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7 février 2026 11 h 49

Transformer les cendres en lumière

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SAINTE-ANNE-DES-MONTS | Le Cueilleur de verre redéfinit le deuil en créant des reliquaires lumineux qui transforment les cendres des défunts en oeuvres d'art uniques. Dans son atelier de Sainte-Anne-des-Monts, Alexandre Bellemare façonne une matière en fusion.

Couche par couche, l’artisan verrier intègre délicatement des cendres dans le verre, créant des pièces commémoratives qui défient les conventions funéraires. Ses reliquaires en verre plein, translucide et lumineux, offrent une alternative délicate et artistique.

« Ce que les gens aiment de l’oeuvre, c’est qu’elle est discrète; personne ne sait qu’il y a des cendres dedans, explique le propriétaire de l’atelier-boutique Le Cueilleur de verre, situé dans le secteur de Tourelle. Les gens se sentent mal à l’aise de garder une urne chez eux, même si ça leur fait du bien. Le produit que je fais est une oeuvre d’art que les gens ont le goût d’avoir dans leur maison. »

Découverte née d’un deuil personnel

L’aventure funéraire d’Alexandre Bellemare commence en 2020, au hasard de recherches qu’il fait sur le verre soufflé. En explorant Internet, il découvre Artful Ashes, un atelier américain spécialisé dans l’intégration de cendres dans le verre. Il utilise alors les cendres du chien de son amoureuse pour créer une première pièce commémorative.

Le résultat initial est décevant. La pièce craque. Puis, une autre. Les cendres créent une contrainte thermique dans le verre qui, en refroidissant, se contracte. « J’ai fait des recherches et je me suis rendu compte qu’il faut que tout refroidisse à la même température pour que ça ne craque pas », précise l’homme de 36 ans.

Après avoir ajusté les températures de cuisson de son four et réalisé plusieurs tests, l’artisan verrier maîtrise enfin la technique. Le refroidissement lent devient la clé pour préserver l’intégrité des pièces. Ses premiers reliquaires survivent ainsi au processus de création.

De l’atelier au marché funéraire

Convaincu du potentiel de ses créations, Alexandre Bellemare fabrique un démonstrateur qu’il présente dans les salons et les marchés publics. L’intérêt est immédiat : un employé d’un salon funéraire de Matane aperçoit ses produits lors d’un événement. Après en avoir parlé à son patron, le salon commande un démonstrateur et commence à vendre les créations du Cueilleur de verre.

Le modèle se répète. Un deuxième salon funéraire sollicite les services du Cueilleur de verre, puis un troisième. La reconnaissance professionnelle culmine en juin au congrès des coopératives funéraires du Québec, tenu à Rimouski. Devant 270 congressistes, Alexandre Bellemare présente toute sa gamme : colliers, oiseaux de différentes espèces et boules lumineuses.

« J’ai misé sur le fait que je faisais partie du Conseil des métiers d’art du Québec, que j’étais un artiste professionnel, que je faisais des produits de qualité qui sont durables et que mes prix étaient compétitifs », raconte-t-il. Depuis, ses ventes ont explosé. Parmi ses clients, le jeune travailleur autonome compte maintenant une douzaine de salons funéraires d’un peu partout au Québec.

Processus artisanal

Les reliquaires en verre plein du Cueilleur de verre sont confectionnés selon une technique méticuleuse. Contrairement au verre soufflé traditionnel, cette approche ne nécessite aucun soufflage.

Les cendres apparaissent sous forme de petits fragments blancs, ajoutant une texture unique à chaque création. L’artisan les utilise comme élément décoratif. Plutôt que de les dissimuler, il les met en valeur. Chaque pièce devient un souvenir unique, qui peut refléter les goûts et la personnalité du défunt.

Les reliquaires peuvent être transformés en sources lumineuses grâce à des bases en bois munies d’ampoules à DEL. Cette dimension, qui a été la « plaque tournante » de l’entreprise d’Alexandre Bellemare, donne vie au reliquaire.

Pour ceux et celles qui préfèrent garder l’être cher près de leur coeur, l’artisan verrier propose des pendentifs d’éternité. Accompagnées d’une chaîne en acier inoxydable hypoallergène, ces créations délicates permettent de porter discrètement avec soi un fragment de l’être cher disparu.


Les reliquaires peuvent être transformés en sources lumineuses grâce à des bases en bois munies d’ampoules à DEL. Photo :Johanne Fournier

Au-delà de la crémation

L’innovation de l’entrepreneur annemontois ne s’arrête pas aux cendres. Il a développé une technique permettant d’intégrer des cheveux humains ou des poils d’animaux dans ses créations. « Je fais brûler les cheveux ou les poils entre deux épaisseurs de verre. En brûlant, tous les gaz qui s’échappent restent emprisonnés dans le verre et font des bulles. » Il manipule ensuite ces bulles pour créer des motifs uniques.

Cette option offre ainsi la possibilité aux familles dont le défunt n’est pas incinéré de posséder une pièce contenant un souvenir tangible de la personne aimée.


Les cendres sont délicatement intégrées dans le verre de chacun des reliquaires. Photo :Johanne Fournier

Gérer la croissance

Face au succès croissant de ses reliquaires funéraires, Alexandre peaufine son offre professionnelle. Il prévoit préparer un catalogue destiné aux salons funéraires, qui sera disponible en version papier et en ligne. Tous ses modèles, photographiés dans leurs différentes couleurs, y figureront.

Plus ambitieux encore, il veut développer une section réservée sur son site Internet qui sera accessible par mot de passe aux salons funéraires qui seront membres de son entreprise. Cette plateforme permettra aux directeurs funéraires de présenter en ligne les produits à leurs clients et de passer leurs commandes directement, sans avoir à compléter un bon de commande papier.

L’artisan envisage également de fabriquer un présentoir d’échantillons : de petites billes de verre dans toutes les couleurs disponibles, permettant aux familles endeuillées de visualiser concrètement l’ensemble de son offre.

Parcours de résilience

Si Le Cueilleur de verre connaît maintenant du succès, celui-ci n’a cependant pas été immédiat. Après avoir obtenu son baccalauréat en arts plastiques, il fait un retour en Haute-Gaspésie, où il enseigne sa spécialité. Par la suite, il enseigne l’anglais, l’art dramatique et la musique. En 2018, Alexandre décide de réaliser son rêve. « Je me suis dit que c’était assez et que, si je ne bâtissais pas mon atelier, je ne ferais jamais de verre et je passerais à côté de mon objectif de carrière. »

Il achète d’abord un conteneur maritime, puis acquiert l’équipement de deux ateliers d’artisans verriers qui ferment leurs portes près de Montréal. Il construit lui-même son atelier à partir du conteneur qu’il annexe à sa maison. Puis, survient un malheur : le four électrique, acheté au coût de 5000 $ US en Californie, lui est livré avec trois murs sur quatre cassés. Les réparations lui coûtent 10 000 $, mais demeurent moins onéreuses qu’un four neuf qui se détaille environ 36 000 $.

Il commence à produire en janvier 2020. Ses premières créations, des roses en verre, se vendent modestement. Il se concentre alors sur les méduses. Puis, viennent les bases lumineuses qui changent tout.

Aujourd’hui, 9 % des visiteurs de sa boutique repartent avec un achat. Les reliquaires funéraires représentent une part croissante de ses activités professionnelles. Cela prouve ainsi que l’innovation artistique et les besoins humains peuvent se rencontrer dans la lumière du verre en fusion.


L’artisan verrier Alexandre Bellemare dans son atelier, Le Cueilleur de verre. Photo :Roger St-Laurent