On parle ici de l’absence de reconnaissance d’une indemnité raisonnable pour permettre à une citoyenne de Maria, Brigitte Bourgeois, de déménager son service de garde privé. Ce service était jusqu’au printemps situé dans une maison sise sur la rue des Pluviers, dans un secteur de Maria ciblé pour le déménagement de ses habitants en raison de l’érosion côtière.
Même si elle a déménagé depuis le printemps, Brigitte Bourgeois plaide pour rétablir dans sa nouvelle demeure de Cascapédia-Saint-Jules l’essentiel des services qu’elle fournissait aux six enfants sous sa garde, les 385 000 $ offerts par le ministère de la Sécurité intérieure étant nettement insuffisants. Il serait logique, selon elle et selon à peu près tout le monde examinant son cas, qu’elle puisse être admissible à la somme maximale d’indemnisation de 485 000 $.
Or, le Programme général d’assistance financière lors de sinistres et le Cadre pour la prévention de sinistres ne reconnaissent pas un service de garde comme celui de Mme Bourgeois en tant que « commerce ». Les analystes du ministère de la Sécurité intérieure établissent que cette maison est avant tout une résidence principale.
Quiconque a suivi la flambée inflationniste immobilière depuis 2020 en Gaspésie et ailleurs sait pertinemment qu’il est à peu près impossible de trouver une maison dans laquelle tous les aménagements inhérents à un service de garde pourront être réalisés pour 385 000 $, incluant le coût d’achat.
Quiconque maîtrisant un tant soit peu ce que représente l’inclusion d’un service de garde dans une résidence sait aussi que l’entrée, la cour, la plupart des aménagements intérieurs, le sous-sol, la cuisine et un espace commun doivent être adaptés et sécurisés. Les 100 000 $ supplémentaires prévus par le ministère dans le cas de « commerces » dits conventionnels serviraient à peine à indemniser les aménagements que Brigitte Bourgeois et son conjoint doivent réaliser dans leur nouvelle maison si, hypothétiquement, le programme s’étendait au service de garde.
On comprend mieux leur désarroi actuel puisqu’il est loin d’être acquis que les 485 000 $ d’aide maximale suffiraient à adapter leur nouvelle maison.
Une question de sens commun
Enfin, quiconque avec un minimum de sens commun conviendra qu’en situation de pénurie de places en services de garde, un léger remaniement réglementaire suffirait à régler le problème de Brigitte Bourgeois et celui d’autres personnes appelées au cours des prochaines années à vivre des situations similaires.
Il importe de s’entendre sur deux éléments ici. Oui, c’est un cas particulier. Conséquemment, c’est un cas qui n’est pas appelé à se reproduire à l’infini. Il n’y aura pas dans un avenir prévisible des centaines ou des milliers de services de garde appelés à déménager d’une zone d’érosion côtière vers un secteur sécuritaire. Donc, une flexibilité réglementaire ne grèverait pas les finances de l’État québécois.
Combien coûterait un accommodement pour un cas comme celui réclamé par Brigitte Bourgeois et son conjoint? Collectivement, la société québécoise serait gagnante d’un sauvetage de ses six places en garderie. Il faut spécifier que par professionnalisme, elle ne garde pour le moment que deux enfants dans sa nouvelle maison de Cascapédia-Saint-Jules parce qu’elle ne la juge pas suffisamment adaptée pour que six enfants y soient bien.
Les 100 000 $ que décaisserait une seule fois le ministère de la Sécurité intérieure seraient donc rapidement contrebalancés par la pérennité du service pendant les années à venir pour six familles pouvant gagner leur vie en toute quiétude, sachant que leurs enfants seront accueillis dans un milieu stable et bien équipé.
L’autre avantage évident d’un appui à Mme Bourgeois consisterait à sécuriser des places occupées par des enfants de nouveaux arrivants d’outre-mer et qui ne disposent pas d’un statut de résidents permanents. Tant qu’ils n’obtiennent pas ce statut, ils ne peuvent envoyer leurs enfants que dans un service de garde privé. Elles et ils n’ont donc pas d’accès à un Centre de la petite enfance, moins onéreux.
Il s’agit là d’une autre incongruité de notre administration publique. On déploie des efforts pour recruter des travailleurs d’outre-mer afin qu’ils occupent des postes utiles pour notre société, notamment dans le domaine de la santé, mais nos efforts pour les retenir et leur faciliter la vie une fois installés sont assez minces.
Une situation désavantageant les femmes
Les gouvernements en général et les ministères en particulier sont avares d’accommodements pouvant dénouer des situations touchant une minorité de personnes. C’est une orientation dogmatique qui génère un cynisme démobilisant.
Le gouvernement de la Coalition avenir Québec, maintenant mené par une femme, Christine Fréchette, serait bien avisé de repenser à la reconfiguration du Programme général d’assistance financière en cas de sinistres pour Brigitte Bourgeois et d’autres personnes désavantagées parce qu’elles exercent des professions essentiellement féminines.
Depuis l’élection de 2018, ce gouvernement a nié l’existence de pénuries de logement et de places en services de garde, une approche ayant « pour effet d’invisibiliser le travail des éducatrices et de minimiser les investissements considérables qu’elles réalisent pour offrir des milieux sécuritaires, stimulants et conformes aux normes en vigueur », comme le souligne la Table de concertation féministe Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine.
Ce manque de vision contribue à perpétuer la sous-évaluation des métiers du soin, trop souvent négligés malgré leur caractère essentiel. Il est permis de penser que cette sous-évaluation découle d’un réflexe s’étant étendu sur des générations, au cours desquelles la société a pris pour acquis des tâches réalisées gratuitement par des femmes.
Brigitte Bourgeois, en plus de perdre une maison choisie il y a quelques années pour le métier qu’elle voulait exercer, après un retour aux études à 52 ans, doit donc faire le deuil de cette demeure, comme d’autres personnes déplacées, mais également des moyens pour gagner sa vie à domicile.
Il est troublant de constater l’ampleur du manque de reconnaissance des programmes publics pour une ou des personnes s’occupant de l’une des tâches les plus fondamentales dans l’évolution d’une société, l’éducation des enfants.
Corriger la situation ne demande pas l’adoption d’une nouvelle loi à l’Assemblée nationale. Le contexte requiert simplement un changement mineur dans le libellé d’un paragraphe de programme.
Ce changement réduirait en plus le cynisme s’étant installé dans la population quant à la capacité de l’État de s’adapter avec justesse aux enjeux de justice climatique.
Brigitte Bourgeois souhaite reprendre six enfants dans sa maison le 17 août. Ça vient rapidement. Même à l’aube d’une campagne électorale, personne n’accuserait d’électoralisme un gouvernement effectuant un ajustement qui coule de source sur le plan logique.