MONT-SAINT-PIERRE | Comme plusieurs, j’ai commencé à connaître l’épique Sentier international des Appalaches (SIA) par la fréquentation du parc de la Gaspésie et du parc Forillon, qui comprennent plus de 150 km du sentier s’échelonnant sur 650 km au Québec. Pour le SIA, le kilomètre 0 est le « bout du monde » du parc Forillon, le Cap Gaspé, et le sentier se termine à Matapédia avant de traverser la rivière Restigouche vers le Nouveau-Brunswick et le Maine, où il s’accroche au sentier américain (voir image). Depuis que je suis résidente de la Haute-Gaspésie, j’ai le grand privilège de pouvoir faire des segments de ce sentier magnifique, hors des parcs nationaux. Certaines sections sont spectaculaires, notamment celle du Mont-Saint-Pierre et de L’Anse Pleureuse, au moment où les Appalaches entrent dans le fleuve et nous font traverser une suite de vallées glaciaires qui, autrefois, ressemblaient à la Norvège.
Ne vous méprenez-pas : ce sentier est bien plus qu’un sentier, il est un véritable liant communautaire, intergénérationnel, écologique et territorial.
Un sentier qui lie les grands randonneurs aux villageois
En 2023, je suis devenue une des bénévoles des centaines de « clubs » locaux avec des « responsables » de segments, un modèle décentralisé de surveillance et de gestion, basé sur les connaissances et les attachements locaux. Ma première interaction avec un de ces grands randonneurs venus d’ailleurs s’est passée au camping du Mont-Saint-Pierre. Dans mes premiers longs séjours en Haute-Gaspésie, devant les prix surréels de location long terme l’été, je m’étais louée un site de camping pour deux mois : le superbe camping de Mont-Saint-Pierre. Oui, celui dont la forêt fut coupée et vendue par la municipalité pour « des raisons de sécurité ».
Ce camping recevait les randonneurs du SIA, qui sortent du parc et arrivent dans un premier village. Il n’était pas rare que ceux-ci viennent piquer une jasette après avoir été dans le silence pendant plusieurs jours. C’est fou les histoires qu’on entend. Les raisons pour lesquelles les gens entreprennent de longues marches de 30 à 50 jours sont fascinantes : une séparation, une crise professionnelle, un deuil, un défi sportif, ou juste un grand besoin de silence et de clarté pour changer de cap.
Un sentier qui existe d’une génération à une autre
Ce sentier a été porté par des générations de randonneurs et de bénévoles qui, à chaque année, font des corvées pour l’entretenir. Personnellement, j’avais toujours rêvé de contribuer à ouvrir des sentiers de marche ou pérenniser des sentiers en difficulté. Ma première corvée avait été vraiment géniale. C’est à ce moment que j’ai rencontré ces vétérans qui portent le sentier à bout de bras, ainsi que ces jeunes qui viennent surtout aux corvées annuelles. C’est la rencontre intergénérationnelle de ces marcheurs inconditionnels, certains coureurs aussi, qui utilisent durant l’année ces sentiers et font la corvée en reconnaissance de ce privilège d’avoir ce sentier près de chez soi.
Le Appalachian Trail a célébré son centenaire en 2021. Ce sont cinq générations de randonneurs et de bénévoles qui ont réussi à préserver non seulement un sentier pédestre, mais un sentier favorisant la connexion avec l’autre, et avec la nature. La section québécoise célèbre ses 25 ans cette année. Pourquoi plus de 75 ans d’écart? Probablement, parce que certains territoires au Québec, dont la Gaspésie, n’étaient pas autant menacés par le « développement » que le sud des États-Unis.
Un sentier qui nous connecte avec la nature
Outre l’activité de marche en montagne qui nous tient en forme, il y a aussi tout le processus de connexion avec la nature qui nous attire. Nous avons des millions d’années de génétique qui nous attirent vers la forêt et l’apaisement qu’elle permet. Les phytoncides émis par les arbres pour se protéger des insectes auraient un effet apaisant sur les mammifères. Mes moments les plus forts sur le SIA sont ceux qui font partie de la Grande Traversée dans le parc national de la Gaspésie, ainsi nommée car on doit dormir en chemin ou bien marcher au moins 25 km.
Il y a peu de gens qui prennent ces tronçons, et pourtant, il y a une telle sensation d’explorateur. Pour moi qui fréquente les Chic-Chocs et les McGerrigle régulièrement, quand j’ai une nouvelle vue, je capote un peu. Parfois c’est le même chemin mais dans une saison différente, et le sentier est méconnaissable.
Je dirais que le segment qui m’a donné un de ces vertiges de bonheur est celui du mont du Milieu (déjà un nom très Seigneur des anneaux) qui se rend à l’ouest du mont Albert. Il n’est pas populaire car il est boueux, côtoyant un ruisseau de montagne, mais quelle vue du plateau du mont Albert devant et du fleuve à gauche.
Un sentier qui fait l’histoire en portant une vision territoriale
Je dois vous avouer que je ne m’étais jamais trop arrêtée à l’histoire de ce sentier. Pourquoi au juste avait émergé cette idée?
Imaginez-vous que l’argumentaire pour ce sentier fait partie d’un document important du mouvement conservationniste américain qui s’intitulait An Appalachian Trail : A Project in Regional Planning, publié en 1921 dans un journal académique1. Benton MacKaye y définit les raisons pour lesquelles ce sentier est porteur d’un modèle de développement régional pour les Appalaches, menacées en partie par l’augmentation de la population et ces nombreux développements industriels, notamment ces mines de charbon en Virginie-Occidentale avec sa si célèbre chanson Take me Home, Country Roads.
Benton MacKaye était un expert forestier. Il avait travaillé au ministère des ressources naturelles et enseigné à Harvard. Il souhaitait trouver un moyen de développement territorial qui valoriserait la nature sans la détruire, afin de protéger certains secteurs fragiles des Appalaches. Ce sera une succession de bénévoles qui poursuivront cette idée.
« L’Appalachian Trail est en fait conçu comme la colonne vertébrale d’une réserve naturelle intacte récréative couvrant une longueur et une largeur intéressantes de la crête appalachienne, dont l’objectif ultime est d’augmenter la familiarisation des humains aux paysage scéniques fabuleux et nous servir de guide de compréhension de la nature », peut-on lire dans le document de MacKaye (traduction libre).
Le premier Américain à avoir marché l’Appalachian Trail et le SIA, de Key West en Floride jusqu’à Cap Gaspé, est John Brinda en 1997. Depuis, des milliers de randonneurs ont parcouru ce sentier en partie ou en totalité. C’est dans ce contexte que, cette même année, Viateur De Champlain, à Matane, forme le comité du Québec composé d’André Fournier, Gilbert Rioux, Andrew Wake, Diane Bouchard, Jean-Pierre Gagnon et Jean Lavoie.
J’ai fait le SIA à Manche-d’Épée cet hiver avec Jean-Pierre sans savoir qu’il était un des fondateurs. Ce n’est pas banal d’avoir la vision de formaliser une organisation pour faire arriver une idée, un projet, un sentier.
Un sentier qui a besoin de nous
Néanmoins, les sentiers ne sont jamais les travaux d’une seule personne et, outre l’idée, il y a eu toutes celles et ceux qui ont tracé, défriché et entretenu ces sentiers. C’est une tâche énorme pour les bénévoles et l’entretien de sentiers ne tombe pas beaucoup dans les cases de financement qui favorisent souvent les nouveaux projets, rarement au maintien des projets précieux.
Comme beaucoup de choses en Gaspésie, parfois on a l’impression que tout ne tient qu’à un fil et que ce n’est pas normal qu’on s’habitue à tant de sous-financement.
Je croise mes doigts pour que la population gaspésienne s’intéresse davantage à ce sentier, que les municipalités intègrent le sentier à leur offre touristique, et que, plus largement, des activités liées au plein air, à la recherche, à l’éducation ou à la santé s’y déroulent.
C’est avec cet effort collectif que la Gaspésie continuera à faire partie de la grande famille nord-américaine qui fréquente et prend soin de nos Appalaches.
Le sentier des Appalaches l’été dans la boucle de 7,5 km à L’Anse-Pleureuse, juste avant d’arriver au belvédère avec la vue surplombant le village.