envoyés aux autorités environnementales.

Sainte-Anne-des-Monts entre dans les années 1970 avec une économie prospère et diversifiée. Les commerces, les restaurants, les hôtels fonctionnent à plein régime. Les quincailleries, elles, vivent un véritable conte de fée. La vente de dynamite et d’autres matériaux font les choux gras des propriétaires de Sainte-Anne et de Cap-Chat.

Tout ce développement minier irradie sur les autres secteurs de la société. Évidemment, le secteur immobilier est au coeur de ce boum qui voit un accroissement de population sans précédent. Aujourd’hui, la population s’étendant de Cap-Chat à Tourelle est bien inférieure en nombre à ce qu’elle était à l’époque de Mines Madeleine. D’autant qu’à cette époque, Cap-Chat compte aussi un des gros employeurs de la Gaspésie, la scierie James Richardson.

Arrive alors à Sainte-Anne-des-Monts le promoteur septilien Marc Gilbert. Celui-ci changera la face de cette ville. Des édifices à logements, des maisons en rangée ainsi que des maisons unifamiliales sont alors construites partout sur le territoire de la ville. C’est un écho à 2022, tout comme l’accueil de nouveaux arrivants. Ceux-ci arrivent en grand nombre. Un des plus célèbres: George Naassana, le géologue de la mine. Cet Égyptien de naissance a consacré une bonne partie de sa vie à la Gaspésie.

En 1976, le prix du cuivre baisse substantiellement. La compagnie décide alors une fermeture temporaire qui persiste jusqu’en 1979. Avec la réouverture, l’extraction se fait par un sous-traitant de Val-d’Or. Mines Madeleine s’occupe uniquement du concentrateur en surface. Au printemps 79, la compagnie de Val-d’Or a pour première tâche de pomper l’eau sous terre; le processus dure environ deux mois. Aussi, on resolidifie les installations. Les machineries ne sont pas endommagées, même si elles étaient submergées.

Puis, en 1982, c’est la fin définitive. Toutefois, il importe de rappeler que la mine aura doublé ses années d’exploitation au regard des prévisions initiales de la fin des années 60. Une compagnie de Salt Lake City est engagée pour procéder au démantèlement des installations. Le travail sera exécuté par des gens d’ici. Sans doute éprouvent-ils quelques moments de tristesse…

À l’échelle de notre région, ce projet minier est sans doute le plus ignoré. Pour preuve, on ne retrouve aucune archive au Musée de la Gaspésie ni aux Archives nationales. Or, les témoignages privés sont encore très nombreux et importants ainsi que des archives inédites et exceptionnelles sauvées de justesse par M. Jean-Yves Lavoie, au moment même de la fermeture en 1982. Cette personne fut également déterminante pour la recherche nécessaire à cette chronique. Qu’il soit remercié de la façon la plus officielle et la plus chaleureuse!

Le chef-lieu nord-gaspésien a été métamorphosé par ce projet minier qui, rappelons-le, avait créé 200 emplois directs. Toute mon enfance, j’ai entendu ce genre de déclarations qui débutaient par : « Aaah! à l’époque des Mines Madeleine!… » et qui se complétaient toutes par des exemples de richesse et de dynamisme.

Les Mines Madeleine sont aujourd’hui un territoire de chasse et de ski. D’ailleurs, au moment de lire ces lignes au début juin, les pentes sont probablement encore dévalées par quelques sportifs téméraires. En effet, il n’est pas rare que la toute fin du printemps soit encore skiable; sans doute
l’exemple le plus tardif dans tout l’est de l’Amérique du Nord. Mais, qui sait aujourd’hui que dès 1975, en raison des chemins déneigés par la mine, des skieurs aventureux ont osé pour la première fois emprunter ce secteur qui allait devenir quelques décennies plus tard l’or blanc de la Gaspésie, à défaut d’avoir encore le cuivre…


Carte géographique permettant de localiser les Mines Madeleine. Photo : Collection Jean-Yves Lavoie