GASPÉ | À une époque où la diversité biologique subit un recul marqué partout sur la planète, des initiatives sont implantées afin de renverser la tendance, et ce, en mettant de l’avant un concept désormais incontournable : la connectivité écologique.
Sous le tronçon de route qui serpente le massif forestier s’étendant de Gaspé à Rivière-au-Renard, des ponceaux sont actuellement aménagés afin que puissent y circuler différentes espèces animales, dont la martre d’Amérique. Ces passerelles de bois d’une trentaine de centimètres de large fixées à la paroi des tuyaux devraient permettre aux espèces de plus petites tailles de se déplacer entre le parc national Forillon et les forêts publiques situées à l’ouest.
« Pour les plus grands mammifères, comme les orignaux, les chevreuils, les ours ou les coyotes, par exemple, ce n’est pas tellement inquiétant de traverser une route de 40-50 mètres de large, explique Olivier Perrotte Caron, biologiste et chargé de projet pour Conservation de la nature Canada (CNC), organisme mandaté à l’aménagement des passages fauniques. Par contre, pour la martre et d’autres espèces sujettes à prédation qui s’empêchent de traverser, les ponceaux aménagés vont permettre de rétablir la connectivité. »
En modifiant la perméabilité de la route, soit sa capacité à permettre le passage des animaux, l’organisme, en partenariat avec Parcs Canada, tente notamment de parer aux conséquences de l’isolement génétique de ces espèces.
Concept structurant
Définie de plus d’une façon, la connectivité écologique fait essentiellement référence à la capacité des organismes vivants, qu’ils soient végétal ou animal, à se déplacer dans un paysage. Des milieux connectés facilitent ainsi le déplacement des espèces pour répondre à leurs besoins vitaux, en plus de favoriser des processus écologiques essentiels à la viabilité des populations.
« La connectivité, ça peut être à l’échelle d’un ponceau qu’on va bonifier et qui va permettre le flux génétique nécessaire pour maintenir une population saine de martres à l’intérieur du parc, population qui aura elle-même un impact sur l’écosystème, soutient le biologiste. Mais derrière ça, il y a toute une réflexion sur la connectivité à d’autres échelles. À l’échelle de Forillon, à l’échelle régionale et à l’échelle continentale, un peu comme des poupées russes. »
Genèse des passages fauniques
Peut-être l’un des plus emblématiques projets de connectivité écologique, l’aménagement de passages enjambant l’autoroute traversant le parc national de Banff, en Alberta, a permis de réduire considérablement le nombre de collisions avec la faune. Au total, la quarantaine d’infrastructures – 6 passages supérieurs et 38 souterrains – a provoqué une chute de 80 % des collisions depuis son déploiement en 1997, en plus de favoriser le déplacement d’espèces parcourant quotidiennement de grandes distances, comme le cougar, le grizzly et l’orignal.
Des aménagements semblables à ceux de Banff, premiers du genre au Canada, sont aujourd’hui monnaie courante. L’an dernier, toujours en Alberta, un premier passage supérieur situé à l’extérieur d’un parc national a été inauguré. Plus près de chez nous, au Bas-Saint-Laurent, une portion de 40 kilomètres de l’autoroute 85, tout juste réaménagée, comporte une trentaine de passages sous la chaussée adaptés à différentes espèces animales.
« [Le ministère des Transports et de la Mobilité durable] a intégré ces éléments sans quoi ça allait être un enjeu immense de connectivité dans les prochaines années », signale Olivier Perrotte Caron, alors que le tronçon autoroutier est situé dans un secteur de connectivité écologique névralgique du nord-est des Appalaches.
Le corridor écologique Forillon
La perméabilité des réseaux routiers, notamment lorsque ceux-ci traversent des pôles de biodiversité, s’inscrit dans une vision plus large de maintien de la connectivité écologique.
Parmi les autres outils privilégiés pour que celle-ci se maintienne ou se rétablisse, il y a la création de corridors écologiques, dont le rôle est d’assurer la connectivité entre deux aires protégées ou entre une aire protégée et des habitats naturels clés pour diverses espèces.
« Le travail de CNC avec le corridor écologique Forillon est basé sur le fait que le parc national Forillon est isolé et semi-enclavé, au bout d’une péninsule entourée d’eau, et que des animaux terrestres ont besoin de se déplacer à l’intérieur et à l’extérieur du parc pour combler leurs besoins vitaux », explique Olivier Perrotte Caron.
Ainsi, comme le parc est d’une superficie insuffisante pour assurer la viabilité de certaines populations animales qui y vivent, entre alors en jeu l’organisme de conservation : en faisant l’acquisition de lots boisés privés situés à l’ouest de la route 197, entre Saint-Majorique et Rivière-au-Renard, orignaux, chevreuils, ours, pékans, lynx ou martres peuvent atteindre sans obstacles majeurs les grandes terres publiques du centre de la Gaspésie.
« La protection de milieux naturels de tenure privée, le travail auprès des propriétaires, c’est vraiment notre cheval de bataille principal, c’est notre raison d’être », expose le biologiste.
Depuis maintenant près de 20 ans, l’organisme conclut en effet des ententes de gré à gré avec les propriétaires de terrains situés entre Saint-Majorique et Rivière-au-Renard. À l’heure actuelle, c’est quelque 300 hectares, ou 3 kilomètres carrés, de lots boisés qui sont désormais protégés à perpétuité, sans possibilité de revente.
« On travaille à sensibiliser les propriétaires dans ce secteur-là, et bon an mal an, on fait environ une transaction par année, toujours dans le but de consolider le corridor, raconte Olivier Perrotte Caron. Les propriétaires ont de plus en plus ce souci-là de conservation, ils prennent plus conscience du rôle qu’ils peuvent jouer. »
Enjeu de société
Preuve que le concept de connectivité percole et qu’il s’intègre à différents niveaux, le gouvernement canadien a lancé en 2022 le Programme national des corridors écologiques afin de consolider et de créer des corridors partout au pays. À l’échelle régionale, les gestionnaires de territoire incluent désormais le concept dans leur processus de planification.
« Aujourd’hui, les gouvernements émettent des orientations en termes d’aménagement du territoire qui parlent de connectivité écologique », indique Olivier Perrotte Caron.
En réponse aux préoccupations des collectivités locales quant aux impacts de l’industrie de la transformation de matière ligneuse sur les forêts publiques et afin de prendre en compte leurs intérêts dans la planification de l’aménagement forestier, le gouvernement du Québec a mis en place en 2017 les Tables de gestion intégrée des ressources et du territoire (TGIRT).
« Ce qui est mis de l’avant, c’est de l’aménagement qui va tenir compte d’un maintien de connectivité écologique sur le territoire, notamment entre les pôles de conservation que sont les aires protégées », explique le biologiste.
Dans le cas précis de la TGIRT de la Gaspésie, ce n’est pas un corridor écologique continu qui a été privilégié, mais plutôt le maintien de parcelles d’habitat de haute qualité distribuées de manière à ce que les espèces y transitent entre deux aires protégées, à l’image de pas japonais.
« On peut améliorer la connectivité d’un territoire sans nécessairement établir un corridor », précise celui qui a contribué à l’élaboration d’un indicateur visant à évaluer la connectivité écologique entre cinq grandes aires protégées de la région.
Une fois encore, la martre d’Amérique est à l’honneur, alors que l’espèce, sensible aux changements de l’écosystème et vu ses besoins spécifiques en termes d’habitat, sert de référence pour baliser l’aménagement du territoire et ainsi assurer la viabilité d’espèces associées à des peuplements matures.
« La martre est impactée par le rajeunissement des peuplements sur le territoire, souligne Olivier Perrotte Caron. Si on ne pense pas à la disposition des peuplements qui sont plus vieux et qui sont d’intérêt pour elle, il y a une rupture de connectivité sur le territoire. »
Perte et fragmentation des habitats
Globalement, le rétablissement de la connectivité écologique d’un territoire constitue une réponse à la fragmentation et la perte des habitats, principales causes du déclin de la biodiversité dans le monde.
Selon le Fonds mondial pour la nature (WWF, pour World Wildlife Fund), les populations de vertébrés ont reculé de 10 % au pays depuis 1970, et une espèce sauvage sur deux est en déclin, alors qu’un rapport intergouvernemental produit en 2020 évalue qu’une espèce sur cinq présente un certain risque d’extinction.
Si, à ce titre, le gouvernement canadien s’est engagé aux côtés de 195 pays à protéger et réhabiliter 30 % des terres et des océans d’ici 2030, la connectivité à l’extérieur des zones protégées demeure essentielle, notamment dans le contexte d’un réchauffement climatique qui modifiera les aires de répartition de multiples espèces.