Les Vallières, d’une beauté inouïe, sont le territoire où se sont réfugiés les derniers caribous. Pourtant, le
gouvernement du Québec a octroyé des claims miniers à l’entrée du secteur à 1844 Resources Inc. pour du cuivre.
CARLETON-SUR-MER | Je suis de passage dans la péninsule de Miguasha, un endroit magnifique de la Gaspésie où on peut faire du vélo avec les paysages, mais sans la 132. Devant les falaises rouges de l’elpistostège watsoni, ce fossile témoignant de la transformation du poisson en un quadrupède terrestre, il est difficile de ne pas penser à notre propre évolution. L’être humain dispose de tous les moyens de penser à plus long terme – la parole, la créativité, l’écrit et l’absence de prédateur – pour agir de manière moins passive sur son évolution. Pourtant, nous peinons à régler des problèmes à plus long terme, et répétons certaines erreurs du passé que nous pensions résolues, comme si la pensée à court terme d’un survivalisme ancien l’emportait toujours.
Comme je ne suis militante d’aucun parti politique, je me pose à chaque élection cette question : qui saura prendre des décisions écologiques pour une économie véritablement durable?
Est-ce la gauche, le centre ou la droite qui prendra le dossier environnemental au sérieux? Est-ce vraiment le capitalisme le grand responsable? Est-ce que le Québec a fait évoluer son modèle pour assurer ce devenir prospère, mais résilient au réchauffement climatique?
Cette chronique vous amène dans ma propre réflexion qui n’est ni unique, ni meilleure, seulement une manière de réfléchir au vote sous l’angle de l’économie écologique.
L’ambition écologique de la droite, du centre et de la gauche
Pour certains, l’économie durable ou écologique est un objectif de gauche, alors que pour d’autres, c’est un objectif en soi, peu importe l’orientation gauche, centre ou droite. En réalité, l’intégration de l’écologie dans nos décisions est nécessaire à la protection de nos économies.
Je ne vous apprends rien en disant que la gauche a une tendance à blâmer l’extractivisme, ce modèle économique fondé sur l’exploitation intensive et à grande échelle de ressources naturelles pour l’exportation vers les marchés internationaux, parfois au détriment de l’environnement et des communautés locales. Est-ce le capitalisme ou l’exportation à outrance qui est la source de nos malheurs territoriaux? Est-ce normal qu’il soit difficile d’accéder à nos propres ressources marines et forestières pour nos résiliences communautaires?
La droite est, elle, plutôt associée au libre-choix qui s’accompagne d’une aversion à l’intervention étatique. Elle critique le contrôle par un groupe au profit de la liberté individuelle. La pandémie et la gestion autoritaire par décret ont donné un souffle incroyable à la droite, puisque nous n’avions pas connu de tels contrôles depuis très longtemps, voire jamais. Durant cette période, plusieurs citoyens ont développé de la colère envers le gouvernement, laquelle s’est traduite en vote de protestation. Comme la santé des écosystèmes est un bien commun, le libre-choix a des limites, mais peut être efficace avec des incitatifs fiscaux adéquats. Certaines droites dans le monde ont mieux réussi le pari écologique. Par exemple, il est logique, pour la droite, que les produits polluants soient plus chers que les produits écologiques, puisque l’État ne devrait pas payer pour l’industrie le nettoyage environnemental causé par ses actions. De nombreux parcs nationaux ainsi que les marchés du carbone ont été créés par les partis de centre-droite.
Pour les centristes, on pige souvent des deux côtés en choisissant la meilleure mesure selon le contexte. Autant pour le Parti québécois que le Parti libéral, l’agenda référendaire ou fédéraliste aura mené à des décisions souvent centristes d’un point de vue écologique, afin d’assurer le maintien de l’appui de leurs membres de gauche et de droite. La CAQ a malheureusement incarné cette nouvelle droite qui se désintéresse de l’environnement, donnant raison à la gauche, à l’effet que l’extractivisme a encore de belles années.
Peu importe l’orientation, il faut surtout des mesures qui fonctionnent.
La page titre de cet ouvrage illustre bien cet équilibre entre l’énergie et la biodiversité avec un appel à l’innovation territoriale.
Le modèle d’intervention : le capitalisme de marché, coordonné et d’État
Bien qu’on le critique en bloc, le capitalisme n’est pas pareil partout. Cette variété reflète certaines préférences des populations, surtout lorsque c’est démocratique. L’émergence du socialisme et la fin de son essor avec la chute du mur de Berlin auront profondément modifié le capitalisme.
Par exemple, l’Allemagne, pour s’unifier, devait négocier un capitalisme de l’ouest avec un socialisme de l’est pour développer une unité politique. L’Allemagne est en quelque sorte devenue ce modèle de l’économie dite « coordonnée ». Par ailleurs, d’autres pays nordiques et de l’est européen incarnent ce modèle, parfois appelé social-démocratie, incarné par un filet social fort et des industries qui misent sur la valeur ajoutée, soutenu par un financement bancaire plutôt que boursier, facilitant l’investissement pour des rendements à plus long terme.
Le capitalisme de marché est celui dont nous entendons le plus parler, celui des États-Unis, où le libre-choix prédomine sur la mise en commun. C’est d’ailleurs le seul pays riche sans système de santé universel, où l’espérance de vie y est plus faible et où les coûts de santé sont les plus élevés. Même les plus à droite l’admettent : certains secteurs sont simplement mieux servis par le public que par le privé, car le bien commun n’est ou ne devrait pas être payant. C’est un capitalisme favorisant l’efficacité des réinvestissements et de l’innovation, mais beaucoup plus instable que le modèle allemand.
La troisième catégorie de capitalisme(1), est celle de certains pays européens latins, asiatiques et africains, celui où l’État joue un rôle de développeur, dans une motivation de rattrapage social, économique, écologique ou, comme on le voit en ce moment, de sécurité nationale. C’est ce qui s’appelle le capitalisme d’État, celui où l’État agit en investissant dans des secteurs stratégiques pour faire marcher une économie à son plein potentiel, avec tous les risques d’erreur et de collusion que cela comporte. Souvent, ce type de gouvernement émane de pays qui ont traîné de la patte face aux autres et qui ont voulu corriger leur situation. On pense à des pays comme le Japon, l’Irlande, le Québec, la Corée du Sud et plusieurs autres.
Les pays développent leurs modèles, mais ils peuvent devenir difficiles à changer avec le contexte et, parfois, ces modèles peuvent devenir un obstacle. Le Québec a résolument débuté avec le capitalisme d’État, soit très interventionniste et cherchant le rattrapage économique face à ses voisins anglo-saxons. À mesure que la province s’est enrichie, le gouvernement a parfois cherché un capitalisme coordonné, soit de respecter davantage les mécanismes du marché (moins d’intervention), mais en assurant des services sociaux importants déployés par l’État.
Ce modèle interventionniste perdure au Québec, peu importe le parti politique.
Pourquoi c’est important? Parce que le modèle québécois doit être adapté à la nouvelle réalité mondiale : moins libre-échangiste et exportatrice. On aura donc davantage besoin de notre territoire pour nos besoins, notamment nos arrière-pays pour se nourrir, se vêtir, se loger, etc. À ce stade-ci du réchauffement climatique, le gouvernement devrait chercher à intervenir et investir l’argent public là où le privé ne le fait pas, soit dans un programme écologique d’envergure pour (enfin) prendre véritablement soin de l’eau, de l’air, des forêts et des sols.
Quel modèle et quelle orientation servent mieux la Gaspésie?
Nos différentes réalités nationales et régionales exigent des modèles d’intervention adaptés. Le modèle laissez-faire à l’américaine émerge souvent de pays avec des économies dites « idéales », c’est-à-dire que la dynamique de l’offre et la demande fonctionne bien, les prix sont décents et l’offre est diversifiée. Évidemment plus un pays a des disparités régionales, plus cette économie performe de manière inégale sur le territoire. Pas besoin d’être économiste pour savoir que la Gaspésie n’a pas plusieurs de ces conditions gagnantes.
Malheureusement, le Québec définit souvent ses politiques basées sur ses zones urbaines où habite la vaste majorité des électeurs. Pourtant les villes dépendent des régions pour l’accès aux ressources.
Il y a un consensus en Gaspésie : il faut un soutien étatique cohérent et à long terme pour rendre les économies des régions éloignées plus durables, notamment pour assurer l’équilibre entre la résilience territoriale (prendre soin des écosystèmes et des accès aux ressources par les collectivités locales) et l’économie d’exportation (l’usage intensif du territoire pour offrir des produits sur le marché international).
Pour davantage investir l’argent public en région, avec le même budget national, il s’agirait de faire des choix : l’État doit-il autant investir dans les régions administratives ou les secteurs économiques où le capital privé est déjà disponible et abondant?
Quel parti nous donnera enfin un cadre écologique cohérent?
Si l’histoire est garante de l’avenir, il est facile de comprendre pourquoi les Gaspésiens votent plus souvent péquistes. En réalité, c’est le seul parti à avoir proposé et livré une certaine décentralisation et démocratisation du territoire avec une approche relativement cohérente et des ressources financières rattachées. Mais, il a néanmoins manqué d’ambition.
D’un point de vue écologique, malgré le fait que les compétences provinciales sont immenses, il y a peu de grandes réalisations récentes peu importe le parti et le Québec se trouve à la traîne des économies européennes qui sont à déployer une véritable économie écologique d’une envergure inédite. Avec près de 90 % du territoire gaspésien qui est public, l’État québécois a toutes les solutions en main pour assurer un avenir durable à la région, que ce soit la question d’une forêt viable à long terme, de la survie des espèces menacées, de notre adaptation aux aléas côtiers ou de notre capacité à réduire les GES. Là aussi, on a manqué d’ambition.
Selon plusieurs recherches sur la performance environnementale, le modèle américain du « laissez-faire », et celui qui a été valorisé par la CAQ, ne fonctionnent simplement pas. L’écologie est une responsabilité et un bénéfice public, comme la santé, et requiert une intervention étatique sérieuse. Les succès de l’Europe du Nord et du Japon depuis déjà 40 ans illustrent que le modèle économique « coordonné » ou la « social-démocratie », misant sur la stabilité et l’investissement à long terme, ont beaucoup plus de succès à préparer l’économie pour un futur équilibré et durable(2).
Pour en revenir à l’évolution et aux fossiles du parc national de Miguasha, votons pour des partis et des candidats qui ont de l’envergure pour nous faire rapidement évoluer.
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1. Il y en a plus et il y a débat sur ces trois catégories; j’ai pris cette version de Vivien Schmidt pour simplifier.
2 Jordan F. (2025, janvier). Varieties of Capitalism and Environmental Performance, Ecological Economics, Volume 227.